Lundi 19 septembre

Le jackpot

L’UE va octroyer à la Bulgarie 108 millions d’euros pour la protection de la frontière avec la Turquie, tandis que Boïko Borissov ne voit plus l’intérêt d’adhérer à Schengen

Tous les médias reviennent sur le sommet sur l’avenir de l’UE qui s’est tenu vendredi dernier à Bratislava, capitale de la Slovaquie qui exerce actuellement la présidence tournante de l’UE. Alors que Capital Daily met l’accent sur le message général de cette réunion : « Les leaders européens luttent contre la division au nom de l’avenir de l’UE », la plupart des journaux préfèrent consacrer leurs titres aux résultats qui concernent directement la Bulgarie.

Pour certains médias, l’aide que le pays va toucher salue le rôle incontournable joué en Europe par le premier ministre. « Juncker : La Bulgarie va recevoir 108 millions d’euros grâce à Borissov », titre ainsi 24 tchassa. Troud va encore plus loin en soulignant le rôle du pays et insiste dans son titre en une : « La Bulgarie est la chance de l’Europe unie ». L’article est illustré par une grande photo du premier ministre bulgare. Selon le journal, les collègues de M. Borissov qui s’étaient réunis à Bratislava doivent comprendre que la chance de l’Europe de rester unie est dans les mains de la Bulgarie. En tant que frontière extérieure de l’UE, le pays détient pratiquement la clé de « l’avenir de l’Union qui fait face à la sinistre menace d’être écrasé par les migrants ». Troud cite le premier ministre qui explique avoir présenté à ses collègue les efforts de la Bulgarie pour la protection de ses frontières. M. Borissov a également remercié les dirigeants des Etats membres du soutien accordé à son pays. Il précise également que le nouveau corps européen de garde-frontières devrait devenir opérationnel dès le mois prochain. Le choix de lancer ce projet en Bulgarie le 6 octobre est dû au fait que le pays a fait le meilleur travail en matière de protection des frontières, a souligné M. Borissov.

Ce week-end, le premier ministre bulgare a de nouveau abordé la question de l’adhésion de la Bulgarie à l’espace Schengen devant des journalistes. Mais, à la différence de ses précédents propos, il a marqué cette fois-ci qu’il n’était plus dans l’intérêt de la Bulgarie d’adhérer à Schengen. « Tout le monde dit : la Bulgarie [doit adhérer] tout de suite à Schengen. Mais aujourd’hui ce n’est plus notre intérêt. S’ils veulent nous laisser entrer dans Schengen, nous serions évidement heureux d’y adhérer. Mais à présent il est temps de leur dire : vous avez joué vos petits jeux avec la Bulgarie pendant de longues années, maintenant nous, nous ne mettrons pas de l’huile de coude pour Schengen », a déclaré le premier ministre.

Dans une analyse reprise par Dnevnik, Daniel Smilov, politologue et animateur du Centre pour les strétégies libérales, voit dans l’aide que la Bulgarie va recevoir « une solidarité que nous avons pris l’habitude de ne pas apercevoir ». Selon le politologue, les chefs d’Etats européens ont trouvé un bon équilibre à Bratislava. Il met l’accent sur quelques-unes des décisions : renforcement des frontières extérieures de l’UE dans le but de diminuer
les passages clandestins ; soutien à l’accord avec la Turquie ; approche européenne commune pour le partage du fardeau de la protection des frontières et de l’accueil des migrants déjà entrés sur le territoire européen.

Une grande partie des populistes et des nationalistes se rendent bien compte de ce que les mesures réalistes envisagées représentent la meilleure garantie pour la sécurité de l’Europe. Mais ceci ne les empêche pas de « mobiliser leur électorat par des manifestations dirigées devant des centres de réfugiés et des propos xénophobes et pseudo-patriotiques devant les médias », écrit M. Smilov en faisant allusion à la protestation qui était organisée vendredi dernier contre le centre de réfugiés d’Ovtcha Koupel (voir notre revue du 16 septembre). (tous journaux)

Le testament

En fin de parcours à la tête de l’Etat, Rossen Plevneliev s’attache à fixer les enjeux de l’élection de son successeur

Devant les caméras de l’émission hebdomadaire Panorama vendredi dernier, Rossen Plevneliev, président de la République, a accordé une longue interview à la veille de l’élection présidentielle, à laquelle il a refusé de participer.

Tout juste un jour après avoir été l’hôte à Plovdiv de la réunion des chefs d’Etat du groupe d’Arraiolos (qui rassemble les chefs des Etats membres de l’UE qui sont des républiques parlementaires), le président bulgare introduit son interview par un aperçu de la situation en Europe. Selon lui, le continent est « à la croisée des chemins ».

« Une fois de plus, on assiste à un clivage au sein de l’Europe et il ne repose pas cette fois-ci sur l’opposition capitalisme/communisme mais sur l’aspiration à la suprématie des intérêts et de la géopolitique de la part de certains Etats membres et à l’Etat de droit et des droits de l’homme de la part d’autres. » La rencontre des présidents des républiques parlementaires dans l’UE a permis de faire le bilan de la construction de l’UE « qui est un projet unique de paix » et non pas le symbole d’une dizaine de milliers de technocrates à Bruxelles.

Dans ce contexte, la Bulgarie devrait pouvoir définir les valeurs qu’elle défend en tant que membre de l’UE. Forte de son idéal national, elle doit trouver sa digne place parmi les peuples européens et se situer dans le camp des Etats démocratiques qui croient en l’Etat de droit. « La direction du développement démocratique européen à suivre par la Bulgarie a été définie au début du troisième Etat bulgare. Malheureusement, cette leçon de l’histoire bulgare reste toujours ignorée par beaucoup d’hommes politiques qui continuent à chercher des recettes : être toujours l’allié de l’un et jamais de l’autre. Ils doivent réaliser que la Bulgarie est membre de deux unions d’Etats démocratiques dignes qui la préservent d’une nouvelle chute dans le piège du Congrès de Berlin. »

« Mettre en cause l’adhésion de la Bulgarie à l’UE et à l’OTAN implique de renoncer à un objectif stratégique pour lequel des générations d’hommes et de femmes politiques bulgares ont œuvré. J’appelle à ce que tous les hommes et femmes politiques bulgares et tous les candidats au poste de président de la République précisent comment ils pensent renforcer et approfondir la position digne de la Bulgarie au sein de l’UE et de l’OTAN. Tout le reste serait de la trahison nationale », souligne le président qui regrette que les partis politiques se limitent à présenter les candidats qu’ils vont soutenir au lieu de présenter les programmes de ces derniers.

Interrogé sur la prochaine échéance électorale, le président Plevneliev rappelle que le président en Bulgarie ne gouverne pas le pays mais le représente. Cette élection permettra au peuple bulgare de choisir le visage de son pays et de renforcer la démocratie par ce choix. L’institution du président de la République n’est pas celle de la main forte (allusion à l’affrontement de généraux candidats à la présidence de la République) mais celle de l’équilibre. C’est ce à quoi M. Plevneliev a œuvré pendant tout son mandat : ouvrir la voix aux référendums, nommer deux gouvernements intérimaires qui ont permis à la Bulgarie de traverser des périodes difficiles, s’opposer à la nomination par le gouvernement Orecharski d’un oligarque à la tête de l’Agence d’Etat de la Sûreté nationale (DANS), mettre en place des règles de gestion de l’argent public (lors du gouvernement intérimaire de Marin Raïkov) afin que celui-ci ne reste pas dans les mêmes banques oligarchiques, appeler à ce que la crise des banques en 1997 ne se répète pas lors de la faillite de la KTB, s’opposer à ce qu’un juge non intègre devienne membre de la Cour de cassation etc.

« Je n’ai pas à avoir honte de ce que j’ai fait, ni d’ailleurs d’avoir été élu personnalité de l’année des Balkans, personnalité de l’année en Ukraine, d’être récipiendaire des plus hautes distinctions de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche et de dizaines d’autres Etats », précise-t-il, sollicité par l’animateur à analyser les propos peu amènes tenus par Kornelia Ninova, présidente du PSB, à son égard. Pour rappel, Mme Ninova avait dit en dressant le portrait du futur président qu’il devrait permettre de « laver la honte de Plevneliev ». Une accusation vaine, comme celle de russophobie, alors que le président a assisté à la clôture des Jeux olympiques de Sotchi et a décoré de la plus haute distinction nationale (l’ordre de la Stara Planina) l’ambassadeur de Russie. « Je ne suis pas celui qui divise la nation », précise le président.

Le président forme le vœu que la Bulgarie soit un Etat démocratique qui repose sur des institutions et des règles fortes qui valent pour tous plutôt que sur des dirigeants forts. Cela implique que les hommes politiques, le Parquet et toutes les institutions responsables se penchent sur l’affaire KTB afin de démontrer que l’Etat bulgare est démocratique et capable de protéger - y compris les économies des gens.

Enfin, le président promet de ne pas s’écarter de la voie suivie jusqu’à la fin de son mandat.(dnevnik.bg, president.bg, bnt.bg)

L’analyse

Le modelage et le financement des coulisses de la politique, décrits à la lumière des confidences de l’ex-dirigeant de la KTB

La récente interview de l’ex-banquier Tsvetan Vassilev pour le site ktbfiles.com (voir notre revue du 12 septembre dernier) continue de susciter de nombreuses réactions. Du côté des gouvernants, la vice-première ministre et ministre de l’intérieur, Roumiana Batchvarova, n’y a vu qu’une nouvelle « attaque politique ». En réponse au président de la République qui avait appelé à ce que la société apprenne enfin toute la vérité sur la KTB (de nombreux individus et entreprises étant cités nommément dans l’interview), une porte-parole du procureur général a informé que le Parquet près le tribunal de grande instance de Sofia avait déjà pris connaissance des allégations de M. Vassilev et avait conclu qu’il n’y avait pas de motifs d’ouvrir une enquête.

Dans une analyse pour le même site, l’économiste Peter Ganev de l’Institut pour l’économie de marché propose une autre grille de lecture de l’entretien avec l’ancien propriétaire majoritaire de la KTB. Tsvetan Vassilev fournit de nombreux détails sur la façon dont était gouvernée la banque. Et ces éléments nous permettent de cerner son modus operandi :
1) Dépendances occultes entre la banque et des partis politiques (M. Vassilev souligne le « confort » que le rapprochement entre Delian Peevski et le MDL lui avait procuré) ;
2) Instrumentalisation de l’établissement financier pour des opérations relevant de l’ingénierie politique (l’interviewé donne des détails sur la naissance du nouveau parti politique de Nikolaï Barekov, actuellement eurodéputé : un cabinet américain aurait été engagé pour trouver le candidat idéal susceptible de mettre en œuvre le projet) ;
3) Financement d’entreprises liées et contrôle exercé par la banque sur des actifs réels : selon M. Vassilev, loin d’être un problème, cette pratique avait ses bons côtés ;
4) Utilisation de la banque pour l’achat de médias en vue de s’assurer « suffisamment de confort, aussi bien médiatique que politique ».

En complément de ses propos sur le modèle de fonctionnement de sa banque, M. Vassilev s’exprime longuement sur ses contacts avec des hommes politiques et sur les différents mécanismes d’octroi d’avantages par la banque à ces derniers. Le principal modèle des coulisses politiques et son financement, tel que présentés dans l’entretien de M. Vassilev, reposent sur les éléments suivants :
- canalisation de ressources d’autrui, via la banque, vers le contrôle d’actifs ;
- recherche de rente en vue de l’acquisition d’entreprises à participation publique (M. Vassilev parle surtout des secteurs des télécommunications et du tabac) ;
- siphonnage de ressources publiques via les marchés publics (exemples de modèles de rente politique et de corruption dans les projets relevant du BTP) ;
- modelage des politiques publiques et pénétrations d’intérêts privés dans le gouvernement de l’Etat (à titre d’exemple, M. Vassilev cite la numérisation des services publics et la gestion des réserves stratégiques) ;
- utilisation d’institutions publiques pour faire pression et exercer de l’influence (par exemple, le rôle de la Commission pour la confiscation de biens illégalement acquis, le contrôle exercé sur des magistrats, les enquêtes « commanditées » à la DANS) ;
- participation à des filières de contrebande (plus spécialement, le trafic de cigarettes).

Ces modèles indiquent de façon formelle qu’il existe un degré très élevé d’interpénétration entre les grandes entreprises et la classe politique (« Tu ne peux pas brasser d’affaires sans graisser la patte » ou « Il est ridicule d’entendre dire que les grosses entreprises gardent leurs distances vis-à-vis des hommes politiques en Bulgarie. Ici, les grandes entreprises ont toujours été avec les forts du jour parce que ce sont ceux-là qui imposent les conditions », dit M. Vassilev).

C’est ce modèle de coulisses politiques qui triomphe actuellement dans le pays, à en juger par les propos de Tsvetan Vassilev. Un modèle généreusement alimenté par la trop grande implication de l’Etat dans l’économie, la création d’oligopoles et de monopoles, la corruption et les faiblesses voulues des autorités régulatrices, le gaspillage de ressources publiques dans des politiques et projets insensés et, last but not least, le prélèvement d’une rente politique dans tous les domaines possibles, conclut M. Ganev. (ktbfiles.bg, Capital Daily)

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Dernière modification : 24/11/2016

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