Mardi 13 octobre

Le commentaire

L’adhésion à Schengen, une ambition illusoire, déraisonnable et dépassée

L’adhésion de la Bulgarie à l’espace Schengen suscite à nouveau des commentaires des politiciens et des analyses des médias. La raison principale : malgré les attentes du gouvernement bulgare, l’adhésion de Sofia et de Bucarest n’était pas à l’ordre du jour du Conseil justice et affaires intérieures, qui s’est tenu ce 8 octobre à Luxembourg. « La Bulgarie n’est pas dans Schengen, ni hors Schengen ; elle se trouve actuellement dans un no man’s land », a jugé hier la vice-première ministre Meglena Kouneva devant des journalistes bulgares à Bruxelles.

Quelques jours avant le conseil du 8 octobre, elle avait signalé que la crise des réfugiés pourrait être la raison d’un report de l’adhésion de la Bulgarie (revue de presse du 5 octobre). Plus tôt encore, elle avait soutenu que « l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l’espace Schengen fait partie de la solution du problème des réfugiés, à plus forte raison maintenant lorsque des modifications de la protection des frontières de l’UE sont débattues » (revue de presse du 11 septembre).

Mme Kouneva a expliqué hier que la Bulgarie a raté le bon moment pour adhérer à Schengen. Elle a dit avoir insisté pour que la Bulgarie fasse un dernier effort en juin, quand « un grand pays membre de l’UE » a proposé octobre comme délai final pour pouvoir préparer l’opinion publique. Mais Sofia n’a pas montré assez d’insistance et l’occasion a été perdue.

Lors de sa visite en Bulgarie la semaine dernière, le président du Conseil de l’Union européenne Donald Tusk a de nouveau fait un lien implicite entre l’adhésion du pays et le Mécanisme de coopération et de vérification de la Commission européenne. Après son entretien avec le premier ministre Boïko Borissov, M. Tusk a déclaré qu’à titre personnel il soutenait l’adhésion de Sofia, mais que l’accord de tous les pays membres de l’espace était requis. La Bulgarie devait également garantir que ses efforts pour l’application des réformes du système judiciaire et la lutte contre la corruption et la criminalité organisée continueraient, avait ajouté M. Tusk.

L’adhésion a de nouveau été reportée, mais cette fois-ci mieux vaudrait de parler d’un mirage qui s’éloigne au lieu d’un report, car le mot « report » contient une nuance d’optimisme, analyse pour la Deutsche Welle Iassen Boïadjiev, dans un texte repris par Sega et Dnevnik. L’analyse revient sur l’histoire de huit années de reports de l’adhésion pour conclure que cette fois-ci il serait vain d’attendre la prochaine date possible en décembre pour une décision éventuelle. Car à l’opposition d’un ou de certains pays et au lien, même informel avec le MCV, s’ajoute un nouvel obstacle, encore plus important : la crise migratoire sans précédent qui est loin d’être résolue.

Le gouvernement a beau jeu d’expliquer qu’il protège les frontières et lutte contre le trafic de migrants et que l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie servira à augmenter la sécurité dans cet espace. En fait, la logique est contraire à sa position. La crise a tout fait éclater. Des clôtures sont élevées sur les frontières intérieures et le contrôle (même temporaire) a été restauré par certains pays. Le fameux règlement de Dublin est mort. Certains prédisent le même sort aux accords de Schengen. Et même si ces pronostics vont trop loin, le moment est fort peu approprié pour l’adhésion à Schengen d’un pays qui, très probablement, pourrait être touché par un grave flux migratoire, poursuit M. Boïadjiev.

Schengen survivra sans doute, mais en réformant ses règles, ses mécanismes et très probablement avec une étendue différente. D’importants changements sont à prévoir dans la gestion de « l’espace » et le rapport à son élargissement ne sera plus le même.

La répétition du refrain que le pays a mérité sa place dans Schengen continue comme toujours. Mais qu’est-ce que cet objectif, plutôt considéré comme une sorte de prestige par les politiciens, apportera de pratique aux citoyens ? Ne serait-il pas plus raisonnable d’orienter toutes cette énergie et ces efforts vers la solution d’autres problèmes, autrement plus graves et nombreux, interroge en conclusion M. Boïadjiev. (tous journaux, mediapool.bg, dw.com/bg)

L’enquête

Différentes pistes après l’attentat meurtrier d’Ankara

Quel est l’objectif de l’attentat de ce week-end en Turquie, quels intérêts sert-il, qui en est responsable et comment évoluera la situation en Turquie après cette attaque terroriste : telles sont les questions qui préoccupent la presse bulgare.

Zoya Dimitrova, turquisante et journaliste, ancienne vice-rédactrice en chef à l’Agence de presse bulgare (BTA), rappelle dans une interview accordée à Standart le contexte dans lequel sont intervenues les deux explosions. « Les quelques milliers de personnes réunies sur la place de la gare ferroviaire étaient venues appeler à ce qu’on mette fin aux effusions de sang en Turquie du Sud-Est où l’armée turque avaient entrepris des opérations aériennes et terrestres en réponse aux attaques des combattants du PKK. Plus de 2 000 personnes soupçonnées de liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ou avec Daech ont été arrêtées. », explique Mme Dimitrova.

Trois organisations terroristes ont été pointées du doigt par le premier ministre turc en tant que responsables possibles de l’attentat : Daech, le PKK et le THKP-C [Parti-front populaire de libération de la Turquie]. « Il devient de plus en plus probable que l’attentat ait été l’œuvre de Daech dans la mesure où il ressemble à une répétition lugubre des attentats à Diyarbakır et à Suruç et juin et juillet derniers. Ceux-ci s’étaient produits à la suite d’opérations réussies des Kurdes en Syrie et en Irak, soutenues par les combattants du PKK contre les tentatives de Daech d’occuper de nouveaux territoires », estime la journaliste.

Mais quels que soient ceux qui sont derrière l’attentat à Ankara, il est clair que l’objectif était de semer le chaos, la tension et la peur avant les élections législatives anticipées. Et il risque d’être atteint. Dans les grandes villes, les manifestations condamnant l’attaque se sont transformées en collision avec la police. On brandit des slogans contre le président et le gouvernement turcs, accusés de n’avoir pas garanti la sécurité des participants à la manifestation samedi. Bien que la police ait été informée par les services de renseignement de la préparation d’un attentat, les mesures nécessaires n’ont pas été prises. Les gouvernants sont également accusés de la « perméabilité » de la frontière turque aux combattants de Daech. L’un des deux leaders du Parti démocratique des peuples (HDP), Selahattin Demirtaş, a parlé d’ « une attaque de l’Etat contre le peuple …. Vous êtes assassin ! Vos mains sont couverts de sang, votre visage, votre bouche jusqu’aux ongles, vous êtes éclaboussés de sang. ». Seul le président de la principale force de l’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), Kemal Kılıçdaroğlu, a répondu à la proposition du premier ministre, Ahmet Davutoğlu, adressée aux leaders des partis représentés au parlement turc en vue de l’élaboration d’une position commune de lutte contre le terrorisme. [Ndr. le HDP n’a toutefois pas été invité à cette réunion].

Il est certain que l’attentat à Ankara portera son empreinte sur les prochaines élections législatives le 1er novembre auxquelles a conduit la crise après que la première force politique, le Parti de la justice et du développement (AKP), n’a pu obtenir suffisamment de suffrages à l’issue des élections du 7 juin pour pouvoir former un gouvernement dans le délai constitutionnel. Une partie des voix lui ayant permis d’effectuer trois mandats successifs au pouvoir depuis 2003 est allée au HDP. Celui-ci a attiré non seulement des Kurdes mais également les Turcs mécontent du régime de plus en plus autoritaire du président Erdoğan. Certes, les mesures entreprises par le dernier gouvernement Erdoğan dans le cadre du processus de réconciliation (réformes renforçant les droits des Kurdes, levée de certaines contraintes concernant l’utilisation de la langue kurde etc.) ont contribué au renforcement de la position des Kurdes sur la scène politique.

C’est par l’intermédiaire de députés kurdes que le gouvernement a obtenu en 2013 une réconciliation avec la PKK (reconnu comme organisation terroriste par l’UE et les Etats-Unis). Cependant, après les élections du 7 juin et les résultats élevés inattendus du HDP (plus de 10%), la réconciliation a été foulée au pied par les deux parties.
Dans une autre analyse que publie Capital Daily, le journaliste Methodi Guerassimov, se référant à des experts étrangers dont Kerem Ȍktem (spécialiste en histoire de l’Europe du Sud-Est et de la Turquie moderne et professeur à l’Université de Graz), défend la thèse relative à l’implication du gouvernement turc dans les violences contre les Kurdes en général et contre le HDP en particulier. Ces derniers mois, le leader du HDP Selahattin Demirtaş se trouvait devant le dilemme consistant à renoncer au PKK et perdre par conséquent leur soutien ou à soutenir les Kurdes et perdre les voix non kurdes. Par conséquent, si Daech est l’opposant évident des Kurdes, tout affaiblissement de la représentation militaire et politique des Kurdes profiterait aux gouvernants à Ankara. C’est également la thèse de plusieurs voix critiques turques d’Erdoğan, citées par le correspondant de la BBC à Ankara, Mark Lowen, conclut M. Guérassimov. (Standart, Capital Daily)

L’interview

Selon l’expert Vladimir Tchoukov, l’Iran finance l’opération russe en Syrie

Dans les pages de Troud, l’arabisant Vladimir Tchoukov défait la pelote d’intérêts qui se jouent autour de la crise en Syrie après l’intervention de la Russie dans le conflit.
Les négociations entre l’Iran et la Russie, qui ont décidé de l’intervention en Syrie, se sont déroulées il y a quelques mois à Moscou. Lors des entretiens, raconte M. Tchoukov en se référant à des publications dans la presse de langue arabe, l’Iran a demandé un engagement armé clair de la part de Moscou dans le conflit syrien en vue de soutenir le gouvernement chancelant de Bachar El-Assad et de mater la révolte. Moscou, plutôt sceptique et gardant en mémoire l’expérience douloureuse en Afghanistan, n’a d’abord consenti que pour les opérations aériennes.

Telle était aussi la proposition de Téhéran : le ciel pour les Russes, la terre pour les Syriens et les Iraniens. Mais l’élément décisif qui a emporté la conviction de Moscou a été l’engagement des Iraniens à financer l’opération de a à z. Il s’agit de montants colossaux que l’économie russe ne peut pas se permettre de mettre sur la table.
Autre élément important qui a valu l’adhésion de la Russie : la présence tchétchène grandissante en Syrie. Moscou se sent directement menacée dans une telle situation puisque les Tchétchènes représentent la garde d’élite, le corps d’intervention de Daech. Les Russes savent pertinemment contre qui ils combattent réellement. En outre, on voit que dans les plans de Moscou figure l’invasion des territoires du Nord, situées le long de la frontière turque, l’idée étant apparemment de bloquer l’entrée, depuis la Turquie, de combattants, armements et munitions en renfort des groupes de révoltés qui combattent contre le régime officiel à Damas. En fait, c’est une tentative d’enterrer la zone de sécurité revendiquée par Ankara. Telle est en bref la philosophie de l’engagement russe en Syrie. A cette date, la Russie y a déployé 28 avions, plusieurs dizaines d’hélicoptères et près de 1700 hommes (malgré ses assurances qu’il n’y aurait pas de soldats russes sur le terrain), dont une partie en coordination avec les forces armées syriennes.

Le prétexte, c’est combattre Daech. Mais en réalité, deux groupes sont en train de naître et deux visions différentes sur l’après Bachar El-Assad. Le groupe arabe régional a éclaté. A sa place, on voit un rapprochement entre l’Arabie saoudite et la Russie. Leur vision, une Syrie avec le même régime en place, mais sans Bachar El-Assad, attire les Emirats, la Jordanie et l’Egypte – trois pays qui ont salué les frappes russes. En face, la Turquie et le Qatar restent à la fois contre le régime syrien et contre Bachar El-Assad. Ils veulent un régime de type turc. La crise n’a fait qu’émerger les vieilles dissensions entre les Etats de la région.

En 2013, la Turquie a officiellement qualifié Daech d’organisation terroriste. Toutefois, on voit que là n’est pas la priorité de l’armée turque. Le grand problème pour Ankara, ce sont les Kurdes et le PKK.

Réciproquement, la Turquie n’est pas une priorité pour Daech, dont la direction s’est constituée à partir de deux groupes ethniques : les militaires, ceux qui forment le conseil consultatif, qui sont des Turkmènes, et les chefs religieux, les muftis, qui sont des Saoudiens. Ces derniers mettent en avant un hadith prophétique, dont l’authenticité n’a jamais été prouvée : « Laissez les Turcs comme ils vous ont laissés ». D’où la conclusion de certains analystes selon laquelle la Turquie n’est pas visée par Daech, pour des raisons dogmatiques.

Les richesses de Daech ne cessent de grandir. D’après une étude française (Centre d’analyse du terrorisme), ses actifs sont évalués à 2,2 milliards de dollars. Après avoir conquis d’énormes espaces en Syrie, les islamistes ont pratiquement mis la main sur toute l’infrastructure syrienne. Ils contrôlent 4/5 du pétrole syrien et 1/10 du pétrole irakien. Toutefois, après les bombardements des forces de la coalition sur les champs pétroliers, leurs recettes pétrolières ont diminué : en 2014, celles-ci étaient estimées à 1 milliard de dollars, alors qu’en 2015, elles ne sont que 600 millions de dollars. Le pétrole brut est exporté via des canaux illégaux kurdes, turcs et jordaniens pour être raffiné en Turquie. Une fois raffiné, son origine est très difficile à remonter.

Une autre source de recettes, c’est le coton. Quelque 5 à 10% du coton importé en Turquie a été cultivé dans les plantations de Daech. A cette date, le coton rapporte près de 20 millions de dollars par an avec la perspective d’atteindre, selon certains experts, 100 millions de dollars. Les djihadistes s’enrichissent également grâce à d’autres activités : le gaz, le ciment, le blé, les donations, la prise d’otage, les stupéfiants, le trafic des êtres humains, etc. (Troud)

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Dernière modification : 14/10/2015

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