Jeudi 7 janvier

La conférence

Après des journées de silence et de spéculations, Lutvi Mestan présente sa version sur le conflit au sein du MDL

L’ancien leader du MDL Lutvi Mestan a donné aujourd’hui une conférence de presse très attendue pour présenter sa version sur le conflit au sein du parti. Il a été libéré de ses fonctions de président du parti, président du Conseil central et président du Bureau opérationnel central et exclu des rangs du parti et du groupe parlementaire lors d’une réunion du Conseil central du MDL à Boyana (Sofia), au domicile du fondateur et président d’honneur Ahmed Dogan à laquelle il n’a pas assisté (voir la revue de presse du 28 décembre). Un peu avant, M. Dogan avait prononcé un discours à l’occasion de la fête de fin d’année, traditionnellement organisée pour l’élite de ce parti, dans lequel il avait qualifié de « gaffe » la déclaration politique du MDL à propos du chasseur russe abattu par la Turquie (Ndr : le MDL y reproduit la position turque, voir notre revue du 25 novembre dernier).

A la suite de ces événements, l’opprobre a été jeté sur M. Mestan par les médias proches du député MDL Delyan Peevski qui l’ont accusé, entre autre, de trahison nationale. Lors de sa conférence de presse, M. Mestan a évoqué ces attaques : « Un peu avant Noël j’ai marché sur une mine russe et vous savez tous ce qui a suivi. Une guerre d’épithètes sans précédent a éclaté » (cité par BTA). Il a déclaré ne pas avoir peur et ne pas reconnaître la légitimité de sa destitution, qu’il a appelé une exécution « politique, rituelle, faite à l’exemple du stalinisme et du totalitarisme » .

M. Mestan ne quitte pas la vie politique bulgare mais n’a pas déclaré explicitement s’il envisage d’entamer un nouveau projet politique. Il avait laissé lui-même entrevoir une telle possibilité et les médias spéculaient avec cette option. M. Mestan s’est contenté de dire qu’une telle décision serait prise sur la base de consultations avec ses électeurs.

Certains des propos de M. Mestan sont vus par Dnevnik comme « une main tendue vers la droite ». A l’appui de cette thèse, cette déclaration : « La route du MDL passe par la droite… Une gouvernance avec la droite serait un signe d’évolution de qualité du parti et une libération des mythes qui nous coincent dans l’angle d’un parti oligarchique prorusse ». Selon M. Mestan, en tant que leader du MDL, il avait essayé de réaliser précisément ce but : délivrer le parti de cette image et le placer « d’une manière stable et prospective dans le camp des idées et valeurs euratlantiques ».

C’est cette politique qui est à l’origine de la guerre menée contre lui, affirme M. Mestan. Il a soutenu à nouveau le texte de la déclaration du MDL à propos du chasseur russe, qui a été « rédigé dans un des bureaux de l’Assemblée nationale où il y a beaucoup de collègues, y compris des représentants de la présente troïka qui dirige [désormais] le MDL » [composée des députés Tchetin Kazak, Rouchen Riza et Moustafa Karadaya, elle dirigera le parti d’ici la tenue d’une conférence nationale en avril 2016 qui aura pour tâche l’élection d’un nouveau leader]. M. Mestan a présenté également une liste des actes politiques dont il se dit fier : le gel du projet South Stream, le retrait de confiance du gouvernement de Plamen Orecharski, sa
position sur la crise en Ukraine, sa déclaration après le meurtre de l’opposant russe Boris Nemtsov, ses tentatives systématiques de rapprochement avec la droite, la restauration du dialogue avec la Turquie. Selon M. Mestan, cette dernière initiative lui a valu les accusations d’islamisme.

M. Mestan a laissé comprendre qu’avant la décision fatale du Conseil central du MDL sa démission lui a été demandée par téléphone par le député Delyan Peevski. Devant son refus, la sécurité qui jusqu’à présent lui avait été assurée par les services de l’Etat a été retirée (propos déjà tenus par M.Mestan et démentis par la porte-parole du Service national de sécurité Nelli Ivanova). C’est pour cette raison, a expliqué M. Mestan, qu’il a profité d’un entretien avec l’ambassadeur turc, prévu de longue date, pour passer la nuit à l’ambassade – le temps d’assurer lui-même sa garde privée. La presse avait mis l’accent sur le fait que M. Mestan avait cherché refuge dans l’ambassade de Turquie, ce que beaucoup de politiciens, y compris le ministre des affaires étrangères Daniel Mitov avaient également condamné. (bta.bg, focus-news.net, dnevnik.bg, capital.bg, bnt.bg, bnr.bg)

Le gaz

Le distributeur Overgas, attaqué par son fournisseur Gazprom, saisit la Commission européenne

L’un des partenariats les plus controversés dans le secteur de l’énergie, la société Overgas Ink SA, détenue à 50% par Overgas Holding (possédé par Sacho Dontchev), à 49,51% par la société Gazprom Export (filiale de Gazprom) et à 0,49% par Gazprom, risque de se solder par un divorce, négocié (selon Capital Daily du 18 décembre) lors de la visite d’Alexandre Medvedev, vice-PDG de Gazprom (ancien directeur général de Gazprom Export) en Bulgarie début décembre 2015 et prévu pour la première moitié de 2016. Cette séparation s’annonce tumultueuse. Les premières secousses ont été ressenties à la veille du nouvel an, lorsqu’Overgas reçoit de Gazprom une réponse négative au bon de commande pour les quantités de livraisons demandées pour les trois jours à venir. Une lettre du ministère des affaires étrangères russe du 31 décembre confirme que les livraisons de gaz aux clients d’Overgas Ink continueront par le fournisseur public Bulgargaz.

Les informations officielles ne permettent pas de comprendre la raison à l’origine de cette interruption des livraisons dans la mesure où les affirmations de l’existence d’arriérés à l’égard de Gazprom ont été officiellement démenties. Une chose est sûre : Overgas Ink qui fournissait 10% des quantités de gaz dans le pays à des prix probablement moins chers, aura dorénavant à acheter le gaz (selon un contrat conclu entre Bulgargaz et Overgas Réseau) à des prix plus élevés (les prix négociés entre Bulgargaz et Gazprom Export pour les clients d’Overgaz sont de 10% plus chers que les prix accordées à Bulgargaz) au fournisseur public Bulgargaz qui jouira du monopole en matière d’importation dans l’attente du dénouement du conflit entre le propriétaire des actifs bulgares, Overgas Holding, et le géant Gazprom.

Dans ce contexte, la presse bulgare d’aujourd’hui, se référant à une publication de la veille sur le site euractiv.com (Bulgarian gas wars uncover hidden Gazprom strategies), informe de la saisie de la Commission européenne par Overgas par deux lettres du 23 et du 30 décembre. La société bulgare avertit d’un éventuel abus de position dominante de la part de Gazprom Export. « L’interruption des livraisons de gaz naturel dans le cadre d’un contrat en vigueur (jusqu’à la fin de 2017) et sans préavis n’est pas conforme aux directives européennes et constitue un coup contre Overgas [qui est le seul concurrent du fournisseur public Bulgargaz] », précise la lettre.

Sega rappelle qu’Overgas bataille depuis des années pour la démonopolisation du marché bulgare du gaz. Cette société avait saisi la Commission européenne de l’abus de position dominante commis par les sociétés publiques Bulgargaz et Bulgartransgaz, filiales du Holding énergétique bulgare (BEH), qui empêchent l’accès d’autres fournisseurs au réseau et au marché intérieur. Ce recours avait donné lieu à l’ouverture en 2013 d’une procédure en infraction contre la Bulgarie pour atteinte à la concurrence. C’est ainsi qu’Overgas avait pu obtenir une part de 10% du marché du gaz.

Selon Sacho Dontchev, propriétaire d’Overgas Holding, cité par euractiv.com, « cette coïncidence d’intérêt entre BEH et Gazprom est politiquement motivée par le souhait de faire ressusciter le projet South Stream à la lumière des relations actuelles entre la Russie et la Turquie ». Pour y arriver, la Russie a besoin d’un partenariat avec le gouvernement bulgare qui a essayé d’éliminer en 2012 Overgas comme acteur sur le marché bulgare du gaz. Cette affirmation est illustrée dans la publication d’euractiv.com par un dessin de Christo Komarnitski, publié dans le journal Sega dont l’éditeur est le propriétaire d’Overgas Holding. Ce dessin est assorti de la légende « A cartoon by Cristo Komarnitski. Borissov brings Putin’s project for South Stream to Merkel. [Sega] ». La publication précise que le premier ministre Borissov n’aime pas l’art du dessinateur et se permet souvent de critiquer ouvertement le journal.

Ilian Vassilev, ancien ambassadeur de Bulgarie en Russie et spécialiste des questions énergétiques, commente ainsi la thèse de Sacho Dontchev relative à la concertation entre l’Etat bulgare (BEH) et Gazprom : « J’exprime mon assurance que dans la situation actuelle Gazprom ne prendra jamais le risque d’alimenter en arguments l’accusation de la Commission d’abus de position dominante. Jamais. C’est pourquoi il a eu besoin de garanties [de la part du gouvernement bulgare]. Aucune autorité officielle bulgare ne soulève la question logique qui serait de savoir pourquoi il est procédé sans aucun fondement juridique à l’interruption des livraisons de gaz naturel et pourquoi la sécurité énergétique bulgare est mise ainsi à l’épreuve (…) [Au contraire] des inspections relatives aux finances d’Overgas Réseau sont entreprises [par KEVR] pour détourner l’attention du cœur du problème en mettant la Commission européenne devant le fait accompli. Ceux qui conseillent le premier ministre comptent probablement sur la possibilité de réaliser une opération rapide « à la KTB » pouvant aboutir au retrait de la licence et au transfert de la propriété dans un contexte de pression absolue de la part des autorités et des entreprises publiques. (…) Sacho Dontchev a essayé de s’émanciper des partenaires russes qui l’ont trahi. Et il est sûrement à la recherche de partenaires occidentaux. Or, cela fera l’objet de sanctions tant de la part de la Russie que de la part de la Bulgarie. Cette analyse me fait penser à la tentative vaine de Multigroup de se positionner sur le marché du gaz naturel. La situation actuelle est propice à une revanche de la part des héritiers actuels de ce groupe économique qui manifestement gouverne aujourd’hui encore. Préparons – nous donc à faire face à ce qui est arrivé en 1997… »

Si ce scénario « à la KTB » devait se réaliser, cette opération ferait une victime collatérale : le quotidien Sega, qui publie notamment les dessins satiriques de Christo Komarnitski, possédé par Sacho Dontchev. Mediapool.bg voit dans cette concomitance une raison supplémentaire de s’en prendre aux intérêts de cet homme d’affaires.(tous journaux, mediapool.bg, euractiv.com)

Le commentaire

L’UE en crise : adaptation ou désintégration ?

Dans une analyse publiée dans Standart, Guorgui Karassimeonov, docteur en droit et professeur de sciences politiques, ancien directeur du département de sciences politiques de l’université de Sofia, réfléchit sur l’état actuel de l’Union européenne. Selon lui, quatre crises ont mis l’Union devant la plus grande épreuve depuis la signature du Traité de Rome.

Le premier grand défi a été la crise en Grèce. La politique d’Athènes a provoqué de larges débats sur le rôle de la monnaie unique et sur le développement financier des Etats membres de la zone euro. Une thèse a été popularisée, selon laquelle l’instauration de la monnaie unique a prioritairement profité à l’Allemagne aux dépens des autres Etats, surtout des pays de l’Europe du Sud. Pour la première fois l’option d’exclure un membre de la zone a été soulevée, ce qui, à son tour, a posé la question de l’avenir des membres fortement endettés de la zone.

La deuxième grande crise a été celle des réfugiés. Elle a créé trois principaux problèmes, selon M. Karassimeonov. La capacité de l’UE de protéger ses propres frontières extérieures et les frontières de l’espace Schengen a été mise en doute. Les flux migratoires ont également soulevé une vague de nationalisme dans plusieurs pays européens ce qui a mené à une grave crise des valeurs même de l’Union. Et le troisième problème : certaines institutions, surtout la Commission européenne, se sont avérées incapables de prendre de décisions adéquates et en temps utile.

Le terrorisme et surtout les attaques de Paris sont à la base de la troisième crise que l’Union a vécue en 2015. L’UE est face à une nouvelle menace globale, Daech. Cette menace met à l’épreuve la capacité de l’Union à protéger d’une manière adéquate ses institutions et ses valeurs démocratiques. Cette menace impose également à l’UE de réexaminer son rôle dans les changements géopolitiques et son poids en tant que force militaire sur la scène globale.

Le dernier défi est lié à la crise profonde par laquelle passent les partis traditionnels défendant la démocratie libérale en Europe. Ils ont perdu de leurs positions au détriment des partis de la gauche et de la droite extrêmes (en France, en Pologne, dans les pays Scandinaves, en Grèce, en Espagne) qui, d’une manière ou d’autre, mettent en question le sens et le développement futur de l’UE.

Le milieu politique, économique, voire même psychologique, dans lequel l’Union existait a changé et cela exige une sérieuse discussion sur son destin et son avenir. La possibilité de faire des « pas en arrière », vu les tendances accentuées d’un approfondissement de la souveraineté nationale est de plus en plus envisageable. D’un autre côté, l’idée de construire une Europe à « deux vitesses » devient séduisante. Un développement de l’UE, caractérisé par un mouvement en zigzags, est également possible et il ne devrait pas être tenu pour tragique ou catastrophique. Tout simplement il est temps de comprendre, ce qui n’avait pas été fait il y a dix ou même cinq ans, qu’il est extrêmement difficile de combiner les intérêts de 28 membres qui peuvent partager certaines valeurs commune mais ont de grandes différences culturelles, historiques, économiques dans un organisme si complexe. (Standart)

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Dernière modification : 08/01/2016

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