Mardi 16 février

La position

La Bulgarie pourrait demander une opération de l’OTAN à sa frontière avec la Turquie pour lutter contre l’afflux de migrants

Comme annoncé, le premier ministre qui s’est rendu hier à Prague pour participer à la réunion du groupe de Visegrád (composé de la République tchèque, de la Pologne, de la Hongrie et de la Slovaquie) n’a pas soutenu la proposition de son homologue hongrois Viktor Orbán. Budapest recommendait que la Bulgarie et l’ARYM érigent une clôture à leur frontière avec la Grèce pour parer à l’incapacité de celle-ci de protéger les frontières européennes. Le groupe s’est réuni avant le sommet de l’Union européenne des 18 et 19 février consacré à la crise des réfugiés pour élaborer une position commune (voir la revue de presse d’hier). La Bulgarie a soutenu, comme M. Borissov l’avait promis à la chancelière allemande Angela Merkel lors d’un entretien téléphonique, la position de l’Allemagne, qui s’est fermement opposée à la proposition hongroise. L’Union européenne doit agir de façon conjointe et trouver des solutions communes à la crise des réfugiés, a réitéré le premier ministre bulgare..

En revanche, M. Borissov a insisté pour que l’Europe ferme immédiatement ses frontières extérieures et accueille sur son territoire uniquement les gens qui fuient la guerre. La migration devait être contrôlée : les vérifications nécessaires (y compris les tests médicaux) devaient être faites avant l’entrée des migrants dans l’Union européenne et l’entrée des réfugiés sur le territoire européen devait se faire uniquement par les postes d’inspection frontalière.

En outre, Daniel Mitov, ministre des affaires étrangères s’est prononcé sur l’opération de l’OTAN, décidée à la demande de l’Allemagne, de la Turquie et de la Grèce, qui est en préparation en mer Egée pour y lutter contre l’afflux et le trafic de migrants. M Mitov a souligné que si cette opération donne des résultats, la Bulgarie demandera le déploiement d’un dispositif analogue à la frontière terrestre bulgaro-turque et gréco-turque. Il s’agirait alors de garantir que les flux migratoires ne vont pas se réorienter vers la Bulgarie et que le pays ne deviendra pas une zone tampon, a souligné M. Mitov.

Parallèlement, trois personnes avec des passeports syriens ont été arrêtées par la police bulgare près du poste frontalier de Kapitan Andreevo, à la frontière bulgaro-turque. La police a trouvé dans leurs portables des photos qui témoignent, selon elle, de leur possible appartenance à Daech. Les trois suspects de terrorisme seront jugés par une cour bulgare. C’est la première affaire de ce genre depuis la réforme du Code pénal l’année dernière qui avait pour but de renforcer la lutte contre le terrorisme et contre le franchissement du territoire bulgare par des combattants de Daech, souligne Sega.

La Bulgarie a commencé à appliquer l’accord sur la relocalisation de réfugiés. Les premiers réfugiés sont venus dans le pays de la Grèce, annonce Nova TV qui souligne qu’il ne s’agit uniquement de deux personnes, les seules qui ont accepté de venir dans le pays. En même temps les centres d’accueils sont presque vides. Aux
termes de l’accord, le pays doit accueillir quelques 1 300 personnes. (tous journaux, mediapool.bg, nova.bg)

L’annonce

Marché public Hemus : on efface tout et on recommence

Le premier ministre a annulé le marché public pour la construction de l’autoroute Hemus, titre la presse bulgare à la une, deux mois seulement après qu’elle annonçait l’attribution de ce marché au prix record d’un milliard de leva pour 60 kilomètres au consortium PST Group (lié au député MDL Delian Peevski et aux propriétaires de la First Investment Bank) et à la société GP Group SARL (proche de Valentin Zlatev, directeur général de la filiale bulgare du pétrolier Loukoïl). (voir notre revue du 16 décembre 2015)

« J’ai ordonné au ministre du développement régional et de l’aménagement du territoire Liliana Pavlova et à l’entreprise nationale des Projets d’infrastructure stratégiques d’annuler immédiatement la procédure d’attribution du marché pour la construction des deux tronçons », a déclaré hier dans la matinée le premier ministre sur son profil Facebook. Quelques heures plus tard le communiqué de presse du ministère du développement régional rendait compte des motifs de cette décision, notamment « l’impossibilité d’assurer des financements dans le cadre du programme opérationnel Transports et infrastructures des transports, l’autoroute Hemus ne s’inscrivant pas dans les plans européens pour la nouvelle période de programmation ». Des motifs qui selon la presse sont purement formels car il n’a jamais été question que ce projet d’infrastructure soit financé avec des fonds européens. Mme Pavlova l’avait rappelé lors de la publication des résultats en décembre dernier, précisent les quotidiens.

Cependant, ces motifs ont changé dans l’après-midi lorsque le premier ministre, interrogé à Prague, en marge de sa participation à la réunion des quatre de Visegrád, a justifié sa décision par des bruits qui planent selon lesquels les deux consortiums sont contrôlés par MM Peevski et Valentin Zlatev. « Je veux dire que ce marché a été attribué de manière complètement légale mais je ne permettrai pas qu’il y ait une nuance de doute qui entacherait ma réputation. C’est pourquoi j’ai demandé qu’on annule cette procédure et qu’un nouvel appel d’offres soit lancé en toute transparence sous les yeux de tous les médias. Officiellement, sur le papier, nous n’avons pas d’argent mais demain nous pourrions en avoir. J’ai demandé au ministre des finances d’en assurer. .. Et quant à ces bêtes, médias, massues et fripouilles qui auraient clamé que ma décision a été prise sous la pression d’ambassades étrangères, je répondrai qu’il n’est pas nécessaire qu’on me dise quoi que ce soit. On ne m’y prendra pas. Tout richard en Bulgarie a sa télévision, quelques journaux ou des agences de presse et tente d’exercer ainsi une pression sur le gouvernement », a lancé M. Borissov.

Aujourd’hui, dans une interview à Nova, la ministre du développement régional commente les propos du premier ministre : « Le message du premier ministre a été très clair. Nous voulons prendre nos distances par rapport à toute tentative d’implication dans des dépendances ou quoi que ce soit. Il est important pour nous de dissiper tout doute et de faire preuve de notre volonté. Il n’y a pas de décalage entre les propos tenus par le premier ministre et les motifs du ministère. Nous nous complétons. La vrai raison c’est qu’il n’y a pas d’argent européen. Mais grâce à la lutte contre la contrebande, nous avons des bénéfices excédentaires et pourrons terminer le projet avec des financements budgétaires ».

La ministre Pavlova a précisé qu’un nouvel appel d’offres sera lancé immédiatement après l’annulation définitive de la procédure.

La presse rappelle que les soumissionnaires les moins-disants, notamment les sociétés turque Taşiap Taahhüt Inşaat et italienne Serenissima Costruzioni, ont formé un recours contre l’attribution du marché public (voir notre revue du 11 février). Hier, le porte-parole de la Commission pour la protection de la concurrence, Mario Gavrilov, a expliqué devant Sega que l’annulation de la procédure de marché public clôturera la procédure d’examen ouverte au titre des recours introduits par les plaignants turc et italien. En revanche, tous les soumissionnaires auront la possibilité de s’opposer à l’annulation du marché par l’entreprise nationale des Projets d’infrastructure stratégiques. Une nouvelle procédure d’examen sera alors ouverte contre l’autorité d’attribution. Selon la loi sur les marchés publics, une telle annulation peut intervenir dans deux cas : lorsque le montant de toutes les offres dépasse les ressources financières ou en cas d’impossibilité d’assurer les financements. Le ministère du développement régional n’a pas précisé la base légale de cette décision d’annulation du marché public. (tous journaux, mediapool.bg)

L’entretien

Antonii Todorov : la république est en danger

Dans les colonnes de Douma, le politologue Antonii Todorov se penche sur les perspectives offertes à une société bulgare en proie au désespoir, dépourvue de foi et assoupie avec des propos sur la stabilité.

Y a-t-il de la stabilité en Bulgarie ? Oui, dans un certain sens, le pays est stable parce que rien n’y bouge. Aucune alternative suffisamment valable au gouvernement actuel ne se profile à l’horizon, estime M. Todorov. Hélas, on est stable et il n’y a personne en ce moment pour contester au GERB son hégémonie. Mais la question à poser est toute autre : à qui profite cette stabilité ? En Bulgarie, tout le monde lutte contre le statu quo. Le statu quo est toujours considéré comme quelque chose de mauvais et son changement, comme quelque chose de bien, souligne-t-il. La stabilité actuelle avantage un statu quo politique et économique spécifique de répartition des ressources de pouvoir et économiques sans pour autant profiter à l’intérêt général. Prise en soi, la stabilité n’est pas forcément quelque chose de bien.

Les scandales ponctuant la vie politique montrent à quel point une telle stabilité est problématique. Les citoyens ont perdu leur foi, ils se sentent las de réagir à chaque bassesse, à chaque immixtion du gouvernement dans les affaires judiciaires, à l’inféodation du système judiciaire. Tant de choses se sont passées qui auraient dû faire sortir dans la rue des citoyens en colère, armés de bâtons et de pierres, mais rien de tel n’a eu lieu. Et comme tout est lié, l’insatisfaction sociale tourne souvent en agression individuelle. Puisque vous ne pouvez pas agir collectivement, ensemble avec d’autres citoyens pour changer la façon dont vous êtes gouvernée, vous déversez votre ras-le-bol sur le premier inconnu dans la rue.

Le passé le plus récent peut être résumé en quelques mots. Des manifestations qui ont renversé le gouvernement Borissov I : d’aucuns ont dit que les protestataires étaient soudoyés, mais il y avait des choses accumulées, des motifs qui expliquent ce départ anticipé. Ensuite, des élections législatives anticipées. Accouchement difficile d’un nouveau gouvernement qui, au lieu de calmer la situation, a commis la pire des turpitudes en nommant Delian Peevski à la tête de la DANS. Cela a fait exploser la colère citoyenne et cette explosion a duré toute une année. A la fin, les protestataires se sont laissés manipuler et Boïko Borissov est revenu triomphateur. Cela n’a fait qu’approfondir encore plus le désespoir des citoyens qui ne voient plus de leaders dignes de les diriger. Tout leader devient suspect dans leurs yeux.

Une part du problème réside peut-être dans l’absence de compétence citoyenne. Certains événements viennent de montrer à quel point il est facile de manipuler l’opinion bulgare. Toute l’hystérie déclenchée autour des mots « esclavage » et « domination » (Ndr : polémique récente sur l’appellation de la période ottomane dans les manuels d’histoire) n’a pas poussé les citoyens à aller sur le site en ligne du ministère de l’éducation pour voir de quoi il s’agissait et ne pas se laisser instrumentaliser. La compétence citoyenne est totalement absente en Bulgarie.

Toutefois, le problème est beaucoup plus profond qu’on puisse l’imaginer. Il ne s’agit plus de savoir si ce gouvernement doit s’en aller ou non. La question est qu’aucun gouvernement dans un proche avenir ne sera pas en mesure de changer le statu quo. La stabilité se maintiendra encore longtemps. On est arrivé au point où la république est en danger. La république en tant que chose commune, acquis commun, cadre commun au sein duquel on vit, indique M. Todorov.

Interrogé sur les perspectives de la gauche en Bulgarie, le politologue souligne que la dynamique doit être recherchée dans une gauche beaucoup plus large qui ne considère pas l’altérité politique comme inacceptable. Comment est-il possible que la gauche bulgare n’embrasse pas des mouvements comme ceux des écologistes, des Verts ? Quant au PSB, son renouveau passera par son mea-culpa. Premièrement, dans le domaine de la fiscalité. Il est grand temps que le PSB dise que l’impôt à taux unique, introduit avec sa bénédiction, est profondément injuste. Deuxièmement, le PSB doit arrêter de mêler la russophilie à son soutien presque inconditionnel à la politique du président russe Vladimir Poutine. Ce dernier ne personnifie aucune des valeurs de la gauche. Troisièmement, une gauche n’est jamais nationaliste, elle reste porteuse de valeurs internationalistes. Le PSB doit expliquer que le patriotisme ne consiste pas à tout mythifier, mais à se projeter dans un avenir collectif, libre de conflits et de préjugés historiques. (Douma)

Cette revue de presse, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, se limite à présenter des éléments publiés dans les médias bulgares. Elle ne reflète en aucun cas la position de l’ambassade ou du gouvernement français.
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Dernière modification : 16/02/2016

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