Interview de Pascal Perrineau (17 mai 2013)

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M. Perrineau, vous êtes directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris, et vous venez de participer à une table ronde sur les récentes élections législatives en Bulgarie. Quel est votre sentiment général sur la manière dont celles-ci se sont déroulées ?

J’ai été frappé à la fois par certains points communs avec la situation dans d’autres pays européens, et par certaines différences. Je m’attarderai surtout sur les différences : tout au long de la campagne, le principe même de l’organisation des élections a été remis en cause à plusieurs reprises, comme si ces élections n’arrivaient pas à se placer au-dessus de tout soupçon. L’affaire d’éventuels faux bulletins, la question des votes achetés, la demande d’annulation du processus législatif… Tous ces éléments montrent qu’au fond, près de 25 ans après les premières élections compétitives, il reste un problème sur leur organisation même, comme si l’Etat de droit n’arrivait pas complètement à encadrer en amont l’organisation du processus électoral.

Cela nécessite que les forces politiques bulgares se penchent de nouveau sur ces problèmes. Les élections doivent dépendre avant tout d’une puissance publique irréprochable. Car attention : si la procédure même des élections est contestée, cela ne peut que renforcer les procès en illégitimité que leur font certaines forces extrémistes, peu attachées à la démocratie. Des propositions de réforme existent, notamment celles formulées par Transparency International et par les observateurs internationaux.

Quelles doivent donc être la place et l’importance de la presse dans le processus électoral ?

Les médias jouent un rôle de premier plan lors des campagnes électorales : ils contribuent pleinement au pluralisme des débats, à condition que la presse elle-même soit pluraliste, et échappe à l’influence de monopoles. A condition, aussi, qu’on tende en période électorale à une équité entre les différentes forces politiques. En France, cela s’est traduit par le financement public des campagnes et par l’égalité de temps de parole dans les médias audiovisuels.

Pour être loyal, le combat démocratique doit se conformer au pluralisme. Et cela, afin que les électeurs sceptiques vis-à-vis du jeu démocratique ne se disent pas que les élections sont monopolisées par les mêmes, et que les dés sont pipés. Dès lors, soit ces électeurs s’abstiennent et se retirent du jeu électoral, soit ils votent pour des formations politiques qui n’ont aucune culture de gouvernement, qui sont purement protestataires, et parfois fortement marquées par la démagogie. En France comme en Bulgarie, la politique est saisie par des forces politiques qui n’hésitent pas à user de pratiques démagogiques. Or, la démagogie n’est pas l’instrument du débat démocratique.

Dans le contexte actuel de crise économique, quelles recommandations feriez-vous aux gouvernements européens sur la forme et la présentation de leur action ?

La situation de crise complique la tâche des gouvernements. Il n’est pas simple de gouverner les sociétés européennes aujourd’hui. Mais il faut prendre conscience de la nécessité de faire évoluer les discours et les formes de l’action politique.

L’Europe occidentale, en ce qui la concerne, a jusqu’ici connu deux grandes périodes de l’action politique contemporaine. Des années 1950 à la fin des années 1980, ce fut l’ère des grands affrontements idéologiques. Une gauche et une droite s’affrontaient, abritées derrière de grandes utopies qui suscitaient une forte mobilisation politique : le récit communiste, le récit socialiste, le récit conservateur, le récit démocrate-chrétien… La chute du mur de Berlin et l’effondrement du communisme ont marqué la fin de cette phase idéologique.

Désormais, presque partout en Europe, nous nous trouvons dans une période où l’action politique est dominée par la gestion, parfois à court terme. On parle en France de « présentisme », de « court-termisme ». De nombreux hommes politiques n’osent même plus parler d’avenir, ni même d’Europe, elle qui a représenté un idéal à dimension humaine, et animé beaucoup de combats politiques. C’est aussi une phase marquée par la médiatisation extrême, où, au fond, on a parfois l’impression que la politique n’est plus que de la communication, ou bascule dans le populisme. Il y a aujourd’hui une forte lassitude des populations vis-à-vis de cette forme de discours politique.

Nos démocraties font face à un défi commun : sortir de cette lassitude et ouvrir une troisième phase, que j’appelle la culture du projet. Il s’agit, pour une personnalité ou un parti politique, de dessiner, à l’horizon d’un ou deux mandats, les grands enjeux et objectifs – en termes d’emploi, de croissance, d’intégration des jeunes, de politique étrangère… – et de présenter les différents moyens et efforts nécessaires pour y parvenir.
Les populations réclament une telle manière de faire de la politique, qui sorte du court-termisme tout en ne revenant pas à la prophétisation des idéologies. Je souhaite qu’aujourd’hui apparaissent les hommes et femmes politiques susceptibles d’incarner une telle culture du projet.

Les propos de personnalités repris sur le site sont individuels et ne reflètent pas une prise de position officielle de la France.

Dernière modification : 24/05/2013

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