Jeudi 6 octobre

La mue

Le Corps européen de garde-frontières et de garde-côtes, qui succède à Frontex, est né aujourd’hui en Bulgarie

C’est à Kapitan Andreevo, village frontalier bulgare limitrophe de la Turquie et de la Grèce, réputé le principal point d’entrée terrestre des migrants dans l’UE, que les dirigeants européens ont symboliquement choisi d’inaugurer le Corps européen de garde-frontières et de garde-côtes ce jeudi 6 octobre. Le sujet est largement couvert par la presse bulgare.

Fruit d’une proposition avancée en décembre 2015 par la Commission européenne face à un afflux inédit de demandeurs d’asile et de migrants, ce nouvel organisme dispose de statuts remodelés et approuvés tour à tour par le Etats membres et le Parlement européen en un temps record de neuf mois. Si, selon les mots du commissaire européen chargé de la migration, des affaires intérieures et de la citoyenneté Dimitris Avramopoulos, en visite en Bulgarie aujourd’hui, le Corps s’appuie sur les fondations de Frontex, à laquelle il succède juridiquement, il n’en subit pas moins une sérieuse restructuration. Fabrice Leggeri, patron de Frontex, qui y conserve ses fonctions de directeur exécutif, le présente ainsi comme « plus fort et mieux équipé pour affronter les défis que posent la migration et la sécurité aux frontières extérieures de l’Europe ». De quoi remédier aux faiblesses de Frontex, qui, selon beaucoup, s’est révélée sous-dimensionnée pour assister efficacement les Etats membres confrontés à la pression migratoire ces derniers mois et pour protéger l’espace Schengen.

Les effectifs seront sensiblement élargis. Si le personnel permanent devrait compter près d’un millier de personnes d’ici 2020 (plus du double des effectifs de Frontex), la nouvelle agence pourra également faire appel à une réserve de 1500 garde-frontières et garde-côtes nationaux qualifiés, mobilisables « en moins d’une semaine pour gérer les situations d’urgence, notamment dans les hotspots » précise M. Leggeri. Le budget, lui aussi, sera plus conséquent : 322 millions d’euros sont prévus à l’horizon 2020, contre 144 millions actuellement. Cela devrait désormais permettre à l’agence d’acquérir, en plus des équipements techniques que les Etats membres auront l’obligation de mettre à sa disposition dès décembre 2016, son propre matériel.

Outre ce renforcement des moyens matériels, c’est l’élargissement du mandat qui constitue la nouveauté la plus significative de cette restructuration. Dès janvier 2017, le Corps sera habilité à mener des « études de vulnérabilité » basées sur des scénarios de crise, afin d’évaluer la capacité de réaction des Etats membres à leurs frontières, et de leur proposer des mesures (détachement d’agents de liaison, mobilisation de réservistes, envoi de matériel) en conséquence. Si un Etat membre qu’elle juge « débordé » se refuse à solliciter son aide, une majorité qualifiée au Conseil de l’UE pourra l’autoriser à y intervenir, quand bien même cet Etat membre s’y opposerait.

La nouvelle agence pourra dépêcher des officiers de liaison dans des pays tiers voisins et organiser des opérations conjointes avec ces derniers. De surcroît, elle sera habilitée à jouer un rôle accru aussi bien dans les opérations de rapatriement de migrants en situation irrégulière que dans la prévention de la criminalité transfrontalière, avec la possibilité de collecter et traiter les données de personnes soupçonnées de mener des activités criminelles ou d’être en situation irrégulière, et de les partager avec les Etats membres et Europol.

Hier le premier ministre bulgare Boïko Borissov a qualifié le fait que le Corps soit lancée en Bulgarie comme une reconnaissance des efforts du pays dans la gestion de la pression migratoire vers l’Europe. Il a souligné que, grâce aux nouveaux effectifs, le niveau du contrôle dans toute l’Union s’améliorera. « Aucune police nationale n’est capable de faire face à un flux de quelques millions de migrants, surtout en Europe, où nos efforts sont strictement surveillés par de nombreuses ONG », a ajouté aujourd’hui M. Borissov lors de l’inauguration. (tous journaux, dnevnik.bg, frontex.europa.eu, europa.eu)

L’entretien

Filip Gounev : la protection de la frontière extérieure de l’UE doit être une responsabilité partagée

Sega publie une interview avec Filip Gounev, vice-ministre de l’intérieur qui revient sur la crise migratoire et la protection de la frontière. Il avoue que l’équipement technique est vieux. « On travaille au bout de nos forces, depuis trois ou quatre ans on traite efficacement les difficultés ; entre 700 et 1 000 personnes sont envoyées en mission à la frontière. L’Etat peut se permettre d’envoyer encore 300 personnes et d’investir 300 millions de leva de plus, mais au-delà l’effort doit être partagé ». Le vice-ministre en est convaincu : il faut que des forces européennes communes soient présentes en Bulgarie et que l’équipement soit acheté avec des fonds communs.

C’est exactement dans ce cadre que le nouveau Corps européen de garde-frontières et de garde-côtes est créé, explique M. Gounev [voir la rubrique ci-dessus]. « Même de grands Etats membres s’attendent à ce que les frontières extérieures soient protégées par quelqu’un d’autre et que cet autre achètera les 4x4 ; et quand nous demandons des 4x4 pour la protection de la frontière, les policiers aux frontières étrangers viennent avec des véhicules de location », ajoute M. Gounev. Il précise que presque la moitié des véhicules de Frontex sont loués et ne sont pas équipés pour protéger la frontière. Très peu des Etats membres ont une frontière extérieure, raison pour laquelle ils ne disposent pas de l’équipement nécessaire. Le Corps répond exactement à cette insuffisance : sa mission est de protéger en commun les frontières terrestres et maritimes de l’UE. Une idée qui a mis du temps pour se concrétiser, puisque la volonté politique de créer une telle agence n’a été exprimée que l’année dernière, et pas dès 2013 ou 2014.

A une question sur les critiques émises par la Serbie, selon laquelle la Bulgarie ne protège pas bien sa frontière et laisse les migrants sortir du pays, M. Gounev souligne qu’il faut différencier le discours politique de la situation réelle en Serbie. Selon lui, les déclarations politiques des responsables du gouvernement serbe sont liées à leur volonté de recevoir des financements de l’UE. « C’est à cause de cela que les propos selon lesquels ils arrêtent des milliers de migrants à leurs frontières avec la Bulgarie et l’ARYM n’ont rien à voir avec les statistiques qu’ils présentent aux institutions européennes ; dans [ces statistiques], les milliers manquent », ironise le vice-ministre. Selon lui, le nombre des migrants qui passent de Bulgarie en Serbie s’élèverait au maximum à une vingtaine ou une trentaine de personnes par jour.

Concernant les plans du gouvernement bulgare de construire de nouveaux centres de réfugiés et l’opposition des habitants des villages concernés, M. Gounev souligne qu’il est important de se démarquer du discours populiste de l’ORIM et d’Ataka qui revendiquent que tous les centres en territoire bulgare deviennent de type fermé. Selon les conventions européennes et internationales auxquelles la Bulgarie est partie, elle ne peut pas retenir tous les demandeurs d’asile fermés dans des centres. La situation est différente quand on parle des migrants qui n’ont pas le droit à un statut ou qui se le sont vus refuser. Le vice-ministre admet que construire un centre pour mille migrants à Harmanli, une ville de 10 000 habitants, a été « une grave erreur », due selon lui au manque d’expérience de la Bulgarie dans la gestion des flux migratoires à l’époque où a été prise cette décision. Le gouvernement va faire marche arrière : le nombre de migrants à Harmanli va être réduit de manière urgente. Le centre va également être réformé : un tiers de sa capacité sera géré par la direction des migrations, un tiers deviendra un centre fermé géré par l’Agence pour les réfugiés et un tiers accueillera des familles. Quant aux nouveaux centres qui seront construit dans la Strandja (massif montagneux à la frontière bulgaro-turque), il s’agira de centres provisoires de crise de type fermé qui serviront à répondre à une hausse de la pression migratoire.

Interrogé sur les ressortissants français recherchés pour terrorisme arrêtés en Bulgarie ces derniers mois, et sur le fait que l’Etat ne sait pratiquement rien de ce qu’ils ont fait lors de leur séjour dans le pays, le vice-ministre explique qu’il est pratiquement impossible que les autorités soient en mesure de suivre ces gens. Lors du contrôle à la frontière, le système indique que la personne est sous surveillance en France, mais sans préciser pour quelle raison. Il y a beaucoup de citoyens qui sont surveillés. A présent cette pratique va changer : il sera désormais indiqué désormais que l’intéressé est surveillé à cause de ses liens terroristes, du fait que c’est un combattant djihadiste. « Dans ce cas, certaines mesures préventives pourront être prises en théorie », conclut M. Gounev. (Sega)

Vae victis

Le futur secrétaire général de l’ONU ne sera ni une femme ni un représentant de l’Europe de l’Est

Le sixième vote informel dans la course pour le secrétariat général de l’ONU, a retenti fortement en Bulgarie. António Guterres en est le vainqueur incontestable : sur les quinze voies du Conseil de sécurité, il a raflé treize voies d’« encouragement » et ne s’est attiré que deux voies « sans opinion » qui n’étaient probablement pas le fait de grandes puissances.

Le ton relativement neutre des premières unes se référant aux premières informations (« Un Portugais a combattu les Bulgares pour [le secrétariat général de] l’ONU », « Le Portugais Guterres devient SGNU », « Guterres est le nouveau chef de l’ONU », « Le Portugais Gutteres est le favori absolu pour l’ONU. Ni femme, ni est-européen ») a vite changé après la publication des résultats définitifs par l’agence Reuters. « Irina Bokova est deuxième, Kristalina Gueorguieva neuvième », ont titré d’une même voix plusieurs agences de presse et quotidiens sur leurs sites. Un décompte très discutable : les neuf candidats qui s’opposent à M. Guterres ont tous obtenu des scores relativement voisins, dans lesquels les votes négatifs ou neutres l’emportent sur les votes positifs, très loin du triomphe de l’ancien premier ministre portugais ; Mme Bokova a obtenu 7 voix d’« encouragement », 1 « sans opinion », 7 « découragement » dont 2 émanant de membres permanants, faisant un peu moins bien que le Slovaque Miroslav Lajčák ; Mme Gueorguieva a obtenu 5 « encouragements », 2 « sans opinion », 6 « découragements » dont 3 émanant de membres permanents, ce qui la met devant les candidats macédonien et moldave.

Plusieurs partis d’opposition (PSB, ABC, MDL) sont montés au créneau pour demander la démission du gouvernement en lui reprochant d’avoir mis en avant la candidature de Kristalina Gueorguieva au détriment de celle d’Irina Bikova et d’avoir ainsi à dessein privé la Bulgarie d’avoir son représentant au plus haut poste à l‘ONU. « Je ne peux pas demander la démission de Mme Merkel mais je pense que si elle était impliquée dans ce qui s’est passé en Bulgarie, il faudrait qu’elle présente des excuses. Quant à Mme Kristalina Gueorguieva, il serait digne qu’elle soit immédiatement retirée de la Commission européenne », a déclaré Gueorgui Parvanov, président d’ABC. Le Front patriotique et Ataka ont soutenu la demande de la démission de Kristalina Gueorguieva de la Commission européenne mais se sont gardés de demander la démission du gouvernement. Moustafa Karadaïa, président du MDL, a appelé le gouvernement à dire qui est l’« oligarque derrière le changement de la candidature bulgare que la presse étrangère mentionne d’ores et déjà (sic) ».

Ce revers de sa candidate de dernière minute a contraint le gouvernement à s’expliquer. Le premier ministre a fait part de son refus de donner sa démission « qui aurait un mauvais impact sur tous les efforts consentis par la Bulgarie pour faire face à la crise des migrants ». Selon lui, c’est à Irina Bokova qu’il faut reprocher l’échec de Mme Gueorguieva. « Elle a fait preuve d’arrogance en ne retirant pas sa candidature et a ainsi bloqué Mme Gueorguieva. Mais ce que je regrette, c’est que les principes n’existent plus, par exemple celui de la femme candidate de l’Europe de l’Est », a-t-il conclu.

Irina Bokova n’avait aucune chance de devenir secrétaire générale de l’ONU. C’est pourquoi la Bulgarie se devait d’entreprendre cette démarche risquée afin de donner une chance au groupe est-européen d’avoir un représentant à la tête de l’ONU, a déclaré aujourd’hui Daniel Mitov dans une longue publication sur sa page Facebook. Il a remercié Mme Gueorguieva d’avoir accepté de tenter de donner cette chance à l’Europe de l’Est et a remercié la Hongrie, la Lettonie et la Pologne d’avoir soutenu sa candidature ainsi que les autres candidats de l’Europe de l’Est qui se sont retirés en lui accordant leur soutien. Pour sa part, Tsvetan Tsvetanov, vice-président du GERB et président du groupe parlementaire, a mis en exergue « le clivage négatif à l’intérieur de la Bulgarie concernant d’abord la désignation de Mme Bokova et ensuite celle de Mme Gueorguieva ».

Les anciens ministres des affaires étrangères ont été plus sévères. « L’échec des deux candidatures bulgares constitue l’échec le plus retentissant de la politique étrangère bulgare » depuis la fin du communisme, a tranché Solomon Passy, citée par la presse étrangère. Kristian Viguenine a fait passer le même message sur sa page Facebook.

« La deuxième place (sic) obtenue par Irina Bokova est le fruit de sa campagne et de la place qu’elle a au sein du système de l’ONU. Cela constitue une reconnaissance tant pour elle que pour la Bulgarie, indépendamment des conflits internes que nous avons eus », a observé Petranka Fileva de l’Association pour l’ONU en Bulgarie, interviewée par Bulgaria On Air ce matin. Le score de Mme Bokova a donné lieu à des spéculations au sujet de la possibilité qu’elle devienne l’adjointe du nouveau secrétaire général afin de concrétiser l’intention initiale de féminiser de d’« est-européiser » le secrétariat général. Cette fonction relativement nouvelle n’a été confiée jusqu’à maintenant qu’au Canada, au Royaume-Uni, à la Suède et à la Tanzanie, a observé Ekaterina Dimitrova, rédacteur en chef du site UNA News.

La nomination d’António Guterres a été confirmée ce soir par un vote formel du Conseil de sécurité. Elle doit être entérinée par les 193 membres de l’Assemblée générale de l’ONU. (tous journaux, Reuters)

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Dernière modification : 24/11/2016

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