Lundi 27 juin

L’impact

Ce que le Brexit change pour les Bulgares

La réduction des exportations pour les entreprises bulgares, un avenir plein d’inconnues pour les milliers de jeunes bulgares qui se préparent à poursuivre leurs études au Royaume-Uni et le retour des immigrés économiques : tout cela ne constitue qu’une partie des effets attendus qu’aura la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne selon la presse bulgare.

65 000 Bulgares vivent en Grande-Bretagne selon les dernières données démographiques pour 2014. En réalité, la diaspora bulgare est beaucoup plus importante. Les Bulgares ont pleinement accédé à l’ensemble du marché du travail au début de 2014 après une période transitoire de sept ans de restrictions à la libre circulation des travailleurs. Ils y bénéficient également de plein droit de la protection sociale. Cependant, seuls 5100 Bulgares et Roumains (sur 109 000 citoyens européens bénéficiaires de la sécurité sociale britannique) en âge actif ont sollicité une aide sociale. La Bulgarie est parmi les dix premiers pays européens en nombre d’étudiants dans les universités britanniques, soit 6255 étudiants bulgares selon les données statistiques pour 2014/2015. En tant que citoyens européens, ils bénéficient de frais de scolarité deux fois moins importants que ceux qui sont payés par les autres étudiants étrangers. En cette même qualité, 90% d’eux bénéficient de prêts étudiants à des taux préférentiels pour couvrir les frais de scolarité. En outre, ils bénéficient d’autres privilèges en matière de visas, d’enregistrement aux commissariats de police lors de leur arrivée dans le pays, de droit à l’emploi etc. Les sociétés de conseil spécialisées dans le domaine des études s’attendent à ce que ces facilités soient préservées à l’avenir ou du moins pendant les deux prochaines années.

Le Brexit est une mauvaise nouvelle pour les milieux d’affaires. La dévaluation de la livre britannique donnera lieu à la diminution des exportations et par conséquent à celle du chiffre d’affaires des entreprises bulgares, considèrent Kamen Kolev, vice-président de la Chambre économique bulgare, et Vassil Velev de l’Association du capital industriel. La croissance dans toute l’Union en souffrira. Le retour des migrants économiques en Bulgarie constitue la criante la plus importante dans la mesure où il s’agit des travailleurs les moins bien qualifiés qui pèseront le plus sur la sécurité sociale bulgare.

Selon les statistiques du ministère de l’économie, parmi les 100 sociétés les plus importantes en Bulgarie auxquelles participent des investisseurs britanniques figurent des sociétés dans le domaine de la métallurgie, de la viniculture et du tabac et des carburants. Ces entreprises devraient pouvoir affronter les changements des régimes douaniers et fiscaux, une fois la Grande-Bretagne ayant obtenu le statut de pays tiers par rapport à la Bulgarie. Cela conduira à l’augmentation du prix des marchandises importées de Grande-Bretagne.

Par ailleurs, la chute des marchés financiers risque d’avoir un impact négatif sur les investissements dans les fonds de retraite. Bien que le Royaume-Uni ne soit pas parmi les destinations les plus populaires pour ce genre d’investissements, la plupart des fonds de retraite y ont des placements. Daniela Petkova, directrice de Doverie, l’un des fonds de retraite le plus important, n’a aucune inquiétude à court terme dans la mesure où « notre portefeuille est bien diversifié et nous avons investi dans des Etats de note élevée. Or, à long terme, il est important de voir comment ces déséquilibres vont évoluer et quel sera leur impact sur les marchés en Europe et aux Etats-Unis ».

Le Brexit effectuera également le domaine de la santé. Les Bulgares au Royaume-Uni est les Britanniques en Bulgarie ne pourront plus jouir des droits auxquels permet d’accéder la carte européenne de santé. A ce titre la Grande-Bretagne doit actuellement à la caisse d’assurance maladie bulgare 1,8 million de leva pour la prise en charge médicale des ressortissants du Royaume-Uni qui ont résidé ou séjourné en Bulgarie. En revanche, la caisse d’assurance bulgare a eu à rembourser très peu de prises en charge de Bulgares au Royaume-Uni.

La Grande-Bretagne compte parmi les Etats qui embauche le plus de personnels médicaux. Sa sortie de l’Union rendra plus difficile l’accès de ces personnels à des emplois là-bas.
Enfin, Vladislav Goranov, ministre des finances, qui ne s’attend pas à des conséquences négatives sur l’économie bulgare, considère que le Brexit ouvre également des opportunités pour la Bulgarie dans la mesure où, en réponse à l’euroscepticisme, l’Europe est censée accélérer son intégration. Cela devrait permettre selon lui à la Bulgarie d’accéder plus rapidement à l’espace Schengen et à la zone de l’euro. (Sega, Capital)

Le témoignage

L’ivresse d’un peuple insulaire vue par une Bulgare à Londres

Maria Spirova, journaliste, établie à Londres, décortique dans les pages de l’hebdomadaire Capital « l’acte de folie nationale », d’après l’expression d’un quotidien américain, qui a conduit les Britanniques à prendre la décision fatidique : « Leave ».

Il faut chercher les racines de cette « folie », écrit-elle, dans les séismes qui avaient ébranlé la Grande-Bretagne, en même temps que toute l’Europe, au lendemain de l’effondrement financier de 2008. Depuis lors, les réactions de la société ont eu le temps de fermenter, surtout sous la pression du premier gouvernement du conservateur David Cameron, pour prendre la forme de quelque chose de différent qui échappe à l’empire de la raison humaine.

Sous le premier mandat de M. Cameron, les passions nationalistes étaient chauffées par la stagnation persistante que ses ministres n’arrivaient pas à maîtriser. Afin de canaliser la colère qui grondait, le premier ministre a décidé de l’orienter vers l’extérieur, vers un épouvantail que ses concitoyens pouvaient accuser de tous les maux, de la chute de leur niveau de vie. En réalité, c’est en 2013 que M. Cameron a inventé de toutes pièces « le problème EU », lorsqu’il essayait de se poser en défenseur de la classe ouvrière contre la main d’œuvre bon marché qui devait venir à partir du 1er janvier 2014. Mais une fois réveillé, le monstre de la xénophobie a fini par happer son créateur. La menace migratoire, cette distraction favorite d’une poignée de députés ultraconservateurs face aux nouveaux Etats membres de l’UE, est vite devenue une affaire politique gonflée d’importance qui a fini par écarter les problèmes authentiques de l’ordre du jour du pays. Au problème imaginaire est venu s’incruster ensuite la véritable crise des réfugiés.

La société britannique vit sous la pression de toute une série de puissantes frustrations politiques et culturelles, refoulées depuis une décennie. Le referendum de réexamen de l’adhésion du pays à l’UE est devenu la culmination des angoisses existentielles d’un peuple fier de l’être et digérant mal la rage que son pays n’est pas autonome, mais lié au monde au-delà de la Manche, dépendant de la multitude d’étrangers continentaux.

Outre cette rage, il y avait aussi l’ignorance cultivée. La confusion totale par rapport à l’UE, caractéristique à la fois pour ceux qui voulaient rester au sein de l’Union et pour ceux qui voulaient partir. Pendant quarante ans, l’UE n’a pas existé pour les médias britanniques.

Parmi les Bulgares vivant outre-Manche, les avis étaient partagés. La démagogie isolationniste et xénophobe, ayant chauffé à blanc les esprits à la veille du referendum, n’est pas pour autant spécifique à la Grande-Bretagne. Elle prend de la vitesse un peu partout en Europe, souligne une Bulgare, psychologue à Londres, qui trouve des ressemblances dans les approches de certains politiciens bulgares et britanniques. Les passions nationalistes irrationnelles utilisées pour des avantages de parti étroits par des hommes politiques comme Nigel Farage et Boris Johnson sont identiques aux « éléments de langage » chers aux nationalistes bulgares : la Turquie et l’Europe en tant que source de tout ce qui incarne l’obscur, l’islam, l’absence de civilisation… des vagues de migrants qui vont balayer le monde.

Il y avait aussi ceux qui soutenaient le départ du pays. L’un d’eux, expert dans le secteur énergétique, résume : les Britanniques ont toujours eu leur démocratie et ils chérissent hautement la possibilité d’élire ou de chasser leurs politiciens, ce qu’ils ne peuvent pas faire avec les bureaucrates européens. Autrement dit, le problème est dans l’absence de réformes et l’absence d’une stratégie claire et d’un leadership au sein de l’UE. (Capital)

L’analyse

Brexit : les mythes, la panique et les révolutions

Les conséquences du résultat du référendum en Grande-Bretagne et les messages profonds de ce vote des Britanniques sont analysés par les politologues Ivan Krastev et Daniel Smilov.

Dans une interview pour la télévision BIT, reprise par Standart et Capital, M. Krastev évoque la crise de l’intégration européenne et de la consolidation de l’UE. Il dresse un parallèle avec les crises bancaires et prévient de la possibilité de voir l’effet des premières alertes de crise bancaire se répéter : si les dépositaires d’une banque, alarmés par les signes d’instabilité, commencent tous à retirer leur argent, aucune institution financière ne pourra surmonter une telle attaque. Le référendum en Grande-Bretagne a créé une panique similaire et nombreux sont ceux qui se posent la question : que se passe-t-il avec l’UE ? Mais tout ce que fait une telle panique est d’affaiblir l’Union, souligne M. Krastev.

L’intégration et la désintégration commencent d’abord dans l’esprit, dans l’imagination des gens. Le grand effet de ce qui s’est passé en Grande-Bretagne, c’est que le référendum a fait en sorte que beaucoup de gens qui jusqu’à présent ne pensaient même pas aux problèmes de l’UE ont commencé de se poser la question : le projet européen a-t-il un avenir et si oui, lequel ? Se le processus de désintégration n’est pas géré de manière adéquate, ce que nous sommes en train d’observer aura de très graves conséquences d’ici cinq ou dix ans, prévient le politologue.

Son collègue Daniel Smilov revient de son côté sur tous « les mythes » censés servir d’explication du phénomène. Le Brexit est présenté par les spécialistes comme une série de révolutions et même s’il y a une certaine vérité dans chacun de ces points de vue, aucuns d’eux ne reflète le cœur du phénomène, selon le politologue. Il résume les principales lignes d’explication du résultat du Brexit selon lesquelles il est dû à une : révolution contre le manque d’efficacité de l’UE et sa bureaucratie ; révolution des personnes âgées contre les jeunes ; révolution de la classe ouvrière ; révolte d’un (potentiel) électorat de gauche ; révolte des masses contre l’élite ; révolte de la nation contre le supranationalisme et la mondialisation. Et même si toutes ces théories ont un grain de vérité en soi, elles ne sont que des reflets de la cause profonde : une explosion généralisée de refus de la solidarité ; un manque de confiance et d’empathie de chacun contre tous, selon M. Smilov.

A présent la gauche et la droite non-populistes ont devant eux une tâche difficile : persuader les gens que le refus de la solidarité n’est pas l’unique façon de faire de la politique. Brexit met en question le projet européen. Si les politiciens n’arrivent pas à trouver des solutions et à ressusciter l’espoir que la situation pourrait s’améliorer en travaillant ensemble, par des mesures collectives, nous finirons dans un monde dirigé par la suspicion dans lequel le refus de la solidarité de chacun contre tous pourra facilement dégénérer en une guerre de chacun contre tous, conclut le politologue. (Standart, Capital daily, kultura.bg, dnevnik.bg)

Dernière modification : 27/06/2016

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