Jeudi 18 février

Le revirement

De nouveaux marchés publics annulés : un conflit entre Boïko Borissov et Delian Peevski ?

Deux jours après l’annulation du marché public pour la construction d’un tronçon de 60 kilomètres de l’autoroute Hemus (voir notre revue du 16 février), Boïko Borissov, premier ministre, a ordonné hier, lors de la réunion du gouvernement, l’annulation d’autres procédures d’attribution de marchés publics pour un montant total de centaines de millions et a exigé qu’on annule toute procédure qui suscite le moindre soupçon d’irrégularités.

« Je ne veux pas qu’il y ait de soupçons, ni de doutes. Des règles claires et transparentes de manière à ce que celles-ci ne suscitent aucun débat relatif à la protection de l’intérêt public et des finances publiques. S’il le faut, il y aura plus de médias, plus de publicité afin qu’on sache quelle est l’affectation de tout denier public », a enjoint M. Borissov à ses ministres.

Vladislav Goranov, ministre des finances, a annoncé la future annulation d’autres grands marchés publics : « Nous réfléchissons à l’annulation d’autres grands marchés publics pour lesquels des informations seront fournies ultérieurement. L’idée est que tous les grands marchés publics qui représentent un intérêt public important soient repris conformément à la nouvelle loi sur les marchés publics récemment adoptés (voir nos revues du 4 février et du 11 février) », a-t-il observé en évoquant « deux marchés à problèmes de la commune de Varna ».

M. Goranov n’a pas été en mesure de répondre aux journalistes à partir de quel seuil seront revus les marchés publics et a précisé qu’une décision serait prise au cas par cas par le gouvernement et le Premier ministre. Il a réfuté la thèse selon laquelle les marchés publics seraient annulés à cause de liens qui existeraient entre Delian Peevski et les sociétés les ayant remportés. « Ce n’est pas le sujet. Nous parlons de beaucoup de marchés publics d’un montant au-dessus d’un certain seuil de dizaines de millions et pour le déroulement desquels il a été décidé un suivi médiatique afin que tout doute concernant d’éventuels arrangements soit dissipé. S’il y en a qui vous viennent à la tête, je vous prie de me les suggérer. »

Selon Sega et Capital Daily, au moins deux des marchés publics en passe d’être annulés sont liés aux intérêts de différents cercles économiques au sein du MDL. Il s’agirait d’abord du marché public pour la construction de chemins forestiers pour l’entreprise publique forestière de Smolian d’un prix prévisionnel de 95 millions de leva auquel a participé la Société Vodstroï 98, liée à Delian Peevski ainsi que GP Group, liée à Valentin Zlatev, et Hidrostroï, proche du MDL. L’ouverture des offres des candidats le 29 janvier n’a suscité aucun intérêt de la part des médias. Selon Capital, le marché sera annulé au motif de l’absence de financements.

Le deuxième marché d’un montant prévisionnel de 120 millions de leva auquel participent des sociétés liés aux intérêts économiques du MDL (Hidrostroï et Ingstroïingenering) concerne l’aménagement de la ville de Varna.

Enfin, le marché le plus cher devant être arrêté à cause de son prix exorbitant (500 millions de leva) est celui qui concerne la délivrance des nouveaux papiers d’identité. Seul Standart établit un lien entre ce marché et le groupe de presse Economedia et cite les propos de Delian Peevski tenus hier au Parlement : « Je ne m’intéresse pas au marché public pour la construction de Hemus mais ce serait bien que le premier ministre dise, si en se regardant dans le miroir, il voit Ivo Prokopiev et le cercle Capital ». Le gouvernement a décidé de ne pas attribuer la délivrance des papiers d’identité par marché public à une société commerciale mais de créer une entreprise publique, dans un premier temps auprès du ministère des finances, qui passerait ultérieurement sous la tutelle du ministère de l’intérieur. Ainsi, les nouveaux papiers d’identité pourront être élaborés à l’imprimerie de la Banque nationale de Bulgarie.

Sega a demandé à des hommes politiques d’interpréter le comportement du premier ministre. Selon Mikaïl Mikov, président du PSB, il s’agirait d’une tentative panique de redorer le blason du gouvernement : « cette façon d’annuler des marchés publics démontre le mépris du gouvernement pour l’Etat de droit. Il serait intéressant de voir quelle est la base légale à l’origine de l’annulation de ces marchés publics ». Grozdan Karadjov, député non-inscrit ayant rejoint l’opposition après l’échec de la réforme judiciaire et critique principal de la nouvelle loi sur les marchés publics, accueille chaleureusement les décisions du premier ministre mais appelle à ce que M. Borissov « rende publics ses motifs afin que la société bulgare ne reste pas avec l’impression que des décisions obscures sont prises, d’autant plus que la nouvelle loi sur les marchés publics selon laquelle seront organisés les marché publics annulés laissent la porte grande ouverte à la corruption ». Enfin, selon Gueorgui Anguelov, économiste à Open society, il s’agit d’un processus de prise de distances du gouvernement vis-à-vis des scandales des derniers mois. « Il est possible qu’on assiste au moment des adieux avec Peevski. La question consiste à savoir si les nouvelles procédures vont contribuer [à une meilleure protection de l’intérêt public] ou s’il ne s’agira que d’une réorientation des marchés publics vers d’autres sociétés ».

Le dénominateur commun des marchés publics annulés relève soit des prix majorés, soit de la participation de sociétés liées à Delian Peevski, conclut Capital Daily. Selon ce média, les décisions surprenantes du premier ministre seraient liées à l’avertissement adressé par la Commission européenne concernant la possibilité que le mécanisme de coopération et de vérification (MCV) soit supprimé pour la Roumanie car ce pays « lutte mieux contre la corruption que la Bulgarie » (voir notre revue du 17 février). Capital évoque à ce sujet l’entretien téléphonique de M. Borissov avec Mme Merkel, la publication dans le Spiegel d’un article qualifiant Peevski d’« iceberg de la corruption » en Bulgarie et la déclaration de Peevski persona non grata par la Turquie. Le journal et se demande si tous ses événements peuvent avoir un lien avec le comportement du premier ministre. Il lui paraît logique qu’il s’agisse, d’une part, d’une accumulation de critiques négatives qui font du député Delian Peevski un boulet de plus en plus lourd à porter, et d’autre part, d’une pression de la part de l’Union européenne. (tous journaux)

Le blocus

Après trois semaines de pourrissement, la situation aux postes-frontières avec la Grèce est de plus en plus inextricable

Depuis fin janvier, un blocus des postes-frontières desservant la frontière bulgaro-grecque, organisé par des agriculteurs grecs, perturbe la libre circulation et occasionne d’importantes pertes aux transporteurs bulgares.

Protestant contre la réforme fiscale et la réforme des retraites envisagées par le gouvernement Tsipras, des agriculteurs et des conducteurs de poids-lourds avaient d’abord bloqué du côté grec, le 27 janvier, les postes d’Ilinden-Exochi et de Koulata-Promachon. Leurs menaces de poursuivre l’occupation tant que leurs revendications ne seraient pas entendues n’ont provoqué aucune réaction de la part des autorités grecques.

L’énorme file de véhicules immobilisés du côté bulgare (plus de 1 800 camions et poids-lourds, 10 km de file d’attente) et l’absence de toute information sur les intentions des protestataires grecs, ont poussé le premier ministre bulgare à intervenir lui-même. Le 2 février, téléphonant à son homologue grec, M. Borissov a demandé la mise en place d’un corridor de transit pour les transporteurs bulgares. Le même jour, une demande officielle en ce sens a été remise à l’ambassadeur de Grèce à Sofia.

Avec bien peu d’effet. Le poste-frontière de Koulata reste fermé, alors que le blocus à celui d’Ilinden est de temps en temps levé pour quelques heures pour des automobiles et des autocars. Des tracteurs d’agriculteurs grecs bloquent la circulation au poste-frontière de Makaza. La Chambre bulgare de commerce et d’industrie se met à délivrer des certificats de force majeure aux transporteurs bulgares.

Le 3 février, la Bulgarie informe par voie officielle la Commission européenne de la circulation perturbée sur trois grandes artères internationales du fait des manifestations d’agriculteurs grecs et demande son intervention. Dans sa lettre, le ministère bulgare des affaires étrangères indique que dans la situation créée, la Grèce viole des règles fondamentales concernant le fonctionnement du marché intérieur et la libre circulation des marchandises et des personnes entre les Etats membres. Sur Nova TV, le ministre Daniel Mitov affirme que la Bulgarie ne peut pas opposer aux blocus des « moyens extrêmes ». La France et la Belgique connaissent depuis des années ce type de problème, mais ne recourent pas à la force, argumente-t-il. Le ministère continue de faire des démarches auprès des autorités grecques en vue de la mise en place de corridors de passage alternatifs.

La grogne se généralise parmi les conducteurs bulgares immobilisés. On proteste contre « ces grévistes qui mangent et boivent sur la chaussée ». Est-ce cela leur forme de protestation ? Des voix se font entendre appelant à des mesures rudes contre eux. Parmi les transporteurs assurant le transit entre la Bulgarie et l’Italie via la Grèce, les entreprises bulgares sont les plus nombreuses et les plus atteintes.

Le 4 février, la Grèce se réveille paralysée par une grève générale de 24 heures. Tous les points d’entrée dans le pays sont bloqués. Le 5 février, le ministre bulgare des transports se rend chez les grévistes grecs et obtient d’eux que des horaires soient prévus et respectés pour le passage des transporteurs bulgares. M. Moskovski s’entretient également avec l’adjoint du préfet à Seres. Les grévistes s’engagent à afficher tous les jours à l’avance les horaires pendant lesquels la frontière restera bloquée. La règle est respectée à Koulata, mais les postes-frontières d’Ilinden et de Makaza restent bloqués. Selon le ministre Moskovski, les pertes des transporteurs se chiffrent à 150 euros par jour et par véhicule, sans compter les frais de carburants, les indemnités dues et les manques à gagner.

Le 9 février, le nombre des poids-lourds bloqués en territoire bulgare dépasse 3 000. Du côté grec, la file des véhicules immobilisés s’étend à plus de 20 km. Un porte-parole de la Commission européenne déclare pour l’agence BTA que Bruxelles ne dispose pas de compétences lui permettant d’utiliser le droit européen pour recourir à des actes et des sanctions directs. En cas d’obstacles, les Etats membres sont censés entreprendre eux-mêmes les mesures nécessaires et proportionnées pour assurer la libre circulation des biens sur leur territoire.

Enervés par le long blocus, des conducteurs bulgares commencent à organiser des « contre-blocus » sporadiques. D’autres essaient de briser le blocus grec, mais sont arrêtés par la police grecque.

Le ministre des affaires étrangères Daniel Mitov affirme alors que la Bulgarie a pris toutes les mesures nécessaires pour débloquer la situation (lettre à la Commission, deux entretiens de M. Borissov avec M. Tsipras, entretien de M. Borissov avec le président de la Commission Jean-Claude Juncker, plusieurs entretiens de M. Mitov avec son homologue grec, entretien de la ministre de l’intérieur avec son homologue grec). « La situation devient intenable, mais tout est entre les mains des institutions grecques », déclare-t-il tout en encourageant les transporteurs bulgares à engager la responsabilité de l’Etat grec devant des juridictions grecques.

Le 16 février, une centaine de conducteurs bulgares bloquent avec une chaîne vivante le poste-frontière de Koulata et appellent à la venue d’un représentant de la Commission. Un comité d’initiative lance un « contre-blocus ». Aujourd’hui, 18 février, la contre-protestation se généralise le long de la frontière bulgaro-grecque. Les postes-frontière de Koulata, Ilinden, Kapitan Petko Voïvoda et Makaza restent entièrement bloqués des deux côtés. Aux postes-frontières à Zlatograd et à Ivaïlovgrad, des passages intermittents d’automobiles et de minibus sont encore possibles. Sur la radio nationale (BNR), le ministre des transports Ivaïlo Moskovski exprime son soutien et sa solidarité aux protestataires bulgares dont les pertes se sont élevées à 300 000 – 400 000 mille euros par jour. (mediapool.bg, tous journaux)

Le soufre

Deux projets de nouvelles chaînes de télévision sans financement connu

Une nouvelle chaîne de catégorie cinéma, HMTV, commencera d’émettre en Bulgarie début mars. Il s’agit d’un projet bulgaro-russe. Le propriétaire et gestionnaire de la chaîne est Horizont média, société de droit bulgare enregistrée à Varna en juillet 2015. 98% des parts sont également reparties entre deux Bulgares, Dontcho Kirtchev et Nadejda Lubenova. Les 2% restants appartiennent à Alexander Kaminine, ressortissant russe qui est également le représentant légal de l’entreprise auprès du registre du commerce, annonce Capital Daily. La programmation prévoit la diffusion de films étrangers, mais la vérification du journal montre que les titres prévus sont uniquement russes - des films et feuilletons réalisés au cours des dernières années.

Le site d’investigation bulgare Bivol tire la sonnette d’alarme : M. Kaminine n’a aucun antécédent d’affaires en Russie et n’a pas de propriété en Bulgarie. Il a un permis de séjour en Bulgarie qui date de 2014. M. Kirchev est partenaire dans la société K & K Consult qui a déclaré des revenus annuels de 30 000 leva. Quant à Mme Lubenova, son nom apparaît dans le registre du commerce pour la première fois. Tout ceci met en doute l’origine du financement de la nouvelle chaîne, commente Bivol.

Capital Daily cite M. Kirtchev, selon lequel M. Kaminine est proche de l’oligarque médiatique russe Vladimir Goussinski. M. Goussinski a était le fondateur de la société Media-Most (de laquelle il s’est retiré en 2001 après que Gazprom en a pris le contrôle), propriétaire de NTV, du journal Sevodnya, d’une palette de magazines et sponsor de la radio Echo de Moscou. Selon M. Kirtchev, Alexander Kaminine a été conseiller et adjoint de M. Goussinski dans Media-Most.

Autre projet contesté : les ambitions du site PIK, proche du député MDL Delian Peevski, de créer une chaîne de télévision PIK TV qui inquiètent notamment le journal en ligne Dnevnik. PIK et Blitz ont la réputation de publier des informations fausses ou fortement exagérées, des calomnies et des attaques contre les ennemis politiques et économiques de M. Peevski comme par exemple l’ancien ministre de la justice Hristo Ivanov, le leader des Démocrates pour une Bulgarie forte (DBF) Radan Kanev, etc.

Nedialko Nedialkov, propriétaire de PIK a déposé une demande de licence auprès du Conseil pour les médias électroniques. Selon des experts du conseil, les documents déposés répondent à toutes les exigences de la loi sur la radio et la télévision il n’y a aucune raison pour que PIK TV n’obtienne pas de licence. L’origine du soutien financier pour ce nouveau projet est inconnue, mais « des présomptions ne manquent pas », commente Capital Daily.

PIK et Blitz, qui ont la pratique fréquente de reprendre mutuellement leurs articles, avaient déjà annoncé qu’ils mèneront une politique publicitaire commune. Selon Dnevnik, qui dévoile des bouts de la programmation, une émission sera faite avec des participations directes de journalistes de la rédaction de Blitz. L’ancien journaliste de TV7 et eurodéputé Nikolaï Barekov, qui à un certain moment avait la réputation d’être proche de M. Peevski et de l’ex-banquier Tsvetan Vassilev est également invité à réaliser une émission à PIK TV. Dnevnik mentionne également d’autres journalistes à la réputation parfois sulfureuse. Le conseil des médias électroniques doit se prononcer sur l’attribution de licence mardi prochain, écrit Dnevnik. (Capital Daily, bivol.bg, dnevnik.bg)

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Dernière modification : 24/11/2016

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