Jeudi 19 novembre

L’écrou

Après les attentats de Paris une prise de position contre la tentation d’un « Patriot Act » à la bulgare

Les gouvernants bulgares se sont lancés dans la spirale de la réassurance exagérée contre tout attentat ou autre idée imaginaire afférente : une démarche qui n’aboutira en pratique qu’à une restriction des droits des citoyens sans perturber les terroristes, affirme Alexander Alexandrov, en introduction d’un article à charge, intitulé « L’ennemi, c’est le terrorisme et pas les droits et les libertés des citoyens » que Sega publie.

Selon une nouvelle mouture de la stratégie de répression de la radicalisation et du terrorisme, soumise à la consultation publique deux jours après les attentats sanglants à Paris, les services spéciaux seront dotés de nouvelles attributions susceptibles de limiter encore plus les libertés personnelles : la correspondance électronique, les voyages et les nuits passées à l’hôtel ainsi que l’entourage des clients des compagnies aériennes et des hôtels. La collecte de ces gigantesques bases de données, même si elle peut paraître justifiée et efficace en théorie, semble irraisonnable en pratique. Ne serait-ce que parce que les services spécialisés ont pu déjà démontrer leur incapacité à protéger les données personnelles (d’importantes fuites des données personnelles sont enregistrées), à les gérer et à en tirer des éléments de preuve à opposer aux criminels. Malgré l’accroissement des écoutes, les éléments de preuve ainsi recueillis ont diminué (moins de 20% sont utilisés dans le cadre de l’enquête judiciaire) et leur efficacité s’est dégradée (moins de 10% ont contribué à la condamnation de criminels). Les attributions déjà très large des services n’ont pas permis d’éviter l’attentat à l’aéroport de Sarafovo (à Bourgas, en 2012) ni d’identifier les auteurs.

L’accès des services de sécurité (du ministère de l’intérieur et de la DANS) aux correspondances numérisées est aujourd’hui même illimité. Or, les terroristes utilisent le plus souvent des connections cryptées. Pareil pour les hôtels où ceux-ci fournissent des faux papiers et rendent vaine la collecte de données personnelles alimentant l’un des registres de la police bulgare.

Il est grand temps que les gouvernants comprennent que la lutte contre le terrorisme passe non pas par de nouvelles attributions infondées et restreignant de plus en plus les libertés personnelles mais par l’application efficace de celles dont ils disposent déjà sur le terrain. Tout juste une semaine avant le carnage à Paris, le Conseil consultatif de sécurité auprès du Président de la République, après cinq heures d’auditions et de lectures de rapports classés « Secret d’Etat », n’a abouti qu’à l’idée d’élaborer une nouvelle loi de lutte contre le terrorisme sans aucuns motifs et détails concernant son contenu : s’agirait-il d’une fusion de toutes les dispositions existantes concernant la lutte contre le terrorisme ? De quelles autres dispositions aurait-on encore besoin ?

Les textes actuels permettent de surveiller un futur terroriste, de l’écouter, de saisir son arme et son argent, même de le mettre en prison. Le recours à des moyens spéciaux d’enquête sans autorisation judiciaire est possible lorsqu’il est question de prévenir des actes terroristes. Une loi de lutte contre le financement du terrorisme permet un large éventail de mesures. Des lois spéciales sont dédiées à la confiscation des avoirs criminels dont ceux qui proviennent du terrorisme ainsi qu’au blanchiment d’argent. Des dispositions dans la loi sur la défense et les forces armées permettent au ministre de la défense d’autoriser l’intervention de forces militaires en cas de menace terroriste. Des amendements au Code pénal visant à assurer des outils juridiques appropriés de lutte contre le terrorisme (N.B : en vue de combler certaines lacunes dans le Code pénal dans le contexte de la menace grandissante d’actes terroristes et de décliner dans la législation bulgare les obligations découlant de la résolution 2178 adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 24 septembre 2014) ont été adoptés il y quelques mois. Bref, un nombre record de textes antiterroristes existe, sans qu’on ait la garantie que les autorités bulgares sachent s’en servir dans la mesure où mille étrangers clandestins par semaine entrent dans le pays, le traversent et en sortent inaperçus. (Sega)

L’interview

Daech et l’Occident : non pas un conflit de civilisation mais un conflit politique

A la suite des attaques à Paris, Standart publie un entretien avec le professeur Tsvetan Teofanov, considéré comme le meilleur arabisant bulgare, traducteur du Coran, converti à l’islam. Une intervention exceptionnelle de la part d’un érudit qui ne s’exprime presque jamais devant les médias.

Revenant sur la série d’attaques qui « ont frappé le monde avec leur cruauté et mise en scène professionnelles », M. Teofanov dénonce la thèse du « choc des civilisations ». Une telle thèse est une construction politique, alors qu’on a affaire à conflit non pas avec la civilisation occidentale, mais avec la démocratie occidentale.

Pendant des siècles, les Arabes ont cohabité avec d’autres religions, ethnies et peuples au sein d’un énorme empire qui s’étendait sur trois continents. La différence n’a jamais été un problème pour eux, car le Coran postule qu’Allah a créé différents peuples pour enrichir les hommes. Les racines du conflit présent doivent être cherchées ailleurs – dans la politique, l’idéologie, les traditions et l’éducation. Les écritures islamistes nourrissent également ce conflit entre l’Occident et l’Orient.

En termes d’idéologie, il est logique de s’attendre à ce que l’Arabie Saoudite soutienne Daech, et elle le fait sans doute, comme l’Iran joue de l’autre côté de la barricade. Mais les islamistes cachent un danger également pour Riad qui est sur ses gardes. La crise a éclaté avec le retrait des Etats-Unis de la région. Sans un gendarme mondial, un vide s’est instauré, à présent exploité avec habileté par différents intérêts économiques.

Les gens ont peur que les flux migratoires apporteront des terroristes entraînés en Europe. Il est clair qu’une telle option ne peut pas être exclue, mais ces terroristes éventuels ne possèdent pas la puissance de devenir des leaders. Tout ce qu’ils peuvent faire est d’allumer l’étincelle parmi les groupes musulmans marginalisés, délaissés, ghettoïsés, de mettre le feu au « fumier des sociétés occidentales ».

Malgré tout leur aspect dramatique, les attentats de Paris ont mené à un bon résultat : la volonté décisive de mettre fin à Daech, à l’Etat islamique. « Nous avons tendance à l’appeler une organisation mais en fait il est précisément ceci : un Etat », assure le professeur Teofanov. L’anéantissement de Daech ne démêlera pas le nœud moyen-oriental, mais c’est un pas important dans ce sens. L’étape de non-action est passée car l’Etat islamique a franchi la frontière de l’intolérable. Une attaque au cœur du monde occidental laissée sans conséquences signifierait non seulement un manque de puissance, mais également le fait que la vieille Europe est complétement dépassée. Un manque de réaction catégorique signifiera qu’un vide est créé au Moyen-Orient. Or en politique le vide aspire toujours à être rempli par une nouvelle puissance.

La vraie question en fait est : que se passera-t-il après ? Car l’extrémisme, les idéologies de haine, les problèmes sociaux, la corruption, la dégradation continueront à se développer tant que le monde ne fera pas l’objet d’une réforme de fond. Même s’il serait utopique et naïf de croire en une telle possibilité, conclut le professeur Teofanov. (Standart)

La précarité

Les travailleurs pauvres : cet Atlas qui soutient l’économie et les finances publiques

Avoir un emploi et vivre dans la misère, deux notions qui ne sont pas antinomiques. Dans Troud, Tchavdar Naïdenov décrit le phénomène.

En 2005, 4,6% des travailleurs en Bulgarie avaient un revenu qui ne leur permettait pas de dépasser le seuil de pauvreté. Dix ans plus tard, ce taux a presque doublé : 8%. Parmi les personnes avec un emploi précaire, la progression est encore plus glaçante : 15% en 2005, elles sont aujourd’hui 28% à ne plus pouvoir joindre les deux bouts. L’économie bulgare continue à se construire sur le travail sous-rémunéré. Travailler et s’appauvrir n’est même plus une tendance : c’est la règle.

Vingt-cinq ans après la transition vers l’économie de marché, les chiffres sont effrayants : 10% de Bulgares vivant dans une pauvreté aberrante ; 20% de pauvres ; 48% qui s’adaptent aux privations en éliminant au quotidien 4 besoins sur 9 ou plus (charges locatives, chauffage, crédits à la consommation, emprunts hypothécaires ou locations, acheter de la viande un jour sur deux, anticiper des dépenses inattendues – par exemple, acheter un poste de télévision, une machine à laver, etc.). Tout événement aléatoire (maladie, perte de travail, sinistre, besoin de travaux urgents) risque de les faire basculer dans la pauvreté.

60% de la population bulgare forment le « noyau dur » de ces trois catégories : n’ayant ni économies, ni revenus plus ou moins fiables, ils vivent dans le risque de pauvreté.

Où est passée la « classe moyenne » que la Bulgarie voulait construire ? Les gouvernements successifs se sont employés à établir une harmonie sociale ancrée dans le clivage : travailleurs pauvres/oisifs riches. Un des chemins les plus perfides pour faire régner cet équilibre passe par la fiscalité : augmenter les impôts indirects et diminuer les impôts des riches. Il y a neuf ans et plus, les taux des redevances sur le patrimoine ont été presque mis à zéro. Le taux de l’impôt sur les sociétés est tombé à 10%, la fiscalité progressive a disparu, les transactions financières ont été exonérées d’impôt.

Mais il faut bien des contribuables pour financer l’éducation, la santé, la police, les routes, l’eau, l’électricité. Ainsi, les travailleurs pauvres en Bulgarie, soit quelque 460 000 personnes, acquittent chaque année 150 millions de leva à titre d’impôt sur le revenu (taux unique de 10%). N’oublions pas les 2,2 millions de retraités, l’autre pilier des finances publiques. A travers les impôts directs, notamment la TVA et les accises, ils contribuent en fait, à hauteur de 30%, au financement de leurs pensions de retraite. Un des auteurs de la réforme de la santé de 1999, Ilko Semerdjiev, avait calculé qu’aujourd’hui l’Etat sort gagnant du système des soins : 50% des prestations étant payées en espèces, l’Etat empoche une somme assez rondelette en TVA. Même schéma pour les médicaments.

Et cela n’est pas tout. Des études ont montré que les enfants nés dans la précarité ont très rarement la chance de s’en sortir et reproduisent le modèle de leurs parents. Pour la Bulgarie cette propension est de 96%, de 91% en Roumanie et de 89% en Grèce. (Troud)

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Dernière modification : 19/11/2015

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