Mardi 10 novembre

Le tollé

Les prétentions de Bartholomée Ier, patriarche œcuménique en visite à Sofia, écœurent les Bulgares

Le patriarche œcuménique Bartholomée Ier, en visite officielle en Bulgarie (voir notre revue d’hier), a été gratifié hier de la plus haute décoration honorifique nationale, l’ordre de Stara Planina de 1er rang. Celle-ci lui est attribuée par le président de la République « pour ses efforts à l’encouragement du dialogue interreligieux et pour son engagement avec les problèmes de l’humanité ».

Dans son allocution, le président Rossen Plevneliev a relevé la riche activité de l’hôte œcuménique en faveur de l’orthodoxie et de la consolidation de l’entente et de la tolérance entre tous les chrétiens et tous les cultes.

En réponse, Bartholomée Ier a salué la Bulgarie pour les progrès réalisés au cours des dernières décennies et son évolution en tant que membre de l’EU. Soulignant les liens particuliers unissant le patriarcat de Constantinople et l’Eglise « locale » bulgare, il a insisté sur le rôle du patriarche bulgare Néophyte pour le renouveau de cette dernière. « Toutefois, particulièrement utile en vue du progrès et du développement de la Bulgarie au sein de l’EU, mais aussi en vue de l’unité de l’Eglise avec le monde orthodoxe et, avant tout, avec le patriarcat œcuménique, sera la restitution des objets saisis pendant les guerres et les troubles dans les Balkans, des objets sacrés et liturgiques, à leurs ayants droit, les saints diocèses et les saints monastères en Grèce du Nord, notamment à Seres, Xanthi et Drama. […] Le fait que ces précieux objets ne sont pas à leur place est un péché devant Dieu et les hommes. Une plaie grave pour l’orthodoxie », a souligné le patriarche œcuménique (24 Tchassa). Selon lui, la restitution de ces objets pourrait marquer un moment historique dans le mandat du président Plevneliev et ouvrir une nouvelle page dans les relations de la Bulgarie avec ses voisins et avec les Etats membres de l’UE.

Les propos de Bartholomée ont provoqué une vive indignation parmi les membres du Saint-Synode qui ont refusé de poser pour la photo traditionnelle après la cérémonie, indique Troud. Selon ce journal, les dignitaires s’étaient sentis humiliés à plusieurs occasions par le comportement arrogant de Bartholomée : le titre de « Sa Béatitude », au lieu de Sa Sainteté, donné sans cesse à Néophyte, chef d’une Eglise indépendante, les propos d’une certaine nature schismatique de l’Eglise bulgare [vis-à-vis du patriarcat de Constantinople], l’épithète « locale » donnée à une Eglise autocéphale, etc.

Les réseaux sociaux ont éclaté de colère. La conférence de presse que le patriarche œcuménique devait donner hier soir a été annulée.

La rencontre prévue avec le premier ministre pour 8h30 ce matin a été également annulée. Devant le site en ligne Epicentre, M. Borissov explique qu’il avait décidé de ne pas recevoir Bartholomée à cause de son comportement dédaigneux vis-à-vis du patriarche de Bulgarie et son ton pontifiant vis-à-vis de l’Eglise bulgare. « Dès que j’ai su les propos qu’il avait tenus dimanche dernier, lors de la liturgie à St Alexandre Nevski, j’ai décidé de ne pas le voir », déclare M. Borissov qui se dit scandalisé par les prétentions de Bartholomée pour des objets sacrés bulgares dont l’emplacement avait été définitivement établi [en Bulgarie] par des traités. « Bartholomée réclame depuis longtemps ces saints objets et la première fois qu’on avait posé cette question devant moi, j’ai demandé à les voir. Des objets uniques en leur genre, particulièrement précieux, dont la Bulgarie ne doit en aucun cas se séparer. Mon refus a été signifié au patriarche œcuménique lors de mon premier mandat à la tête du gouvernement. Et pourtant, le patriarcat de Constantinople ne cesse de me harceler. La Grèce, de son côté, essaie de les marchander contre les ossements et le linceul du tsar Samouïl. Mais cette question fait l’objet de négociations entre la Bulgarie et la Grèce et ne relève nullement des compétences du patriarche œcuménique », indique le premier ministre.

Selon Monitor, il s’agit de quelque huit cents vases sacrés, icônes, reliques, manuscrits et livres liturgiques provenant souvent d’anciennes localités bulgares [situées jadis en Thrace orientale] et apportés en Bulgarie lors de la Première guerre mondiale. Selon l’article 126 du traité de Neuilly (1919), les objets en question auraient pu être réclamés par la Grèce dans un délai de trois ans, mais la partie grecque n’a jamais relevé cette question. Plus tard, en 1964, les deux pays ont signé un accord selon lequel chaque partie renonçait de toute prétention sur des monuments historiques restés sur le territoire de l’autre. (tous journaux, president.bg, epicenter.bg)

L’historique

Le modèle « Qui » derrière l’incapacité à réformer le secteur de la sécurité

Qui la police bulgare protège-t-elle ? Les citoyens bulgares des criminels ou les criminels des hauts échelons du pouvoir des citoyens bulgares ? Le problème de la police bulgare est tellement sérieux qu’on ne voit pas de solution à court ni à long terme pour différentes raisons : politiques, oligarchiques ou purement mafieuses. Il n’est ni pécuniaire ni lié aux privilèges des policiers. Son essence réside dans les fondements de l’Etat et de son système de gouvernement. Telle est la réflexion que lance Svetozar Gledatchev, analyste financier, dans un article publié sur factor.bg, dont des extraits sont repris par Capital Daily.

Héritier direct de la milice communiste, de ses mentalité, structure et méthodes de travail, le ministère de l’intérieur n’a jamais été réformé. Après la chute du communisme en 1989, les dirigeants du Parti communiste bulgare, du ministère de l’intérieur, de la sûreté d’Etat sont devenus l’échine des milieux d’affaires en Bulgarie. Certains sont devenus oligarques mais ont conservé le contrôle sur les services de sécurité.

Les ministères de la force publique protègent l’Etat mais sont également capables de le renverser. Tout dépend de celui qui tire leurs ficelles : les anciens fonctionnaires de la milice en l’occurrence. A la tête de puissants centres de pouvoir leur permettant de distribuer des postes et des morceaux du « gâteau » de l’Etat, ils continuent à officier et à nommer au sein des soi-disant nouveaux ministères de l’Etat démocratique, de manière invisible, comme ils ont appris à le faire pendant les 25 ans de transition. C’est ainsi que le phénomène des éminences grises qui gouvernent « derrière les coulisses » est devenu un fait.

Penser que Boïko Borissov qui est formellement à la tête du Conseil des ministres et le supérieur hiérarchique du ministre de l’intérieur peut avoir une influence réelle sur le ministère de l’intérieur, serait se leurrer. Complètement désarmé face aux policiers qui manifestent dans la rue, il risque même de se faire renverser par eux, d’être contraint à se présenter aux élections de nouveau après une victoire convaincante aux municipales. Ce n’est certes pas ce qu’il souhaite. Il doit donc se conformer aux souhaits de ceux dont les tentacules serrent dans son étreinte le ministère de l’intérieur. Ceux qui symbolisent la corruption, la criminalité organisée, les filières de contrebande de cigarettes et de stupéfiants. Le bénéfice que les oligarques tirent de l’économie grise dans le secteur des carburants permettrait au gouvernement de combler les trous du budget. Cependant les mafieux ne sont pas consentants et sont prêts à renverser tout gouvernement qui menacerait leurs intérêts. Ils ont intérêt à ce que l’insécurité règne dans un Etat où les échéances électorales se succèdent à intervalles courts. Ils ont besoin de la police telle qu’elle est aujourd’hui : percluse de corruption, divisée, soumise et rendant compte non pas au peuple mais à son maître : l’oligarchie. Un tel système aurait du mal à fonctionner indéfectiblement sans le soutien de la part d’autres secteurs de l’Etat comme le parquet, les juridictions, la volonté politique étant évidemment indispensable.

Loin d’être un syndrome, ce « Qui », qui tire les ficelles, symbolise la structure même de l’Etat et du gouvernement bulgare. Il a été conçu au moment même de la chute du communisme en 1989 par ceux qui ont préféré une transition douce, sans thérapie de choc et sans lustration « afin de ne pas vexer ». Or, la lustration aurait empêché les élites de l’ancien régime de contrôler l’énergie, l’industrie et les médias, le matériel et le spirituel, la vie sociale, les services et l’appareil de l’Etat. Elle les aurait empêchés de devenir tout-puissants, d’envahir la police, la justice et de se débarrasser de toute pensée dissidente.

Cette configuration parvient à rendre inefficace et délibérément privée de technologies modernes une police qui consomme 7% du PIB (par rapport à une moyenne européenne de 3,7%) : le taux d’élucidation dans plusieurs secteurs de la criminalité est inférieur à 2%. Le taux d’investissement a été d’un pour cent en 2015, soit 13 millions de leva d’un budget dont les actifs s’élèvent à 1,8 milliard de leva plus les 855 millions d’invisibles (actifs hors bilan). Une importante masse salariale et des frais de fonctionnement élevés qui permettent d’assurer la soumission des personnels érigés en une caste spéciale, la garde prétorienne du parti communiste à l’époque, et des enfants de ses membres actuellement, bénéficiant de beaucoup de privilèges, et donc fidèle et dépendante.

« Je n’aurais rien contre les privilèges des policiers si on pouvait me montrer la ligne de démarcation entre la police (au sens plus larges des services de sécurités) et criminalité organisée. Hélas, celle-ci n’existe pas. J’aurais même soutenu les stimuli matériels si je pouvais compter sur l’aide d’un agent de police. Hélas, ce n’est pas possible sans adhérer au népotisme. Volé, battu et humilié, le citoyen bulgare ne peut aller au-delà du dépôt d’une plainte. Qui bénéficie alors des privilèges qui sont accordés aux policiers sur le dos du contribuable bulgare ? Ce « qui » et ses serviteurs haut placés au niveau du pouvoir ? », lance de son côté sur sa page Facebook Ognian Mintchev, politologue engagé dans la lutte contre la corruption. (factor.bg, Capital Daily)

L’étude

Le fossé entre le Nord et le Sud de la Bulgarie continue de s’approfondir

Pour la quatrième année consécutive l’institut de l’économie de marché a réalisé en collaboration avec le groupe bulgare Regiostat une étude intitulée « Les profils régionaux : indicateurs de développement 2015 ». Cette étude évalue les 28 régions bulgares selon 63 indices de développement économique et social. Les résultats ont été publiés juste après les élections municipales.

Les tendances qui ont été présentées hier lors d’une conférence de presse, peuvent être résumées par deux des titres des articles publiés dans la presse aujourd’hui : l’un, qui choisit l’approche plutôt positive (« La crise appartient au passé pour la Bulgarie du Sud et pour Sofia », Capital Daily) et le second, qui reste pessimiste (« Le Nord pauvre de plus en plus à la traîne derrière le Sud riche », Troud).

Les régions commencent à émerger de la crise, mais la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud devient de plus en plus visible. Dans son analyse, l’Institut souligne deux « bonnes nouvelles » : une amélioration du marché de travail est observée dans presque toutes les régions et les revenus dans plus d’une région sur deux ont rattrapé leurs niveaux d’avant la crise.

Cependant l’approfondissement du retard de développement des régions du Nord de la Bulgarie par rapport à celles au Sud du pays continue. 9 des 28 régions (1,5 millions d’habitants) n’enregistrent pas d’amélioration de leur marché de travail et restent au-dessous du seuil critique de 40% d’emploi de la population active. Dans certaines régions comme Lovetch et Kustendil, une dégradation même par rapport à cet indice est observée. Mais l’année dernière a quand même vu apparaître deux bonnes exceptions en matière de marché de travail dans le Nord du pays : Varna et Veliko Tarnovo.

La crise a changé la structure des investissements étrangers, mais le Sud continue à attirer les investissements les plus sérieux. Bourgas est en première position, mais cette région accueille l’énorme investissement de Lukoil Neftohim (1,5 milliards de leva), ce qui tord le classement, commente Dessislava Nikolova de l’Institut. Les autres régions qui attirent le plus d’investissements sont celles de Sofia-région, Plovdiv, Stara Zagora et Pazardjik.

Une des raisons principales pour le retard du Nord est le manque d’autoroute. Le pays a une stratégie régionale erronée qui non seulement ne rapprochera pas les régions, mais au contraire, approfondira le décalage économique et social qui les sépare, estime Aleksandar Tsvetkov, président de Regiostat. Petar Ganev, économiste de l’Institut de l’économie de marché, recommande de son côté la décentralisation fiscale et le renforcement de l’indépendance financière des collectivités. (ime.bg, regionalprofiles.bg, Capital Daily, Troud, Sega).

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Dernière modification : 10/11/2015

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