Jeudi 13 octobre

Le débat

Quatre politologues échangent leurs analyses sur le poids du facteur sécuritaire et migratoire dans la campagne présidentielle

Moins d’un mois avant l’élection présidentielle, la Bulgarie entre en campagne électorale sous le signe de la crise des migrants. Et bien que la menace ne soit pas tangible au quotidien, les Bulgares, ne serait-ce qu’en regardant la télévision et en écoutant les messages politiques, restent convaincus de son existence. « Les réfugiés et le terrorisme sont la source principale de tension au sein de la société bulgare et le contexte international est plus à même de rendre les Bulgares anxieux que les problèmes de politique intérieure », avait conclu les sociologues d’Alfa Research en septembre.

« Il est fort possible que pendant la campagne électorale, ce nouvel agenda politique repousse en arrière les thèmes de la corruption aux hauts échelons du pouvoir, l’absence de réformes », concluent de manière unanime Boriana Dimitrova, d’Alfa Reserach, Parvan Simeonov de Gallup International, Boris Popivanov de l’institut Ivan Hadjiïski et Dimitar Betchev, analyste et professeur d’université, interrogés par la journaliste Polina Paounova de Mediapool.

D’une part, c’est plutôt normal, car les migrants constituent une nouvelle donne pour la Bulgarie, alors que les autres sujets sont connus depuis des décennies (Parvan Simenov). Cependant, il serait dommage que ces sujets soient répartis entre les différentes formations politiques en fonction de leurs projets électoraux respectifs. Des questions aussi sensibles que les réfugiés, les migrants et la sécurité ne doivent pas devenir l’otage de positions populistes et nationalistes. Il n’y a pas de raison pour que les formations de droite et du centre-droit ne puissent pas formuler de politiques intéressantes, sensées et appropriées sur la base du droit international et des intérêts nationaux. Et il n’est pas normal que la sécurité soit l’apanage des généraux, de la gauche, des nationalistes et partiellement du GERB, et que la lutte contre la corruption et la réforme judiciaire soit celui de la droite (Boriana Dimitrova).

En effet, la classe politique se limite à brandir de manière superficielle le thème de la crise des réfugiés pour insinuer la peur et démontre son incapacité de gérer problème en profondeur (Boris Popivanov). Ces menaces imaginaires détournent l’attention des vrais problèmes. Le silence au sujet des milliards emportés dans le naufrage de la KTB est sidérant dans un contexte où l’on brandit les subsides que Jean-Claude Juncker a eu la bienveillance d’octroyer pour sauver la Bulgarie et l’UE d’une invasion imminente. Les abus à propos de la KTB et des millions engloutis de la centrale nucléaire de Belene « mettent la trouille » à Borissov à l’approche des élections (Dimitar Betchev).

Mais ces nouvelles priorités de « situation de guerre » ne risquent-elles pas devenir le cœur de la campagne électorale ? Certes, une présentation apocalyptique de la crise des réfugiés ne peut qu’alimenter les idées nationalistes et populistes. En même temps, c’est une réalité qui perdurera pendant des années et influencera les problèmes de politique intérieure. Tenter donc de l’occulter en l’abandonnant aux nationalistes serait funeste (Boriana Dimitrova). En dehors des nationalistes, ces « nouvelles priorités » font surtout l’affaire, en l’occurrence, des gouvernants actuels et de Boïko Borissov (Parvan Simeonov). Le premier ministre a consenti beaucoup d’efforts pour se présenter comme le seul garant de la sécurité de la Bulgarie. Brandir des menaces à ce sujet lui permet de se mettre en avant comme l’incontournable sauveur. Cependant, les solutions qu’il apporte ne représentent que des pas incohérents, des compromis, de la communication, des promesses, qui trahissent surtout son ambition « de plaire à tous les chefs » (Boris Popivanov). Il ne serait pas étonnant que le thème du contrôle de la frontière et des réfugiés gagne en vitesse pendant la campagne électorale afin de permettre au GERB d’attirer vers lui une partie de l’électorat du Front patriotique (Dimitar Betchev).

Relevant de la politique étrangère, cette problématique n’est pas comprise par le Bulgare ordinaire, obnubilé par les publications médiatiques (Parvan Simeonov et Poriana Dimitrova). Les études démontrent que les peurs des gens se renforcent proportionnellement à l’intensité des publications. Cependant, la bonne nouvelle, c’est que les Bulgares, bien qu’inquiets, ne se radicalisent pas, leur instinct se substituant à l’absence d’informations (Boriana Dimitrova) où à la désinformation. Dans les conditions médiatiques qui prévalent, il est en tout état de cause impossible que les Bulgares aient une opinion informée, assènent Boris Popivanov et Dimitar Betchev.

Dans un tel contexte, exagérer des menaces dans les messages que feraient passer les candidats à la présidentielle pourrait avoir diverses conséquences. Cela risque de détourner les électeurs de qui les menacera trop et au profit du candidat qui s’efforcera de les rassurer (Parvan Siméonov). Mais il reste que l’art de semer la peur est très efficace : les gens sont prêts à se contenter de la pauvreté et supporter la violation de l’Etat de droit, la stagnation, à renoncer à tous les luxes de la vie au nom de la sauvegarde de celle-ci. (Boris Popivanov).
Il y a tout de même le risque que l’impuissance des hommes et des femmes politiques à faire face aux menaces donne lieu à la baisse du seuil de tolérance de la société bulgare, à la création de formations paramilitaires et à des règlements de comptes (Boriana Dimitrova et Dimitar Betchev). (Mediapool.bg)

L’hypertrophie

La décentralisation bulgare est en panne

Une nouvelle stratégie de décentralisation pour la période 2016-2025 a été adoptée il y un mois par le Conseil des ministres. Ce document qui a dû être corrigé après son adoption pour tenir compte des observations de certains ministres livre un triste bilan de l’état de la décentralisation en Bulgarie.
« Le processus de décentralisation suit un rythme lent et contradictoire et parfois stagne. Par conséquent, en 2015, les caractéristiques de la décentralisation en Bulgarie sont loin de la moyenne européenne des indicateurs. Les résultats de la mise en œuvre de la stratégie de décentralisation pour la période 2006-2015 sont insatisfaisants dans la mesure où seuls 39% des mesures sont mis en œuvre. Aucun des objectifs stratégiques n’a été entièrement atteint. Les actions n’ont pas contribué à atteindre l’objectif principal consistant à décentraliser les services, les pouvoirs et les ressources », souligne le document. Celui-ci précise que pendant la période 2010-2013, sous le premier gouvernement Borissov, une tendance à la recentralisation a été même observée.
Augmenter les recettes des communes par le transfert d’une partie de l’impôt sur les revenus ou par les taxes foncières, renforcer les pouvoirs d’investissement des communes, déléguer des pouvoirs de gestion des services délégués, renforcer la capacité d’élaboration de politiques locales : autant d’objectifs qui n’ont pas été atteints jusqu’à présent.
La décentralisation financière est pratiquement inexistante. Les décisions prises par les communes ne concernent qu’une infime partie des recettes et des dépenses dans les budgets locaux. Les sources propres de recettes sont extrêmement limitées. Les collectivités territoriales ne sont pas compétentes pour décider des privilèges fiscaux et les droits d’usage.

Les tout premiers pouvoirs en matière d’impôts des communes, consistant à « déterminer les impôts locaux dans les limites définies par la loi », datent de 2007, à la suite d’une révision de la Constitution qui met fin à une période de 60 ans de centralisation absolue dans le domaine des finances publiques. Les politiques de dépenses locales sont fortement dépendantes de la politique fiscale de l’Etat, de celle de l’Union européenne et en dernier lieu des décisions des conseils municipaux, souligne dans un rapport Emil Savov, directeur adjoint de l’Association nationales des communes de Bulgarie. Selon les données consignées dans ce rapport, les recettes fiscales propres des communes constituent 40% de leurs recettes, 16% des recettes générales et 4% de tous les impôts en Bulgarie. Selon une étude réalisée par l’Association des communes, pas moins de 111 actes légaux et réglementaires délèguent des obligations aux communes sans leur assurer les financements correspondants. Cela constitue une dépense supplémentaire annuelle relevant des recettes propres des communes qui s’élèvent à environ 230 millions de leva. L’Etat leur verse 100 millions de moins au titre du financement des services délégués.

Et le programme adopté il y a un mois pour la mise en œuvre de la nouvelle stratégie de décentralisation est tout sauf ambitieux : des objectifs clés ont dû être supprimés avant l’adoption du nouveau document, concernant notamment le transfert d’une partie de l’impôt sur le revenu et l’adoption d’une nouvelle loi sur les impôts et les taxes locaux. Le nouveau programme se limite donc à la mise en place d’une conception locale de vidéosurveillance, le changement du statut des activités déléguées en activités locales, la cession par l’Etat de biens immobiliers aux communes : autant d’objectifs difficiles à mettre en œuvre dans un contexte marqué par l’échec du programme précédent.

Les hommes politiques impliqués dans le processus de décentralisation ne sont pas convaincus de la nécessité de sa mise en place. Ce processus est considéré plutôt comme un problème politique que technique et n’intéresse pas l’opinion publique, concluent les auteurs du document. (Mediapool)

L’analyse

Turkish Stream, premier succès du projet « Privons l’Ukraine du transit du gaz », mais pari à haut risque pour Gazprom

Andreï Gourkov, commentateur économique de Deutsche Welle, examine de près le dernier rapprochement entre Moscou et Ankara dans le domaine de l’énergie pour apporter une explication politique, en l’absence d’arguments économiques, au projet Turkish Stream.

L’accord intergouvernemental russo-turc signé le 10 octobre dernier à Istanbul et portant sur la construction d’un gazoduc, Turkish Stream, est une victoire politique importante pour le Kremlin, qui deviendra toutefois un fardeau financier sérieux pour Gazprom. Si cette dernière était une entreprise orientée exclusivement vers le profit, elle n’aurait pour rien au monde investi dans un tel projet. Mais ici les considérations économiques ne comptent pas. Il s’agit de pure géopolitique.

Pour le Kremlin, l’objectif est clair : arrêter complètement à la fin de 2019, lorsqu’expirera l’accord de dix ans signé avec Kiev, le transit de gaz russe à travers le territoire ukrainien. Un objectif suprême dans lequel s’inscrivent toutes les initiatives de gazoducs lancées par Moscou en direction de l’Europe ces dix dernières années. Au début, c’était South Stream : quatre tuyaux d’une capacité totale de 63 milliards de m3 par an. Lorsque ce projet s’est trouvé bloqué en raison de violations du droit européen, Vladimir Poutine a négocié avec Recep Tayyip Erdoğan, en décembre 2014, la construction d’un gazoduc contournant l’Ukraine via la Turquie. Ainsi est né Turkish Stream.

Mais M. Erdoğan a vite perdu de l’intérêt et, de quatre tuyaux, on a commencé à parler d’un ou deux. Il est vite apparu qu’il serait impossible de transporter à travers la Turquie tous les volumes actuellement transités via l’Ukraine. Après quoi, en juin 2015, en partenariat avec des entreprises occidentales, Moscou a relancé, lors du forum économique international de Saint-Petersbourg, le projet North Stream-2, d’une capacité de 55 milliards de m3, auquel l’UE avait précédemment renoncé, le jugeant inutile. En conséquence, au lieu d’un seul projet coûteux, Gazprom devra maintenant en réaliser deux : l’un en mer Noire, l’autre en mer Baltique. En outre, concernant Turkish Stream, Gazprom sera amenée à financer toute seule le projet qui est estimé à non moins de 10 milliards d’euros.

Ce ne sera pas tout. A l’avenir, il y aura un troisième projet de transport de gaz russe à réaliser. Si Turkish Stream est mis en œuvre conformément à l’accord signé le 10 octobre dernier, il y aura un tuyau pour les consommateurs turcs et un autre pour les consommateurs européens qui amènera le gaz russe à la frontière grecque. Pour l’heure, il n’existe pas d’infrastructure appropriée susceptible de transporter ce gaz en direction de l’Europe. Si l’idée de construire ce second tuyau échoue (une issue que Gazprom n’exclut pas, puisqu’elle a spécialement prévu dans l’accord une clause de non construction), tout le projet Turkish Stream sera réduit à un seul tuyau d’une capacité de 15,75 milliards de m3. Et son rôle sera uniquement d’approvisionner la partie européenne de la Turquie, l’Anatolie recevant déjà du gaz russe via le gazoduc Blue Stream.

Ce serait l’option la plus désastreuse pour Gazprom, qui dépensera des milliards seulement pour remplacer un tuyau fiable et en bon état, qui fournit depuis des années du gaz russe à la partie ouest de la Turquie via l’Ukraine, la Moldavie, la Roumanie et la Bulgarie. Oui, on pourra faire des économies sur le nouveau trajet plus court, mais qui paiera les énormes investissements pour la pose des conduites dans les eaux particulièrement profondes de la mer Noire ? Sans parler du rabais promis par M. Poutine au président turc sur le prix du gaz.

Du point de vue du maître du Kremlin, l’accord signé est un succès majeur. En fait, c’est son premier véritable succès en vue de la mise en œuvre de son grand projet « Privons l’Ukraine du transit de gaz ». Si tout se passe comme prévu (mais rien n’est jamais sûr dans les relations avec la Turquie), le 30 décembre 2019, les volumes transités à travers le territoire ukrainien diminueront d’au moins 15,75 milliards de m3. Et si l’on ajoute les 55 milliards de m3 de Nord Stream-2, l’objectif géopolitique sacro-saint sera atteint. On peut donc raisonnablement supposer qu’après la percée à Istanbul, Moscou mettra toutes ses forces dans la mise en œuvre rapide du projet en mer Baltique. Théoriquement, il y a des chances que ce projet aboutisse avant la fin de 2019. Sauf que le président russe aura à convaincre les pays de l’UE que son seul objectif, pour contourner l’Ukraine, est de faire des économies sur le transit du gaz et de garantir la sécurité des approvisionnements, alors que même au plus fort des tensions russo-ukrainiennes, le transit du gaz était maintenu.

Evidemment, il y a quelque chose d’autre. Il peut s’agir tout simplement pour M. Poutine d’un désir de priver son voisin récalcitrant de recettes importantes. Mais une lecture plus complexe montre que tant que les exportations de gaz, garantissant des recettes en devises pour le trésor russe vide, passent par l’Ukraine, le Kremlin n’aura pas intérêt à déstabiliser ce pays, ni ses voisins. Une fois Kiev privé de cette garantie, la situation changera. (Deutsche Welle)

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Dernière modification : 25/11/2016

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