Entretien avec M. Jean-François Jarrige, secrétaire général de la "Commission des fouilles" du ministère français des affaires étrangères et européennes, membre de l’Institut

Jean-François Jarrige était l’invité de l’ambassade à l’occasion du colloque sur les 120 années de coopération franco-bulgare dans le domaine de l’archéologie.

En quoi l’archéologie est-elle importante pour la politique extérieure de la France ?

J-F.J : La recherche archéologique française qui est depuis 1945 en très grande partie placée sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères et européennes et donc de la ’’Commission consultative des recherches archéologiques’’ –dite ’’Commission des fouilles’’- que je préside depuis quelques années, est effectivement considérée comme un enjeu très important de notre diplomatie culturelle. D’abord, les missions archéologiques françaises ont contribué à mettre en place des services archéologiques qui ont permis tout un ensemble de découvertes très importantes, en y associant les archéologues locaux. Il s’agissait dans les pays possédant déjà une tradition universitaire de collaborations avec des institutions et des savants locaux. Mais bien souvent dans les pays dans lesquels il n’y avait pas véritablement de tradition archéologique, il a fallu établir les bases d’une véritable recherche archéologique et patrimoniale. Depuis plusieurs années l’accent est mis sur la construction de véritables partenariats avec les équipes scientifiques des pays hôtes. Ces partenariats doivent s’inscrire dans le cadre de programmes fondés sur des problématiques actuelles de l’archéologie construites, du côté français, en collaboration avec le centre national de la recherches scientifique (CNRS), l’agence nationale de la recherche (ANR) et les universités, en concertation ave les autorités scientifiques des pays d’accueil. Ces partenariats s’appuient aussi dans certains cas sur des collaborations européennes. Il est particulièrement important que ces recherches favorisent le développement de tout un réseau de doctorants, de post-doctorants français et locaux, qui contribuent à renforcer les liens entre les pays qui nous accueillent et nos institutions scientifiques et universitaires.


Comment se construisent ces partenariats scientifiques ?

J-F.J : La ’’Commission des fouilles’’ étudie des dossiers qui concernent à peu près une soixantaine de pays et, selon les années, de 160 à 165 missions archéologiques. Dans certains pays, notre engagement archéologique est plus important sur le plan quantitatif pour des raisons historiques dans la suite de la politique française au cours des siècles précédents. C’est notamment le cas de l’Egypte et de la Syrie où nous avons plus d’une vingtaine d’opérations qui actuellement, à cause des difficultés locales, se redéployent sur des collaborations scientifiques en attendant une éventuelle reprise des travaux de terrain. On peut aussi citer le Cambodge avec plusieurs missions sur le territoire d’Angkor. Mais nos missions s’ouvrent aussi à de nombreux autres pays avec lesquels se tissent aujourd’hui des relations plus fortes que par le passé.. Ces nouvelles collaborations, s’appuyant sur des techniques d’analyse de pointe dans des programmes pluridisciplinaires, contribuent évidemment à l’enrichissement de note connaissance du patrimoine mondial. D’ailleurs, nombre de nos missions apportent leur aide technique, dans les pays qui les accueillent, pour la réalisation de dossiers de classement au patrimoine mondial de l’UNESCO de sites archéologiques sur lesquels certaines travaillent depuis de nombreuses années.

Vous avez participé le 21 mars au musée archéologique de Sofia au colloque organisé par l’Institut français et l’Institut bulgare d’archéologie sur les 120 ans de collaboration entre archéologues français et bulgares. En quoi la Bulgarie se distingue-t-elle sur le plan de la recherche archéologique ? En quoi les fouilles archéologiques conduites en Bulgarie représentent-elles un intérêt particulier ?

L’Europe orientale et en particulier la Bulgarie constituent une région d’une richesse archéologique exceptionnelle pour l’ensemble de l’histoire de l’Europe. La Bulgarie possède en effet une très riche séquence archéologique depuis le paléolithique inférieur jusqu’aux périodes historiques. La grotte de Kozarnika, avec ses couches profondes datées autour 1,4 millions d’années et ses niveaux supérieurs qui correspondent à la fin du paléolithique, est aujourd’hui le grande site de référence et un exemple de collaboration entre une mission française dirigée par Jean-Luc Guadelli et une mission bulgare sous l’autorité du professeur Nicolay Sirakov. La Bulgarie est aussi un pays dont les sites contribuent tout particulièrement à l’étude de la néolithisation de l’Europe et à celle du développement d’une très riche période chalcolithique, notamment dans la région de Varna au 5e millénaire avant notre ère. Pour ces périodes citons la collaboration, elle aussi, exemplaire, dans la vallée de la Struma, sur le site de Kovacevo, entre la mission française dirigée par Jean-Paul Demoule, et la mission de l’Académie des sciences de Bulgarie et du musée de Blogoevgard. La Bulgarie est aussi bien connue pour sa si riche période thrace et pour ses rapports avec le monde hellénistique. Des équipes françaises se sont succédé à Apollonia Pontique, aujourd’hui sous la direction d’Alexandre Baralis, aux côtés d’équipes bulgares. On comprendra donc l’intérêt de notre ’’Commission des fouilles’’ du ministère des Affaires étrangères et européennes pour un pays qui permet de travailler sur les racines même de l’Europe et sur un très riche patrimoine multiculturel dans une des régions dont l’histoire a eu, comme on le sait tous, de si fortes répercussions sur le destin des Européens et de leurs voisins depuis plusieurs millénaires et jusqu’à une période très récente.

Dans un tel contexte le colloque marquant les 120 années de collaborations archéologiques franco-bulgares, au musée archéologique de Sofia, organisé par son directeur, le professeur Ludmil Vagalinski, est un événement mémorable. La présence du ministre de l’éducation, M. Serguei Ignatov, du vice-ministre de la culture, M. Gueorgui Stoev, du maire-adjoint de Sofia, l’archéologue Todor Chobanov, et du directeur de musée national d’histoire, le professeur Bozhidar Dimitrov, montrent l’importance attachée par les autorités bulgares à cette collaboration plus que centenaire. Du côté français, Madame Hélène Duchène qui assure une des plus grandes directions du ministère des Affaires étrangères et européennes, et sous l’autorité de laquelle est notamment placée la recherche scientifique et universitaire et celle de Monsieur Jean-Michel Kasbarian, responsable du pole des sciences sociales et humaines et de l’archéologie, sont venus spécialement pour, en participants à ce colloque, marquer ainsi l’intérêt de notre Ministère pour la Bulgarie. Pendant ce colloque, clôturé par une allocution de Monsieur Philippe Autié, ambassadeur de France en Bulgarie, les différents responsables des fouilles franco-bulgares ont présenté leurs travaux qui donnent une bonne idée du dynamisme des activités archéologiques en Bulgarie dans le cadre de collaborations qui s’appuient sur un nombre grandissant de doctorants et de post-doctorants de nos deux pays qui auront la charge, dans un contexte qui ne manque pas d’incertitude, d’assurer à leur tour la continuité et le développement des collaborations archéologiques franco-bulgares.

Dernière modification : 29/03/2012

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