25 années avec la Bulgarie

25 années avec la Bulgarie

Discours d’adieu de Xavier Lapeyre de Cabanes, ambassadeur de France en Bulgarie, devant le Club atlantique

Balkan Hotel Sofia, le 13 septembre 2016

Mon mandat d’ambassadeur aura duré, comme celui de tous mes prédécesseurs depuis 20 ans, trois ans. C’est une durée habituelle pour un ambassadeur français à l’étranger, mais bien trop courte pour pouvoir découvrir un pays, une société, son histoire, ses inquiétudes, ses forces et ses faiblesses, les déterminants de sa politique étrangère, ses blocages internes… et les relations bilatérales entre la France et ce pays, comprendre les intérêts de mon pays dans celui où je suis ambassadeur

Comme vous le savez, j’ai la chance de connaître votre pays depuis près de 25 ans et c’est sans doute cette connaissance qui m’a permis de mener cette mission comme je l’entendais, au mieux des intérêts de mon pays.

Ma mission a été marquée par un événement inattendu - c’est la règle pour toute mission d’ambassadeur : on a beau tenter de prévoir et de programmer, les faits imprévus s’imposent à nous - qui a été la tentative de mise en faillite des filiales de l’entreprise Belvedere en utilisant le système judiciaire pour ce faire. L’affaire est connue et je n’y reviens pas plus longuement. Tout au plus, dirai-je une dernière fois aux personnes qui ont pensé qu’il n’était pas diplomatique de dire ce que j’avais dit, d’une part qu’en tant que diplomate depuis 27 ans, je suis assez bien placé pour savoir ce qui est diplomatique et ce qui ne l’est pas ; et d’autre part que le scandale n’était pas ce que j’ai dit concernant le système judiciaire bulgare en général ou la juge impliquée en particulier, mais que tout cela fût vrai et connu de tous. Oui, c’est vrai il n’est pas dans le rôle d’un ambassadeur de dire qu’un juge est corrompu. Mais il encore moins admissible qu’un Etat membre de l’Union européenne permette que de tels comportements existent pendant des années, sans aucune sanction.

La suite m’a donné raison, notamment parce que Belvedere a récupéré ses filiales et que la juge Tchelanova a été exclue du système judiciaire. C’est fort peu, puisqu’elle n’a même pas été poursuivie et que personne d’autre n’a été sanctionné, malgré les enregistrements de conversations entre la juge Tchelanova et la présidente du TGI, que tout le monde a trouvé intéressants, sauf, naturellement, les personnes mises nommément en cause dans ces enregistrements. Les péripéties de l’année 2015, jusqu’à l’échec de la réforme constitutionnelle, ont montré que les résistances étaient encore très fortes et que le camp du statu quo l’avait emporté, encore une fois.

Mon mandat ne s’est pas résumé, loin de là, à porter les positions de mon pays sur les défaillances de l’Etat de droit en Bulgarie.

La relation entre la France et la Bulgarie est assez dense et j’ai eu plaisir à travailler avec de nombreux secteurs, économique, culturel, social, universitaire, politique, judiciaire…

La réussite la plus éclatante de ces dernières années, en matière culturelle, est sans nul doute l’exposition thrace au Louvre. Je ne me l’attribue pas, de même que personne ne peut se l’attribuer comme une victoire personnelle. Car ce succès est le résultat du travail de cinq années, de trois ministres bulgares de la culture et de leur administration, de deux ambassadeurs français et de leurs équipes, de deux présidents du Louvre et de trois commissaires bulgares et français, et surtout, surtout, d’un très grand nombre d’archéologues bulgares, mais aussi français, qui ont cherché et découvert, sur le sol bulgare, ces trésors d’une civilisation disparue qui est très méconnue dans mon pays, et ont souhaité les présenter de façon intelligente et didactique au public du monde entier qui s’est rendu au Louvre pour la découvrir.

Cette exposition fut une première et son succès, attendu, certes, explique que le président du Louvre et le ministre bulgare aient signé une nouvelle convention de partenariat afin de présenter, d’ici quelques années, différents aspects de différentes créations de la culture bulgare, comme celles de l’époque médiévale.

Je suis heureux, aussi, d’avoir pu contribuer au rapprochement de municipalités bulgares et françaises, d’entreprises françaises, d’organisations non gouvernementales impliquées dans les changements du modèle économique qui est le nôtre. Vous le savez, mon pays a présidé la COP 21 qui a abouti à l’accord de Paris sur la lutte contre le changement climatique. Les projets que nous avons développés, en Bulgarie, font partie de cette politique globale : les actions doivent être locales pour répondre non seulement au défi du changement climatique, mais aussi pour permettre un développement plus harmonieux au sein des municipalités. Mon successeur participera, en octobre prochain, à la remise des prix du concours Eco-obchtina, lancé par l’Institut français et porté par les ministères de l’environnement et du développement régional et auquel le Président de la République a donné son patronage.

Je suis aussi très heureux de la coopération que nous avons menée avec le ministère des affaires sociales pour permettre que les Bulgares et les Français, malgré des positions apparemment divergentes entre nos deux pays sur le détachement des travailleurs, puissent profiter de cet espace de liberté unique au monde qu’est notre Union européenne : administrations, syndicats et employeurs se sont rencontrés pour en débattre et trouver les moyens de permettre aux travailleurs bulgares de bénéficier de cette liberté sans courir le risque d’être exploités en France par des employeurs peu scrupuleux.

Avec le monde universitaire, les relations sont denses : il existe en Bulgarie une dizaine de facultés francophones, certaines sont particulièrement dynamiques, comme celle de l’Université technique de Sofia, où j’ai été heureux d’inaugurer, en présence du recteur et du doyen, un laboratoire de fabrication francophone, avec imprimante en 3D. C’est un exemple de l’efficacité et de l’excellence de certaines universités bulgares, là où l’on parie sur l’intelligence et l’autonomie des étudiants, leur ouverture sur l’Europe et le monde, une ouverture qui n’est pas une invitation à l’exode des plus brillants et des plus dynamiques des jeunes Bulgaries, mais une incitation à la curiosité, à aller chercher au-delà des idées reçues, à vouloir se confronter à meilleur que soi. Mais notre coopération ne se limite pas aux filières francophones et je remercie les nombreuses universités qui m’ont invité, parfois de façon régulière, pour débattre avec les étudiants sur des sujets aussi variés que la crise des réfugiés, l’avenir de l’UE, Charlie hebdo…

La francophonie bulgare m’a aussi beaucoup impressionné. Je pense à la francophonie des Bulgares qui parlent et aiment la langue française. Ceux qui estiment que l’apprentissage et la connaissance de cette langue, pour eux-mêmes ou pour leurs enfants, leur apporte un avantage comparatif : non seulement parce que mon pays, selon les tendances actuelles, sera le pays le plus peuplé de l’Union européenne d’ici 30 à 40 ans et sans doute aussi la première économie de l’Union, mais aussi pour la diffusion planétaire du français. Pour de jeunes Bulgares qui auront 45 ou 55 ans à ce moment-là, c’est un bon pari que d’apprendre cette langue. Je l’ai constaté en visitant presque tous les lycées de Bulgarie où le français est enseigné, soit 38 sur 46. Et que les directeurs, professeurs et élèves de ceux où je n’ai pas pu me rendre veuillent bien m’en excuser : c’est le temps, qui m’a manqué.

Cet intérêt pour ma langue – mais la même réflexion pourrait être faite à propos d’autres langues européennes – est le témoignage d’une véritable ouverture d’esprit des Bulgares vers le monde et particulièrement vers l’Europe. Notre Union européenne, c’est sa richesse et sa faiblesse en même temps, est d’une très grande diversité. Trop grande, disent certains qui pensent qu’il n’aurait pas fallu l’élargir. Je crois, au contraire, que l’élargissement de l’Union européenne était une nécessité historique et politique. Mais qu’il nous faut travailler à rapprocher les peuples d’Europe pour que naisse plus rapidement le sentiment d’appartenance à un espace politique commun et que nous avons donc un destin commun, malgré nos histoires, nos coutumes, nos habitudes, nos croyances et nos langues différentes.

En conséquence, l’apprentissage de langues européennes – et des cultures qu’elles portent – me paraît indispensable pour renforcer l’esprit européen. Certes, nous ne parlerons jamais tous les quelque 25 langues de notre espace européen. Mais si chacun d’entre nous pouvait en connaître deux ou trois, ce serait déjà un grand pas en avant. Outre ma propre langue, j’en parle plus ou moins bien quatre : je crois que j’ai fourni les efforts nécessaires pour aller dans cette voie !

Je pourrais également évoquer la coopération que les ministères français et bulgare de la justice mènent pour participer à la réforme de la justice des mineurs. Ainsi, avec le président Plevnéliev et Hristo Ivanov, nous avons visité une « chambre bleue », salle destinée à recevoir les témoignages d’enfants victimes ou auteurs ou témoins de crimes, inaugurée à Sliven.

La justice, la justice des mineurs en particulier, est un sujet considéré comme secondaire par les citoyens. Ce n’est pas spécifique à la Bulgarie et mes compatriotes n’ont pas toujours conscience qu’une société qui néglige ses prisons et méprise ses prisonniers ne fait pas œuvre de justice et ne permet pas à ceux de ses membres qui se sont fourvoyés dans l’action criminelle de redevenir des citoyens à part entière, c’est-à-dire libres.

A tort, car la justice est le fondement de toute démocratie.

En effet, le but de l’organisation politique, quelle qu’elle soit, est de maintenir la paix et une relative cohésion entre les membres de la société. Jusqu’à l’apparition du système démocratique, la justice, c’est-à-dire l’intervention d’une personne ou d’une institution neutre dans un conflit entre deux parties, n’était pas perçue comme le moyen unique d’obtenir la résolution pacifique des conflits entre les particuliers, donc la pacification des relations entre les habitants. La justice n’était pas non plus pensée comme un moyen d’éviter l’arbitraire ou de réparer l’action illégitime des agents de l’Etat à l’encontre des citoyens, au motif que l’Etat ne pouvait mal faire.

La justice dans les régimes pré-démocratiques, n’était qu’une des modalités de résolution des conflits ; l’ordalie en était une autre. Et la justice est restée une compétence du chef, féodal pendant longtemps, puis national : c’est parce qu’il rendait la justice, donc qu’il pacifiait la société et mettait fin aux conflits privés, que le souverain était respecté – et craint. En s’attribuant cette compétence, le souverain asseyait ainsi son pouvoir.

C’est pourquoi les régimes autocratiques et les contre-révolutions veulent d’abord mettre au pas la justice, afin que la politique domine. Nous en voyons les prémisses de tels comportements dans certains pays voisins de l’Union européenne, ce qui nous inquiète d’ailleurs.

Car seule la démocratie assure que c’est par la justice que peut être maintenue la paix entre les citoyens.

En effet, la démocratie ne prétend pas abolir les conflits entre les citoyens, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes sociaux aux intérêts différents. Les hommes libres savent que leur liberté individuelle peut engendrer la mésentente, la dispute, la querelle, le conflit avec leurs semblables, parce que nous sommes une espèce libre et non déterminée dans nos actions quotidiennes : ils ne sont pas naïfs et ne rêvent pas de mettre fin à ces incompréhensions. Les hommes libres souhaitent donc un régime qui assure que les conflits ne seront résolus que de façon pacifique, par la négociation ou, en cas d’échec, par un arbitre neutre, le juge.

Dans les régimes démocratiques, la violence est illégitime, qu’il s’agisse de celle de l’Etat ou de celle des citoyens. Elle n’est légitime qu’en réponse à une agression et seul l’Etat peut accorder réparation des dommages causés par une agression et seul l’Etat peut sanctionner cet agresseur. Mais cette même violence de l’Etat est soumise à un contrôle du juge parce qu’il n’est qu’un instrument permettant d’aboutir à cette paix par la justice, socle des régimes démocratiques libéraux.

Voilà la différence majeure avec les régimes totalitaires et notamment celui que vous avez connu et donc vous avez souffert, sans doute beaucoup plus que vous ne pensez, pendant 45 ans.

Le communisme, comme idéologie, prétend abolir les conflits, y mettre fin. Tel était son objectif ultime ; c’est en tout cas ce que prétendaient Marx et Lénine, personnages dont les statues banales et les portraits mille fois copiés, devaient obligatoirement orner les places, les bureaux, les écoles… de toute la Bulgarie prétendument populaire. Comme le conflit est inhérent aux rapports entre les hommes, prétendre abolir la conflictualité est une idiotie, ce qui n’est pas grave, lorsque cette idiotie n’est pas au pouvoir.

Mais lorsque l’on veut à toute force qu’une idée idiote soit la vérité, cela ne peut se produire que par la force. Par la violence. Le communisme, partout sur la planète, est donc un régime qui suppose la violence : il n’existe pas et il n’existera jamais de régime marxiste qui ne reposera pas d’abord sur la violence. Et ce régime érige la violence comme arme légitime d’imposition de sa vérité.

Parce que ce régime prétend détenir la vérité, celle du cours de l’histoire, il est mensonger.

Et parce qu’il ment, il doit faire taire les habitants et interdire leur rapprochement : il ne peut rien y avoir entre l’Etat et les habitants, qu’il serait faux d’appeler des citoyens, puisqu’ils sont, au contraire, considérés comme des sujets.

Le régime de Gueorgui Dimitrov et de Jivkov n’est pas une dictature banale, c’est un système politique qui soumet l’homme à la vérité révélée, vérité en réalité connue des seuls dirigeants, et qui peut changer au gré des circonstances, parce qu’elle ne repose sur rien de réel : les concepts d’ennemi de classes, de dictature du prolétariat, de société sans classe, de communisme… n’ont aucune signification dans le monde réel. Ils ne sont pas non plus un moyen d’expliquer le réel, ils sont une incantation, des mots vides qu’il est possible de remplir comme on l’entend.

Comme la Sainte-Trinité, le paradis d’Allah ou le nirvana, ils n’existent que pour ceux qui y croient.

Un régime qui se fonde sur de tels postulats idéologiques est nécessairement déstabilisateur pour tout citoyen, puisqu’il lui impose de vivre dans une irréalité permanente et changeante tout à la fois. Une réalité qui ne peut être comprise, puisque les mots utilisés ne servent qu’à condamner ou à absoudre. Il induit des comportements d’adaptation des individus pour qu’ils arrivent à vivre dans ce régime.

Dans votre pays, comme tous les pays où ce régime a sévi, il s’est imposé par une première période de violence extrême pour produire un effet de sidération : le citoyen doit ne rien comprendre de ce qui se passe, sauf que tout est possible, que toute action, toute parole, toute pensée, même, peut lui être reprochée, par ceux qui se sont arrogés le pouvoir de l’Etat. Chacun doit savoir que la massue de l’Etat peut tomber n’importe où sans raison prévisible.

C’est pourquoi le 9 septembre est une date affreuse dans l’histoire de l’Europe, parce qu’elle marque le moment où, avec l’aide de l’envahisseur soviétique, s’installe en Bulgarie un régime qui, en quelques mois, décide d’assassiner toute l’élite bulgare, par milliers, non pas pour des crimes que ces personnes auraient commis, mais simplement pour tuer tout esprit critique, tout esprit d’autonomie, de liberté.

Vous devez vous demander pourquoi, depuis 5’, je vous parle de ce régime disparu et qui n’a pas tenu un demi-siècle, ce qui n’est rien à l’échelle des temps historiques.
C’est parce que ce régime est la cause des problèmes actuels de la Bulgarie.

Ce régime a disparu.

C’est le verbe exact.

Un beau jour de novembre 1989, pouf, Jivkov passe à la trappe. Et quelques semaines et quelques manifestations plus tard, pouf, le parti n’est plus communiste mais socialiste, puis pouf l’article 2 de la Constitution s’envole, ôté par ceux-là même qui prétendaient quelques mois plus tôt que le communisme était la loi et les prophètes. Aucune importance, ils n’avaient jamais cru au communisme. Ils ne croyaient qu’à leur propre pouvoir.

Car voilà un régime extraordinaire qui prétend apporter le bien et qui, en réalité, offre le meilleur aux hommes doués des pires défauts : il exige honnêteté, obéissance aveugle, absence d’esprit critique, sacrifice de soi ; mais il facilite au contraire la carrière de ceux qui pratiquent le mieux mensonge, absence de scrupule, peur, déloyauté, ruse, infidélité, vol, délation, absence de principes… Voilà comment on arrive au sommet, dans un Etat communiste. C’est tout cela qu’il faut développer pour devenir un Loukanov qui se goberge de loukanka quand les Bulgares sont incapables de trouver un yaourt dans les boutiques de Sofia. Ces « qualités » sont naturellement plus développées chez les anciens de la sécurité d’Etat.

Comprenez-moi bien. Je n’affirme pas que tous les membres de la Sécurité d’État, encore moins tous les membres du parti communiste, ont été complices des crimes du régime. Je n’affirme pas non plus que tous ont été des voleurs au moment de la disparition du régime. Loin de là. Mais j’affirme que l’absence de compréhension du régime, l’absence de recherche sur les auteurs des crimes du régime, l’absence de regard sur le mécanisme d’oppression qu’a utilisé ce régime, tout cela a permis aux moins scrupuleux des anciens agents de la DC de s’en tirer à bon compte, et, pour certains d’entre eux, d’occuper des positions enviables.

Parce que la transition a été confisquée par les anciens du système, il ne pouvait pas être possible que soit établie une commission sur la vérité et les responsabilités des crimes du défunt régime. Parce que reconnaître que le régime avait commis des crimes, aurait abouti à rechercher les responsables de ces crimes : un régime n’existe pas sans des agents, des cadres, des dirigeants, pour imposer et exécuter des actions.

Mais s’il n’y a pas de crime, il n’y a pas de criminel, il n’y a pas de responsabilité à chercher.

Il fallait donc oublier, nier, se taire, rester muet sur la nature du régime, surtout ne pas chercher.

Les élites qui ont pris le pouvoir après le 10 novembre, étaient communistes, de la même façon qu’Alexandre Zinoviev est resté stalinien toute sa vie, dans « le héros de notre jeunesse », parce qu’il formé, ou plutôt déformé, par ce régime.

C’est cette absence de pénitence, de punition, mais aussi, voire surtout, d’étude, de compréhension, d’apprentissage de la réalité du communisme, qui englue la Bulgarie dans son mal-être. Qui permet aux dirigeants du parti socialiste de déposer des fleurs au monument du pire dictateur que leur pays ait connu depuis la libération, tout en en riant gentiment devant des ambassadeurs de l’Union européenne un peu surpris par ce geste scandaleux. Qui permet à des banquiers en fuite, et à d’autres qui pourraient l’être bientôt, de faire fortune, sur le dos des contribuables à qui ils laissent une ardoise de plusieurs milliards de leva, et de ne se trouver aucune faute. Qui permet à des procureurs d’envoyer des dossiers vides pour ceux des hommes politiques pris la main dans le sac pour s’assurer qu’ils ne seront pas condamnés. Qui permet à des partis politiques d’élire à la tête des services de sécurité un jeune oligarque de 33 ans qui n’a comme seule qualité pour exercer ce métier que d’être loyal à un ancien membre de la sécurité d’Etat. Qui permet à un leader nationaliste de glorifier l’invasion de la Crimée par la Russie, parce que l’histoire qui lui a été enseignée, comme à toute sa génération, a été falsifiée pour faire croire que la Bulgarie avait été sauvée par les troupes soviétiques en 1944 et que la Bulgarie devait être la vassale de l’Union soviétique.
Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse à ce sujet.

Il n’existe pas d’amitié éternelle entre les peuples ou entre les Etats. Les relations entre Etats sont fondées sur des intérêts, mais non uniquement ; elle le sont aussi et sur des valeurs partagées : votre pays et le mien étaient dans deux camps opposés voici encore 27 ans, parce que le vôtre, soumis à la domination soviétique, était dirigé par des dictateurs ; nous sommes aujourd’hui membres de la même alliance et de la même union politique, parce que nous sommes, Français et Bulgares, citoyens de démocraties libres. Vos relations avec la Russie ne doivent pas être déterminées par l’histoire - encore moins une histoire falsifiée ou tronquée - mais par vos intérêts et les valeurs auxquelles vous croyez. Il n’y a pas de reconnaissance à avoir à l’égard de la Russie d’aujourd’hui, à laquelle vous ne devez ni votre liberté de 1878, ni votre oppression de 1944 : c’est à l’égard des soldats russes, finlandais, polonais, ukrainiens, estoniens... morts pour vous que vous avez une dette ; de même que j’ai une dette à l’égard des soldats américains morts pour libérer mon pays en 1917 et en 1944. Mais ce n’est pas pour cela que la France se sentirait obligée de toujours être d’accord avec ce que décide Washington : en 2003, nous n’avons pas hésité à dire aux Américains qu’ils faisaient une énorme erreur en envahissant l’Irak.

Je referme la parenthèse

Et qui, enfin, pousse les jeunes Bulgares à quitter la Bulgarie.

Pourquoi ?

Parce que ne rien dire du communisme et ne pas voir ce qu’il a été, c’est nier la différence ontologique entre un régime totalitaire et la démocratie libérale. Et ces élites, qui utilisent les mots qu’elles ont appris à l’époque communiste sans en connaître le sens véritable, comment attendre d’elles qu’elles établissent l’Etat de droit ?
Penser qu’on peut rendre hommage au communisme tout en étant démocrate, c’est ne rien comprendre ni au communisme, ni à la démocratie. Et ce n’est pas un bon départ pour agir en démocrate.

Je n’ai cessé de dire aux jeunes Bulgares que j’ai rencontrés – c’est à dire ceux qui vivent en Bulgarie - et qui, pour beaucoup, me disaient leur hésitation à partir, que s’ils émigraient, c’est à Peevski qu’ils laisseraient leur pays.
La Bulgarie ne mérite-t-elle pas mieux ?

Naturellement, la Bulgarie continue d’avancer sur la route de l’Europe malgré cela.
Ainsi, ce n’est pas le hasard si des entreprises françaises de grand renom, comme Schneider, BNP Paribas, Société générale, Veolia, Montupet et bien d’autres ont investi et continuent d’investir en Bulgarie. Et d’autres suivront.

Ces entreprises ont fait le choix de la Bulgarie parce que votre pays bénéficie d’une main d’œuvre de qualité, bien formée – j’ai évoqué tout à l’heure l’excellence des universités -, d’une position privilégiée, à la frontière extérieure de l’Union européenne avec la Turquie, qui sera toujours un partenaire important de notre Union, de bonnes infrastructures, qui s’améliorent rapidement grâce à la solidarité européenne.
Elle dispose aussi d’un secteur de l’économie numérique en pleine expansion, qui est peut-être moins connu, même en Bulgarie, et qui est l’œuvre de jeunes Bulgares dynamiques. J’ai été impressionné par leur modernité qui n’a rien à envier à la nôtre : la jeune génération bulgare, ceux qui seront aux commandes dans 10 ans, fait plaisir à voir – et fait envie, aussi ! Il faut savoir que le wifi, par exemple, est plus présent et souvent gratuitement, en Bulgarie que dans mon pays. Naturellement Sofia est en avance sur les autres grandes villes bulgares, mais certaines d’entre elles sont également entrées dans l’économie numérique à grand pas. J’ai été très heureux de pouvoir contribuer, modestement encore, au développement des relations entre entreprises françaises et bulgares de ce secteur. C’est sûrement l’un des secteurs d’avenir pour notre coopération.

La Bulgarie a aussi retrouvé une agriculture en meilleure forme : céréales, huiles de rose ou de lavande, foie gras (c’est peut-être un détail pour un Bulgare, mais cela a beaucoup de sens pour les Français !) sont des secteurs d’excellence, donc prometteurs pour l’avenir. Nous avons entamé une bonne coopération sur l’agriculture de montagne, sur les appellations d’origine des produits de qualité, la reconstitution du cheptel ovin et bovin, par exemple. Celle-ci en est à ses débuts, mais il y a beaucoup de travail à faire et c’est un secteur d’avenir aussi pour les campagnes bulgares, dont la désertification a sûrement été l’un des drames de ces vingt-cinq dernières années.

Bref, j’ai confiance dans l’avenir de la Bulgarie. Parce que j’ai confiance dans les nouvelles générations.

Dernière modification : 21/09/2016

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