Lundi 23 novembre

L’analyse

Quel avenir pour Schengen après les attentats de Paris ?

La crise grecque n’a pu balayer la monnaie unique. Mais le « vendredi sanglant », à Paris est en passe de renverser un autre pilier de l’UE : Schengen, affirme Youri Velev en introduction d’une réflexion sur l’intérêt pour la Bulgarie de préserver l’accord de Schengen relatif à la suppression du contrôle aux frontières communes de 26 pays européens (dont 22 Etats membres de l’UE).

L’espace de libre circulation, cible depuis longtemps de l’extrême droite européenne est mis à l’épreuve par la vague des réfugiés en août dernier. Il ne tient plus qu’à un cheveu après les attentats du 13 novembre, à cause, d’une part, de l’idée néerlandaise d’une mini-zone Schengen, qui réunirait les pays du Benelux, l’Allemagne et l’Autriche et impliquerait donc le contrôles aux frontières extérieures de cette zone réduite et, d’autre part, du rétablissement temporaire du contrôle aux frontières entrepris, en dehors de la France victime d’une attaque terroriste, par la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne, la Slovénie, la Suède et la Roumanie qui vient d’instaurer un contrôle à ses frontières concernant 100% de tous les voyageurs. La Bulgarie a renforcé le contrôle aux frontières pour les citoyens français et belges d’origine arabe ainsi que pour les citoyens en provenance de Syrie, d’Iran, d’Irak, de Pakistan, de Liban et d’Afghanistan.

Vendredi dernier, lors d’un sommet extraordinaire, tenu dans l’urgence, les ministres de l’intérieur de l’UE ont soutenu la demande de la France relative à une modification profonde de l’accord de Schengen impliquant un contrôle « systématique » des citoyens européens aux postes-frontières. Selon M. Velev, cette décision mettra la Bulgarie dans un double piège : d’une part, elle aura à protéger ses frontières extérieures sans être dans Schengen et d’autre part, l’accès des ressortissants bulgares à l’espace de libre circulation deviendra de plus en plus difficile. Pour ainsi dire, la Bulgarie aura à protéger trois fois plus rigoureusement la frontière bulgaro-turque et les Bulgares auront trois fois plus de mal à traverser les frontières grecque et roumaine. Depuis longtemps symbole d’une barrière, Schengen demeure une notion contradictoire pour les Bulgares bien que, munis de leurs passeports européens, ceux-ci bénéficient de la liberté de circulation au sein de l’UE par voie de terre, d’air et de mer. Mais cette situation peut changer en fonction du choix que l’Europe aura fait : renforcer le contrôle à ses frontières extérieures avec des efforts communs tout en améliorant ses renseignements ou rétablir les contrôles aux frontières y compris au sein de l’Union. Cette deuxième solution constituerait non seulement une violation du principe de base de la liberté de circulation au sein de l’UE mais entraînerait aussi d’autres restrictions comme par exemple le rétablissement des visas. Des mesures qui n’empêcheraient pas les terroristes, ressortissants français et belges, et donc citoyens de la zone Schengen, de circuler au sein de l’UE, affirme M. Velev. Celui-ci considère que le vrai problème auquel certains Etats occidentaux doivent faire face n’est pas celui de la liberté de circulation mais bien celui de leur politique d’immigration ayant consisté à « accueillir de la main d’œuvre en provenance du monde de l’islam et non des êtres humains ». (Sega, 24 tchassa)

L’interview

En Bulgarie, le métier de journaliste est un sport de combat

Sega publie une interview avec la journaliste Alexandra Geneste, naguère correspondante du Monde à l’ONU à New York, qui dirige depuis septembre la structure de Reporters sans frontières (RSF) chargée de représenter l’organisation auprès de l’Union européenne (UE) et de superviser les actions de l’organisation dans les pays européens (hors France) et les Balkans. Mme Geneste visite la Bulgarie à l’invitation de l’Association des journalistes européens, qui entre autres, publie annuellement un rapport sur la liberté de la presse dans le pays.

L’état de la liberté de la presse en général n’est pas tel qu’il pourrait être souhaité, commente Mme Geneste. Les trois pays en Europe qui ont le meilleur indice sont la Finlande, l’Estonie et le Danemark. A l’autre extrémité se range la Bulgarie, qui pour la deuxième année consécutive est en dessous du no100 du classement mondial de RSF (106e sur 180 en 2015) et est dernière parmi les 28 membres de l’UE.
La situation économique grave, qui pousse les médias à chercher des investisseurs privés, parfois non transparents, ainsi que la censure expliquent la mauvaise qualité des médias. Aux lois strictes des pays scandinaves s’oppose l’héritage des guerres des Balkans et le souvenir du communisme des pays de l’Europe orientale (à la traîne dans le classement). L’UE doit adopter de nouvelles normes sur les médias pour garantir la liberté de la presse. Malheureusement, cette liberté n’est pas parmi les priorités de la Commission européenne, regrette Mme Geneste.

En Bulgarie, pratiquer librement et indépendamment le métier de journaliste est un véritable combat. A part la censure et la pression de la part de l’élite politique, la plupart des journalistes se plaignent aussi du côté financier, voire de la rémunération insuffisante dans leur métier. « On est persuadé que plus on parlera de pression politique exercée sur les médias de la part du gouvernement, plus elle diminuera. Malheureusement on reste avec le sentiment que le communisme n’a pas encore quitté la vie des gens. Même si le pays est membre de l’UE, on observe toujours ce manque de confiance dans le gouvernement, dans l’UE ainsi qu’un manque de solidarité entre les collègues », souligne Alexandra Geneste. Interrogée sur l’avenir de la liberté de la presse, elle se montre plutôt optimiste : « Les régimes totalitaires ne sont pas éternels, ni les souvenirs qu’ils laissent derrière eux ; alors on espérer un avenir plus prometteur ». (Sega)

Le commentaire

Les nouveaux éléments de langage de la propagande russe en Bulgarie

Comment les médias bulgares traduisent-ils les messages politiques de Moscou ? Y a-t-il « émulation » entre les vecteurs bulgares des intérêts russes ? Dans son dernier numéro, l’hebdomadaire Capital cherche la réponse à ces questions dans un commentaire intitulé « Qui sert mieux le maître Poutine » ?

L’avez-vous appris ? Poutine ne fait plus partie des « méchants » parce qu’il va aider la lutte contre Daech. Donc, oublions tout ce qu’on avait dit de la Russie parce que sans la Russie on est perdu, écrit Capital. Si vous ne l’avez pas encore appris ou si vous n’êtes pas d’accord, vous risquez de vous attirer les foudres des adeptes de ce nouveau postulat.

Le premier à en faire les frais a été le président de la République Rossen Plevneliev. Son interview pour The Independent la semaine dernière (voir notre revue du 18 novembre), dans laquelle il parle d’une guerre hybride menée par la Russie en vue de déstabiliser l’Europe, a déclenché l’attaque simultanée contre lui d’ABC, du PSB et du « flanc médiatique » du MDL – la chaîne de télévision Kanal 3 et les sites en ligne Pik.bg et Blitz.bg. Bien que l’interview présidentielle ait été enregistrée avant les attentats à Paris, elle a été publiée au lendemain de cet événement tragique, mais aussi au lendemain de l’entrevue entre MM. Obama et Poutine lors du sommet du G 20 à Antalya.

Du point de vue de la Russie, c’est le moment propice pour sortir de l’isolement international où l’avait reléguée l’annexion de la Crimée. Dans une perspective plus éloignée, cela peut signifier également la levée des sanctions économiques infligées à Moscou.

Selon Roumen Petkov (ABC), son parti serait en train de rédiger un projet de résolution parlementaire visant à demander au gouvernement d’initier auprès de l’UE la levée des sanctions. « Le temps n’est plus aux collisions politiques néfastes et superflues. […] C’est la solution à présent : l’UE, la Russie, les Etats-Unis dans un front commun contre Daech et le terrorisme », souligne-t-il.

Dans cette perspective, les propos de M. Plevneliev sur une guerre hybride dirigée contre l’UE sont complètement inadéquats : « Cet homme nuit à la Bulgarie et doit immédiatement démissionner », conclut M. Petkov.

Cet appel a été entendu. Le PSB s’est dit prêt à soutenir un débat parlementaire sur l’évincement du président de la République qui « travaille contre les intérêts nationaux non seulement par ses déclarations, mais aussi par ses actions » (Mikhaïl Mikov).

L’attaque contre M. Plevneliev a été vite relayée par des médias proches du député MDL Delian Peevski. L’agence en ligne Pik.bg a appelé le président de la République à céder sa place à son adjointe, la vice-présidente Margarita Popova. Celle-ci, dans une interview sur le même site, а vertement critiqué le chef de l’Etat : « C’est une erreur de se désunir en tant que pays et civilisations », a-t-elle souligné. Sur Kanal 3, le député Dragomir Stoïnev (PSB) a expliqué que Mme Popova ferait un bon chef d’Etat. « M. Plevneliev est nuisible et inadéquat puisque les grandes puissances cherchent la coopération avec la Russie dans la lutte contre le terrorisme. Alors que l’Europe se met à parler de la levée des sanctions, le président fait tout son possible pour montrer aux Bulgares à quel point il hait la Russie et quel bon ami il est des Américains ! », s’indigne-t-il.

La position de Moscou, faut-il s’étonner, surclasse celle des émules bulgares. « La russophobie était la tendance de la saison dernière. Pour la nouvelle saison seront de mise le pragmatisme et le réalisme. Je conseille à ceux qui veulent suivre la mode, mais manquent de style propre, à suivre les tendances mondiales », a ironisé une porte-parole du ministère russe des affaires étrangères à propos de l’interview dans The Independent.

Cette émulation entre les formations de gauche pour le « titre de porte-parole le plus crédible de Moscou en Bulgarie », selon l’expression du politologue Antonii Galabov, a détourné l’attention de quelque chose de particulièrement important, indique Capital. Dans son interview pour le journal britannique, M. Plevneliev parle des cyber-attaques massives et ciblées contre des sites d’institutions bulgares au moment des élections municipales. Très peu de pays dans le monde sont capables d’organiser des attaques comme celles-ci, dit-il. D’après des sources de ce journal, elles ont perturbé le fonctionnement des trois opérateurs bulgares de télécommunications, Mtel, Telenor et Vivacom, au point de mettre à l’épreuve leurs capacités. Selon les experts, des cyber-attaques de cette ampleur, visant à bloquer l’infrastructure de télécommunications d’un pays, rappellent à plusieurs égards celles lancées contre l’Estonie en 2007. Le lien avec la Russie, bien qu’évident pour beaucoup à cette époque, n’a jamais pu être prouvé.

D’après des députés de la majorité, les propos de M. Plevneliev reposaient sur des informations des services de renseignement présentées par le chef de la DANS au dernier Conseil consultatif de sécurité nationale (voir notre revue du 11 novembre). Les données citées par ce dernier, selon lesquelles les traces du piratage des sites officielles bulgares mèneraient vers la Russie, auraient alors suscité de vives protestations de la part d’ABC et du PSB. (Capital)

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Dernière modification : 23/11/2015

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