Lundi 29 février

L’analyse

Les aspects conjoncturels et structurels de la dégradation des relations entre la Turquie et la Bulgarie

« Pourquoi les relations entre la Bulgarie et la Turquie se sont-elles dégradées ? » titre à la une l’hebdomadaire Capital et consacre un dossier en réponse à cette question en défendant la thèse que le « conflit est plus sérieux qu’il ne paraît et que les effets dommageables ne tarderont pas à se faire ressentir ».

L’état des relations entre les deux pays au moment de la visite d’Ahmet Davutoglu à Sofia, en décembre dernier, pouvait le mieux être défini par la notion de « marasme », selon le journaliste Dimitar Peev. Cette visite, qui n’était que la troisième pour Davutoglu, après ses visites stratégiques à Chypre et en Azerbaïdjan, était interprétée comme un signe positif qui devait permettre aux deux pays de relancer leurs relations. Or, la rencontre entre les deux premiers ministres turc et bulgare, à laquelle avait assisté Lioutvi Mestan, président du MDL à cette époque, a été suivie d’une brusque dégradation des relations entre les deux pays : le limogeage de Lioutvi Mestan en tant que président du MDL, suivi d’une déclaration informelle (non confirmée officiellement par la Turquie) de persona non grata d’Ahmet Dogan (président d’honneur du MDL) et de Delian Peevski (député MDL) et du rappel par les deux pays de deux diplomates en poste respectivement aux consulats à Bourgas et à Istanbul. « Une passe d’armes » qui selon Mesut Yılmaz, ancien premier ministre turc, dont Capital publie une interview (voir la rubrique ci-après), ne peut que mettre en cause les acquis des dernières années dans la mesure où la politique extérieure des deux pays est devenue l’otage de jeux de politique intérieure.

Cette thèse est partagée également par Ognian Mintchev, politologue de l’Institut des études régionales et internationales. M. Mintchev considère que cette dégradation des relations entre les deux pays est due à deux types de facteurs : conjoncturels et structurels. Les facteurs conjoncturels sont liés au conflit entre la Russie et la Turquie. Ankara tente, depuis des années, d’effectuer un putsch au sein du MDL, afin de mettre la main sur les processus concernant les turcs et les musulmans de Bulgarie. Ces ambitions de l’Etat turc se heurtaient au contrôle exercé par Moscou sur le « sérail » (le quartier général du MDL, dirigé par le président d’honneur Ahmet Dogan) et sur la cinquième colonne russe au sein de l’élite politique bulgare (le MDL) ainsi que dans une moindre mesure à la résistance de la société civile et des institutions bulgares à la pression turque. La Turquie se résignait à ce « statu quo » qui impliquait que le MDL soit une « propriété commune russo-turque avec une participation minoritaire turque ». Les tensions russo-turques, après qu’un chasseur russe a été abattu par la Turquie, a montré que celle-ci n’avait plus de retenue. Il devenait alors urgent pour la Bulgarie d’écarter Lioutvi Mestan, promoteur des intérêts turcs en Bulgarie, de la tête du MDL. [ Dans le cadre du conflit entre Dogan et Mestan, le gouvernement bulgare a pris le côté d’Ahmet Dogan, donc de la Russie]. La Turquie a riposté par une intervention politique directe consistant à créer un nouveau parti politique représentant les turcophones de Bulgarie, présidé par Mestan. Ce nouveau projet politique a impliqué des diplomates turcs en Bulgarie et le rappel de l’un d’eux a visé à montrer à la Turquie les limites à ne pas franchir. Quant aux facteurs structurels, ceux-ci découlent du fait que l’Etat bulgare a cédé de manière bénévole la gestion des relations ethniques à des forces étrangères pendant ces 25 dernières années. Le MDL a été créé par les services secrets russes et bulgares au début des années 1990 en tant qu’instrument de maîtrise des minorités musulmanes et par conséquent de l’Etat bulgare. Parallèlement, on a observé un processus d’extension de l’influence « contrôlée » de la Turquie en Bulgarie à ce point que le Dianet a obtenu le contrôle sur le culte musulman bulgare. La Bulgarie est actuellement sous les coups du conflit russo-turc à cause notamment de cette double soumission du MDL et des minorités musulmanes à deux forces étrangères par nature aux intérêts nationaux bulgares. Ainsi pendant les vingt-cinq dernières années, la politique de la Bulgarie à l’égard de la Turquie est celle d’un « partenaire junior », qui a permis à la Turquie d’obtenir tout ce qu’elle voulait à l’exception de ce à quoi Moscou s’opposait au titre de « leur copropriété au sein du MDL ». Par conséquent, des questions importantes pour la Bulgarie n’ont pas été réglées, comme par exemple la frontière maritime à Resovo (la perte de territoires par la Bulgarie à cause du changement du lit de la rivière de Resovo), les problèmes immobiliers de l’Etat bulgare et des citoyens bulgares en Turquie, l’ingérence systématique de la Turquie dans la vie nationale qui a conduit à l’autonomisation de régions entières avec l’aide du MDL, etc. La faiblesse de la position bulgare a aussi entraîné un manque à gagner, car une coopération économique (six investissements turcs en Bulgarie d’un montant de 815 millions de leva contre un seul investissement bulgare en Turquie ; exportation surtout de matières premières en Turquie à faible plus-value ), des projets et des initiatives communes, ne sont envisageables que lorsque les deux partenaires sont sur un pied d’égalité et bénéficient de la sécurité dans leurs relations bilatérales, conclut Ognian Mintchev.

Selon Solomon Passy, ancien ministre des affaires étrangères, à la différence de la Turquie qui a une ligne de conduite bien définie à l’égard de chaque Etat, la Bulgarie n’est pas en mesure de définir les intérêts communs qu’elle pourrait avoir avec la Turquie. Or, c’est le voisin par voie terrestre le plus important et le plus influent de la Bulgarie. La crise des réfugiés l’a de plus investi d’un rôle d’importance cruciale pour l’Union européenne. Il appartient aux plus hauts responsables bulgares de permettre à la Bulgarie de jouer un rôle stratégique dans les relations Turquie –UE.

Enfin, Capital avertit des risques que la tension entre les deux pays peut avoir sur la coopération bilatérale entre les services de sécurité tant aux niveaux de l’échange de renseignements que de la protection de la frontière, auquel cas c’est la Bulgarie qui sera le grand perdant. Cependant, cette situation de crise offre aussi à la Bulgarie l’opportunité de revoir ses relations avec la Turquie dans un nouveau cadre excluant le MDL (en conflit avec la Turquie, elle-même en conflit avec la Russie) de la communication entre Sofia et Ankara. Ce contexte est également propice pour que Bulgarie mette fin à l’ingérence de la Turquie dans le financement du culte musulman et des études religieuses en Bulgarie. (Capital)

Le point de vue

Mesut Yilmaz : le cliquetis des armes met en péril les acquis entre la Bulgarie et la Turquie

Le refroidissement récent dans les relations bulgaro-turques est le thème d’une interview de l’hebdomadaire Capital avec l’homme politique turc Mesut Yilmaz, fondateur du Parti de la mère patrie avec Turgut Özal (1983), plusieurs fois ministre, premier ministre dans trois gouvernements (1991, 1996 et 1997-1999) et vice-premier ministre (1999-2002).

Le principe de non-ingérence dans les relations intérieures et de souveraineté des autres pays est la pierre angulaire des relations entre les démocraties modernes. Ainsi que le respect mutuel, souligne M. Yilmaz dès le début. Dans l’optique de la consolidation de l’Europe, il n’y a pas d’explication justifiée d’une telle dégradation des relations entre deux pays amis. Les acteurs politiques sont censés résoudre ce type de problèmes (l’expulsion d’un diplomate) entre eux et à huis clos. Il ne faut pas que les citoyens deviennent les otages d’une querelle purement politique, que leur vie au quotidien en soit perturbée.

Il ne faut pas non plus commettre l’erreur de juger les relations bulgaro-turques à la seule lumière de la situation actuelle. Les deux pays partagent une longue histoire commune, marquée par de la méfiance et des malentendus. « Dans mon agenda politique, l’amélioration des relations avec la Bulgarie était une priorité dominante », rappelle M. Yilmaz. « Avec mon homologue Ivan Kostov, nous avons bâti la tradition des visites réciproques régulières. Nous avons réussi à dissiper la méfiance des Bulgares envers le grand voisin et à rétablir la confiance des Turcs à l’égard des citoyens bulgares de l’ethnie turque. Il est préoccupant et dangereux de voir à quel point ce vain cliquetis des armes peut mettre en péril tous ces acquis ».

L’interdiction d’entrée en Turquie de deux figures clés du MDL, Ahmed Dogan et Delian Peevski, fait-elle l’objet d’une polémique en Turquie ? « Il serait peut-être intéressant pour les lecteurs bulgares d’apprendre qu’en Turquie on ne sait presque rien de ces événements », note M. Yilmaz. Les médias turcs n’en parlent pas. Ceci s’explique en partie par le contrôle exercé par l’Etat sur les médias, mais également par les grands défis auxquels la Turquie doit faire face : intervention militaire dans le Sud-Est, crise des réfugiés, menaces terroristes. La question bulgaro-turque, malgré son urgence, n’est que d’ordre secondaire.

Il faut souligner par ailleurs que le MDL et toutes ses ramifications ou partis politiques essaimés de lui sont mal conseillés s’ils estiment que la loyauté envers la Turquie est une option politique plus viable que la loyauté à la Bulgarie. Les intérêts de la minorité turque seront les mieux servis s’ils sont regardés comme s’inscrivant dans l’intérêt national bulgare. Ce que le MDL et les partis liés peuvent faire, c’est servir de médiateur entre les positions bulgares et turques afin d’aider à ce que la tension actuelle soit surmontée.

En politique étrangère, les intérêts des deux pays se recouvrent plus que jamais, estime M. Yilmaz. Par exemple, c’était dans l’intérêt de la Turquie de soutenir la candidature bulgare à l’OTAN. Aujourd’hui, la gestion des flux de réfugiés fait peser une énorme responsabilité sur les deux pays qui, en outre, sont exposés à des conséquences difficiles à concevoir, fruit de la politique d’isolement mené par les Etats du noyau dur de l’UE. Il est très inquiétant de voir que ces derniers sont en train de rétropédaler sur des choses qu’on considérait comme acquises une fois pour toutes, par exemple, le traitement égal de tous les citoyens européens dans tous les Etats membres.

« Il est sûr que la Bulgarie peut être l’une des portes pour la Turquie vers l’Europe et que la Turquie peut servir de pont entre la Bulgarie et le Proche-Orient et l’Asie centrale. Il ne faut pas non plus oublier le potentiel humain : nous avons des citoyens en commun qui se sentent chez eux dans les deux pays et qui parlent les deux langues. Ils sont le lien qui unit les deux pays, un lien beaucoup plus fort que toute politicaillerie », conclut M. Yilmaz. (Capital)

La crise

Fermeture possible des frontières des pays des Balkans qui se situent sur la route des migrants : quel impact pour la Bulgarie

L’hebdomadaire Capital revient sur la crise migratoire et l’impact éventuel que son futur développement pourrait avoir pour la Bulgarie dans le cadre de trois réunions importantes : la réunion du groupe de Visegrád (voir la revue des 15 et 16 février) qui a débattu la recommandation de Budapest que la Bulgarie et l’ARYM érigent une clôture à leur frontière avec la Grèce pour parer à l’incapacité de celle-ci de protéger les frontières européennes ; la réunion du 24 février à Vienne des ministres de l’intérieur des pays des Balkans qui se situent sur la route des migrants ; l’attendu déjeuner de travail ce 7 mars qui regroupera les chefs d’État et de gouvernement européens ainsi que le premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu.

Le journal met l’accent sur deux avertissements. Le ministre grec de la politique migratoire, Yiannis Mouzalas, a averti que, depuis la fermeture des frontières dans les Balkans, des milliers de migrants sont bloqués en territoire grec. Leur nombre pourrait tripler en mars pour atteindre le chiffre de 70 000 personnes. « Nous devons voir des résultats au cours des dix prochains jours, sinon le système risque de s’effondrer complètement » a signalé de son côté Dimitris Avramopoulos, le commissaire européen chargé de la migration, à l’issue d’une réunion des 28 ministres de l’intérieur.

Selon Capital, la politique menée par l’Autriche concerne directement la Bulgarie. Une éventuelle fermeture des frontières des pays des Balkans qui se situent sur la route des migrants pourrait réorienter le flux – cette fois-ci par la frontière de la Bulgarie avec la Grèce du Nord, qui est très mal protégée. Un grand nombre de personnes sont bloquées en ce moment dans cette région car la Macédoine a fermé sa frontière. La frontière bulgaro-grecque est de 470 km, 150 km desquels sont relativement faciles à franchir. Mais cette frontière n’est pas bien protégée car c’est une frontière intérieure pour l’UE. Selon les experts, au moins 2 000 agents de plus son indispensables pour qu’elle soit sécurisée.

Le journal revient dans ce contexte sur l’adoption de l’amendement à la loi sur la défense nationale et les forces armées qui porte sur l’accroissement des compétences de l’armée à l’égard de la protection des frontières (voir la revue de presse du 25 février). Dorénavant les militaires pourront patrouiller aux frontières conjointement avec la police aux frontières. Selon la ministre de l’intérieur, Roumiana Batchvarova, les militaires ne porteront pas d’armes et leur rôle serait « d’imposer du respect aux migrants avec leur présence ». Mais dans une interview pour 24 tchassa, le général Konstantin Popov, chef de l’armée bulgare déclare que les militaires seront armés lors des patrouilles. Ils ne porteront pas d’armes uniquement dans des situations urgentes. Lors de grands flux migratoires quand ils devront être en contact avec de grands groupes de personnes ils ne porteront pas d’armes car selon les procédures ceci n’est pas productif, explique le général Popov. Selon des sources de Capital, 150 militaires seront envoyés à la frontière, mais le ministère de la défense est préparé pour déployer 1 000 personnes au total.

La position du gouvernement bulgare est qu’une décision européenne commune sur la crise des migrants est indispensable et que le flux doit être arrêté en Turquie, avant les frontières de l’UE. Une situation dans laquelle la Grèce deviendrait un énorme centre d’accueil de réfugiés serait très dangereuse pour la Bulgarie et pourrait avoir des conséquences imprévues et catastrophiques. Autre scénario dangereux : si la Macédoine ferme complètement toutes ses frontières, une énorme quantité de gens sera bloqué à la frontière avec la Bulgarie, car la plupart d’eux n’ont plus d’argent pour payer les trafiquants. Une telle option pourrait créer une véritable crise humanitaire, prévient le journal. (Capital, 24 tchassa)

Cette revue de presse, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, se limite à présenter des éléments publiés dans les médias bulgares. Elle ne reflète en aucun cas la position de l’ambassade ou du gouvernement français.
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Dernière modification : 24/11/2016

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