Lundi 22 février

La tension

La Bulgarie déclare persona non grata un attaché en poste au consulat général de Turquie à Bourgas

La Bulgarie a demandé à la Turquie par une note verbale de rappeler son attaché Uğur Emiroğlu, en poste au consulat général turc à Bourgas, au motif d’« activité non conforme à la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques », annonce Mediapool en se référant à une information initialement diffusée par l’agence en ligne Focus et plus tard confirmée par des sources non citées.

M. Emiroğlu, ancien mufti à Bursa en Turquie, accrédité en Bulgarie comme attaché social, était chargé des questions religieuses. Des diplomates bulgares ont estimé son ingérence dans les affaires du culte musulman en Bulgarie comme incompatible avec son statut de diplomate. Selon l’agence Focus, il faisait en outre pression sur des militants du MDL pour qu’ils prennent position en faveur du leader limogé, Lioutvi Mestan.

Unе porte-parole du ministère bulgare des affaires étrangères s’est refusé à tout commentaire.

Depuis fin décembre dernier, les relations bulgaro-turques, jusqu’alors jugées excellentes par des responsables officiels des deux pays, semblent en train de connaître une dégradation. L’éviction de Lioutvi Mestan de son poste de leader du MDL avait été accompagnée d’accusations de trahison nationale et d’inféodation à la Turquie (voir notre revue du 23 décembre 2015). En janvier, le ministère bulgare des affaires étrangères avait remis une note de protestation à l’ambassadeur turc à Sofia, Süleyman Gökçe. A cette occasion, le ministre Daniel Mitov avait commenté en disant que M. Gökçe « s’écarte, à des moments, des prescriptions de la convention sur les relations diplomatiques » (voir notre revue du 7 janvier dernier).

Il y a une dizaine de jours, des médias turcs réputés proches du président de la Turquie ont annoncé qu’Ahmed Dogan, fondateur et président d’honneur du MDL, et Delian Peevski, député MDL, avaient été déclarés persona non grata en Turquie et interdits d’entrée. Des publications dans les médias bulgare et turc ont laissé entendre que M. Peevski, actionnaire dans le plus grand fabricant bulgare de produits de tabac, Bulgartabac, était impliqué dans la contrebande de cigarettes en Turquie (voir notre revue du 12 février). Vendredi dernier, M. Peevski a annoncé sa décision de vendre ses parts dans Bulgartabac pour que la polémique « malsaine » autour de son nom ne porte atteinte à la compagnie.

Dans ce contexte, des députés MDL ont demandé la création d’une commission parlementaire ad hoc chargée d’enquêter sur l’ingérence de la Turquie et de la Russie dans la vie politique bulgare. La semaine dernière, cette idée a reçu l’aval de 126 députés. La nouvelle commission sera composée de députés de toutes les couleurs politiques, à l’exception du Bloc réformateur. Elle aura pour mission d’étudier, dans un délai de deux mois, des faits et des circonstances faisant état d’ingérence de ces deux pays dans les affaires intérieures de la Bulgarie.

Selon Mediapool, les autorités bulgares étaient au courant depuis longtemps de l’écart entre les fonctions diplomatiques et l’activité réelle de certains agents diplomatiques turcs. Toutefois, elles n’ont décidé d’agir qu’après le limogeage de l’ancien leader du MDL. Fin janvier, la Turquie, sur son initiative, avait muté son consul général à Plovdiv, Alper Aktaş, également accusé d’avoir fait pression sur des électeurs MDL pour soutenir l’ancien président de ce parti.

Dans une interview accordée samedi matin à la chaîne bTV, l’ambassadeur de Turquie a assuré que la Turquie n’intervient ni dans les affaires du MDL, ni dans la mise en place d’un nouveau parti politique (DOST) par M. Mestan, leader déchu du MDL. Jugeant comme « triste et regrettable » le fait de la création d’une commission d’enquête parlementaire, M. Gökçe a mis en avant les relations d’amitié existant entre son pays et la Bulgarie et s’est exprimé comme suit : « La Turquie est non seulement un voisin et un bon ami, mais également un allié au sein de l’OTAN et un partenaire au sein de l’EU. Il est déplorable de voir les choses prendre une telle tournure », « la Turquie n’a demandé à aucun responsable politique bulgare d’intervenir en faveur de ou à l’encontre d’hommes politiques bulgares », « personne n’a exercé de pression en ce qui concerne la personne qui dirige ou dirigera le MDL » et, enfin, « le nouveau projet politique de Lioutvi Mestan n’a pas été conçu à l’ambassade de Turquie ».

Interrogé sur l’interdiction d’entrée en Turquie de MM. Dogan et Peevski, l’ambassadeur turc n’a ni confirmé, ni infirmé ces éléments. Il n’a pas non plus commenté une autre information diffusée vendredi dernier par le site en ligne 24rodopi.com (Ndr : ce site était le premier à informer sur la disgrâce de M. Mestan fin décembre) selon laquelle la Turquie aurait interdit d’entrée sur son territoire 136 membres du MDL, dont des dirigeants actuels de ce parti et d’anciens députés, ministres et maires. (focucs-news.net, mediapool.bg, dnevnik.bg)

L’analyse

Que signifie la catharsis du premier ministre ?

Depuis quelques jours un nouveau vent souffle en Bulgarie : le premier ministre a de manière unilatérale et sans aucune explication annulé tous les plus grands marchés publics, que l’Etat et les collectivités territoriales étaient en train de passer avec un cercle restreint d’opérateurs économiques liés à un cercle encore plus restreint d’oligarques dont Delian Peevski, le député MDL, et Valentin Zlatev, président de la raffinerie Loukoïl (voir nos revues du 16 et du 18 février). Les motifs (« des doutes publics qui entacheraient des marchés publics sinon passés de manière absolument légale ») comme les critères (« des marchés publics d’un montant au-dessus d’un certain seuil de dizaines de millions qui suscitent un grand intérêt médiatique ») sont restés occultes.

Dans la mesure où les marchés publics sont l’huile qui lubrifie les rouages de l’économie et de la corruption en Bulgarie, la remise en cause de marchés publics pour un montant global de 1,7 milliard de leva (le montant total auquel s’élèvent les marchés publics annulés) par le premier ministre a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Boïko Borissov a ainsi vécu une catharsis : « Je remercie ce garçon à Londres (allusion à la question « lorsque vous vous regardez dans un miroir, n’y voyez-vous pas Delian Peevski ? », posée à Borissov lors de sa rencontre de la communauté bulgare au Royaume-Uni). Je me suis dit que c’est peut-être ainsi que les gens ordinaires voient les choses, qu’ils ont des doutes au sujet de mon honnêteté. J’avais juste besoin de me sentir suffisamment fort pour le faire ».

Beaucoup de questions se posent après cette catharsis « utile » selon la presse bulgare. Pourquoi ce n’est que maintenant que celle-ci a eu lieu ? Les deux gouvernements de Borissov ont toujours accordé des marchés publics à des sociétés liées à Delian Peevski et Valentin Zlatev. Dans le secteur de la construction régnait une entente générale pendant les deux, trois dernières années. Les grandes sociétés ne faisaient jamais appel d’une procédure de marché lorsqu’un autre grand concurrent la remportait. Les sociétés avaient appris à « se partager le travail ». Les sociétés étrangères qui contestaient les procédures de marchés se heurtaient à « la jurisprudence de fer » de la Commission pour la protection de la concurrence (CPC) et à celle de la Cour administrative suprême (CAS). Il y a tout juste quelques jours la CSC avait validé la légalité du marché Hemus. Il était question de quelques jours pour que le régulateur dans le domaine de la concurrence (CPC) se prononce sur les recours introduits par les sociétés turque Taşiap Taahhüt Inşaat et italienne Serenissima Costruzioni contre l’attribution du marché public Hemus (voir notre revue du 11 février). Les déclarer infondés n’aurait pas été une tâche insurmontable pour cette Commission.

Or, Borissov a décidé de changer le cours des choses. Un ordre a suffi pour que deux marchés, dont la légalité avait été validée par le régulateur « indépendant », soient annulés. Aucun des participants ne contestera l’annulation le plus probablement. Les marchés sont légaux, ont souligné Boïko Borissov et Tomislav Dontchev, vice-premier ministre chargé des fonds européens. Le premier ministre bulgare dispose de pouvoirs lui permettant de tout annuler sans devoir même rendre compte à personne. Mais annuler des marchés publics de manière discrétionnaire implique de pouvoir les accorder de la même manière. D’autant plus que des procédures d’octroi de marchés publics ont aussi été annulées. A qui étaient-ils destinés ? Et enfin, ne doit-on pas lutter contre la corruption par la voie des institutions et des lois démocratiques plutôt que par la volonté discrétionnaire ? Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre dans la mesure où l’information publique n’est pas suffisante, conclut Capital. (Capital, Club Z)

Le sommet

Les commentaires de la presse bulgare sur l’accord du sommet de Bruxelles

Les médias bulgares reviennent largement sur l’accord issu de deux journées de sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne à Bruxelles qui a défini un certain nombre de concessions accordées au Royaume-Uni. L’information est analysée dans deux sens : l’impact de la mise en œuvre de cet accord par le gouvernement britannique (dans le cas où le référendum n’aboutit pas à la sortie du pays de l’UE) aura sur les citoyens bulgares travaillant en Grande Bretagne et les conséquences de cet accord sur l’avenir de l’UE en général.

Le premier ministre Boïko Borissov a souligné à Bruxelles l’importance de sauvegarder l’unité de l’UE. Son argument principal : le Royaume-Uni est l’un des principaux contributeurs net au budget européen. Un départ de cet Etat membre mettrait en danger les fonds de cohésion, a-t-il prévenu. Les pays-membres de l’Europe centrale et orientale comptent surtout sur ces fonds pour le développement de leurs infrastructures et pour leur compétitivité économique, a ajouté M. Borissov.

Les médias bulgares mettent surtout l’accent sur l’accès aux prestations sociales des travailleurs européens installés au Royaume-Uni. M. Cameron a obtenu le droit d’actionner ce qu’il appelle un « frein d’urgence » : les Bulgares qui viennent d’arriver sur le territoire britannique toucheront des crédits d’impôts et des aides au logement réduites pendant les quatre premières années de leur séjour. Ce mécanisme pourra rester en vigueur pendant sept ans, explique 24 tchassa. Autre point très critiqué par la presse : limiter les allocations familiales versées aux travailleurs européens au titre des enfants qui ne résident pas sur le territoire (par exemple des enfants d’un salarié bulgare en Grande-Bretagne dont les enfants sont restés en Bulgarie). A partir de 2020, ces restrictions pourront s’appliquer non seulement aux nouveaux arrivants mais aussi à tous les autres immigrés intra-européens. Mais, ce qui est plus alarmant, écrit le journal, c’est que cette disposition commence déjà à susciter l’intérêt d’autres Etats tels que l’Allemagne et la Belgique.

Une majorité considérable de citoyens européens ne veut pas renoncer aux valeurs communes et aux acquis de ces sept dernières décennies. Mais le problème est que cette majorité pro-européenne reste passive, commente le politologue Ognian Mintchev, cité par Mediapool. Pour cette raison, il appelle à une « révision des valeurs de l’unité européenne ». L’UE est devenue une union d’Etats membres démocratiques avec un centre (Bruxelles) strictement bureaucratique. Devant concilier des intérêts divergents, la Commission européenne travaille essentiellement dans une logique du compromis à tout prix, sans avoir de position de principe.

La question qui se pose alors est : qui pourrait réaliser une telle réforme vu le fait que l’Europe a les « dirigeants les plus médiocres depuis des décennies », commente l’économiste Emil Harsev, dans une analyse pour Sega titrée « Sans direction, sans idées ». Selon l’auteur, le « Brexit show avec son happy end a été un navet mal réalisé ». Entretemps les questions les plus importantes pour l’avenir de l’UE sont restées sans réponses : quel est l’avantage d’un pays à être membre de l’Union ou d’en sortir ? Quel est le niveau optimal de centralisation du pouvoir à Bruxelles ? Qui gère réellement le pouvoir économique centralisé et énorme de la Commission européenne ? Comment les intérêts des membres de l’UE qui n’appartiennent pas à la zone euro sont-ils protégés ? Qui contribue aux fonds sociaux et qui en profite ? Comment chaque pays pourrait-il gérer séparément la crise migratoire et qui va payer l’addition ? Toutes ces questions sont restées sans réponses lors du sommet. Et le problème n’est pas uniquement que les leaders européens n’ont pas cette volonté. Tout simplement ils n’ont pas les réponses et ne savent pas où les chercher, conclut M. Harsev. (bta.bg, mediapool.bg, tous journaux)


Cette revue de presse, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, se limite à présenter des éléments publiés dans les médias bulgares. Elle ne reflète en aucun cas la position de l’ambassade ou du gouvernement français.
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Dernière modification : 23/02/2016

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