Mardi 17 mai

Le dilemme

L’examen au Parlement du veto présidentiel sur une partie de la réforme du Code électoral : un test pour la survie du gouvernement plein d’embûches

L’écho de la rupture d’ABC avec le gouvernement ne tardera pas à se faire entendre à l’occasion du vote du veto opposé par le président de la République à l’amendement au Code électoral limitant l’ouverture de bureaux de vote à l’étranger. Ce vote sera en effet le premier test de la « nouvelle majorité » au Parlement (121 voix sont nécessaires pour repousser le veto), dont le résultat constituera un enjeu pour l’existence en général de celle-ci ainsi qu’une chance pour l’opposition de bouleverser une fois de plus les rangs des mouvances soutenant le gouvernement. Ainsi, on devrait s’attendre non pas à un vote de principe mais à un vote fruit de comptes et de stratégies politiques.

La situation non seulement est vague mais risque de devenir explosive, considère Capital. D’abord, dans la mesure où l’un des partenaires de la coalition, le Front patriotique, défend farouchement le rejet du veto présidentiel. Le Front patriotique est resté inflexible à l’issue même des consultations tenues la semaine dernière au sein de la majorité afin de trouver une sortie de crise. Concernant le vote des Bulgares de l’étranger dans les Etats membres de l’UE, les partis soutenant le gouvernement sont convenus que des bureaux de vote puissent être ouverts dans des localités où il y a entre 60 et 80 demandes déposées par les électeurs contre 100 dans le texte ancien de cette disposition. Mais la question n’a pu être résolue concernant les pays tiers. Le Front patriotique insiste pour que le nombre des bureaux de vote soit limité au minimum en Turquie alors que le mouvement Bulgarie aux citoyens, présidé par Meglena Kouneva, milite pour que des bureaux de vote puissent être ouverts également dans des villes de moins d’un million d’habitants surtout à cause des électeurs aux Etats-Unis. L’hypothèse consistant à pouvoir ouvrir jusqu’à 50 bureaux de vote dans des Etats qui ne sont pas membres de l’UE est également étudiée, ainsi que la possibilité de laisser la responsabilité de l’ouverture desdits bureaux à la discrétion du premier ministre ou à celle du ministère des affaires étrangères lorsqu’il s’agit de pays qui « constituent un danger pour la sécurité nationale ». Cette dernière condition risque de donner lieu à un scandale diplomatique et à une dégradation durable des relations avec la Turquie. C’est notamment l’objectif du Front patriotique, ce qui explique l’absence d’accord sur cette question.

Cependant, concernant le rejet du veto, les positions du Front patriotique, du mouvement Bulgarie aux citoyens et de l’Union des forces démocratiques se rejoignent. Le mouvement de Meglena Kouneva prétexte que l’éventuel rejet du veto permettrait de déposer de nouveaux amendements au Code électoral qui vont au-delà du vote des Bulgares de l’étranger, notamment l’inscription active dans les listes électorales à la veille de chaque échéance et la création d’une circonscription d’élus chargés des Bulgares de l’étranger. Un prétexte bien étrange selon Capital, dans la mesure où le parlement peut toujours décider d’amender une loi.

Cela met le GERB, dont les voix sont décisives pour l’adoption ou le rejet du veto, dans une situation bien complexe. Soutenir le veto présidentiel provoquerait le retrait du soutien du Front patriotique, comme l’a confirmé aujourd’hui le co-président du FP et leader de l’ORIM, Krassimir Karakatchanov dans une interview à la bTV : « Une telle décision [consistant à soutenir le veto] démontrerait le décalage qui existe entre notre vision et celles des autres partis de la coalition au pouvoir concernant les problèmes les plus importants pour la Bulgarie », a-t-il asséné, en soulignant que l’actuelle version de la loi permet aux Bulgares résidant dans des pays tiers d’exprimer leur droit de vote dans les missions diplomatiques et dans les villes de plus d’un million d’habitants.

En revanche, voter pour le rejet du veto pourrait être interprété comme un signe contre le président de la République, dont le GERB avait soutenu la candidature. « Dans un tel contexte, nous nous demandons s’il faut maintenir le gouvernement ou se présenter à des élections législatives anticipées », a résumé un député de la direction du groupe parlementaire du GERB. Il n’est donc pas exclu que les députés du GERB votent contre le veto, en déduit Capital. Le parti n’a toujours pas déclaré sa position et décidera au fur et à mesure de l’examen du veto en salle plénière.

Seul le MDL a clairement fait savoir son soutien au veto. Les six députés de DOST devraient logiquement faire de même. Les Démocrates pour une Bulgarie forte ainsi que ceux du quota civil du Bloc réformateur s’y rallieront. Chez ABC, la situation semble plus compliquée : « Nous soutenons le veto du président mais ne savons pas ce que la direction du parti décidera dans le contexte du retrait du soutien au gouvernement », disent des députés. Selon des députés de la majorité, il est possible que le PSB soutienne également le veto afin de « créer une intrigue ».

Aujourd’hui la commission parlementaire des affaires juridiques a retenu une manœuvre de procédure extrêmement complexe afin de laisser la porte ouverte à une décision politique de la majorité parlementaire. Au lieu de suivre la procédure traditionnelle consistant à recommander au parlement le rejet ou le soutien du veto, cette commission a soumis au vote la phrase suivante « réaffirmer le soutien de l’Assemblée nationale au Code électoral dans la partie à laquelle le président Rossen Plevneliev a opposé son veto ». Les sept représentants du GERB et du Bloc réformateur se sont abstenus de réaffirmer leur soutien à l’art. 14 du Code électoral limitant l’ouverture de bureaux de vote à l’étranger. Les trois membres du MDL et du PSB ont voté « contre » et les deux du Front patriotique ont réaffirmé leur soutien à la disposition amendée controversée. Ainsi la commission des affaires juridiques n’a pas voté ni « pour » ni « contre » le veto et s’est limitée à déclarer que le parlement ne réaffirme pas son soutien à un texte qu’il a adopté. Cette solution ménageant la chèvre et le chou arrange le Front patriotique dans la mesure où le veto du président n’a pas été soutenu ainsi que le GERB et le Bloc réformateur dans la mesure où les textes seront modifiés. Les pas à suivre seront décidés dans le cadre d’une réunion de concertation en cours entre les trois partenaires de la coalition au pouvoir, le GERB, le Bloc réformateur et le Front patriotique. (Capital, mediapool.bg)

Les analyses

Des élections législatives anticipées peuvent avoir lieu très prochainement

La presse continue à publier des analyses et des interviews sur la situation politique dans le pays dans le cadre des derniers développements, surtout le retrait d’ABC du gouvernement (voir la revue des 11et 12 mai) et la prochaine élection présidentielle en octobre.

Dans un entretien pour Standart, Jivko Gueorguiev souligne que le GERB gagne de terrain du fait qu’il ne se presse pas d’annoncer sa candidature. Le sociologue de Gallup International explique que les petits partis ont besoin de temps pour se positionner, mais attendent jusqu’à la dernière minute la nomination du GERB surtout s’ils veulent lui « répondre » par un candidat nouveau qui n’est pas populaire pour le large public.

Quant au principal parti dans la coalition au pouvoir, il a ses propres problèmes internes. Le président de la République actuel n’est pas un atout gagnant pour le GERB, selon M. Gueorguiev. Le premier ministre semble peu enthousiaste à l’idée de se présenter. Etre président de la République écarterait Boïko Borissov du pouvoir réel ; de plus, en regardant l’exemple des anciens présidents, ses craintes de perdre le contrôle de son parti après un tel choix sont absolument légitimes.

Après l’élection de Kornelia Ninova à la tête du PSB (voir notre revue du 9 mai) et la décision d’ABC de retirer son soutien du gouvernement, le rapprochement des deux partis devient plus envisageable, mais cela ne veut pas dire qu’il est plus facile, prévient M. Gueorguiev. Il existe toujours des groupes au sein des socialistes qui s’opposent à une telle initiative, selon lui. Pour autant c’est l’unique possibilité pour la gauche en Bulgarie, l’alternative serait l’apparition d’un projet de gauche radical, qui nuirait non seulement aux socialistes et à ABC, mais à tous les acteurs politiques, assume M. Gueorguiev.

ABC de son côté s’est précipité pour conquérir la présidence et le parlement, en essayant de réunir autour de lui toute une pléiade de petites formations, commente Sega. Selon le journal, Gueorgui Parvanov, président du parti et ancien président de la République, essaye de « mitonner » les élections à venir (présidentielle et législatives potentielles) en se basant sur la recette suivante : une pincée de socialisme (pas le socialisme classique, mais celui du type socialisme de slogans, genre « une vie digne pour les Bulgares »), une dose forte de patriotisme (le choix d’ingrédients possibles est large : de la Turquie, par l’accusation de « néo-ottomanisme » jusqu’à la menace de l’islam radical). Ajouter quelques généralités sur l’expertise et la morale et voilà : même pas besoin de trop remuer.

Les partis auront besoin de tous leurs atouts et recettes très prochainement, à croire Daniel Smilov. Dans un entretien pour la BNR, le politologue envisage des élections anticipées même avant les prévisions qui ont été faites tout de suite après la sortie d’ABC du pouvoir. Les différents problèmes commenceront à s’accumuler et les aspects négatifs de la situation seront uniquement pour les partis restés dans la coalition au pouvoir, argumente M. Smilov. (Standart, Sega, bnr.bg)

L’étude

Les réseaux sociaux changent la donne sur le marché médiatique bulgare

Une étude sur les médias et l’influence politique, réalisée par le Centre pour l’étude de la démocratie (CED), scrute la forte dépendance des médias bulgares vis-à-vis de facteurs extérieurs et les nouvelles réalités propulsées par l’explosion des réseaux sociaux.

La pression extérieure sur les médias génère des dépendances politiques et économiques qui sapent la confiance du public. La presse écrite s’est avérée particulièrement vulnérable en l’absence de recettes publicitaires et face à la montée de médias en ligne gratuits, indiquent les auteurs de l’étude.

La transformation des médias en outils de déclenchement et de gestion de crises politiques s’est fait surtout sentir pendant les années 2013-2014. La crise économique, qui avait déjà anéanti la moitié du marché publicitaire, et l’explosion des réseaux sociaux et des communications mobiles ont facilité la pénétration de groupes oligarchiques. Leur importante part du marché médiatique a permis des niveaux de concentration inimaginables dans le passé et des pressions sur les élites politiques et l’administration publique, créant ainsi de nouvelles possibilités de redistribution des revenus et des ressources. Une situation comparable uniquement à celle de la privatisation de la fin des années 1990.

Le rapport examine également les nouvelles réalités nées de l’expansion des réseaux sociaux. Depuis 2008, le nombre des utilisateurs de Facebook en Bulgarie a progressé de 60 000 à plus de 3 millions. En 2013, les manifestations les plus importantes depuis 1990 ont été organisées via cette plateforme. Les experts signalent également le faible coût du contenu et la pression oligarchique pratiquement impossible sur les leaders d’opinion sur les réseaux sociaux. En Bulgarie, ceux-ci ont généré en 2015 des recettes entre 120 et 150 millions de leva (soit une hausse de 66% par rapport à l’année précédente).

A l’autre bout se situent les médias traditionnels. Fin 2015, 11% des Bulgares lisaient régulièrement un quotidien, soit le taux le plus bas de l’UE (à titre de comparaison, en 2000, ce taux dépassait 55%). Cette baisse spectaculaire du nombre des lecteurs s’explique tant par l’expansion d’Internet que par la perte de confiance dramatique dans les médias et les faibles revenus des lecteurs. Par rapport à 2008, l’année de début de la crise, les recettes de la presse écrite ont diminué de 60% (40 millions de leva en 2015). Cette diminution est d’un peu moins de 50% tous médias confondus.

Dans ce contexte, le grand événement sur le marché médiatique a été l’avènement d’un nouvel acteur, le Nouveau groupe médiatique bulgare de Delian Peevski et de sa mère, Irena Krasteva. Un nouveau modèle économique s’est installé dans les médias bulgares, celui des « investissements politiques » : la publicité dans des médias choisis était financée indirectement par la banque KTB (via des entreprises ayant bénéficié de prêts : Kia Motors, Vivacom, Technomarket, etc.). Rien qu’en 2013, l’année de l’explosion de la rue, le groupe de M. Peevski a investi quelque 150 millions de leva dans les médias. En 2014, près de 70% des journalistes bulgares travaillaient dans des médias appartenant à M. Peevski ou financés par la KTB.

Dès sa création, le Nouveau groupe médiatique bulgare, se rendant compte que la presse écrite ne serait pas suffisante pour véhiculer des influences politiques, a acquis les chaînes de télévision ТV7 et BBT (News 7), dont le financement s’est vite avéré trop onéreux vu le marché audiovisuel restreint. Il n’était plus possible de compter uniquement sur les budgets publicitaires d’entreprises financées par la KTB et on a commencé à utiliser des prêts ciblés consentis par la KTB en faveur de ces chaînes.

L’étude de la CED décrit tous les cas d’« ingénierie politique » de la part de l’empire médiatique de M. Peevski : attaques contre les manifestations de protestation et défense de la nomination de M. Peevski à la tête de la DANS, défense du gouvernement Orecharski, propagande en faveur du parti nouvellement créé de Nikolaï Barekov, etc.

A ce type de journalisme instrumentalisé s’est ajoutée l’autocensure pratiquée dans d’autres médias. Ainsi par exemple, BTV Media Group et Nova Broadcasting Group, qui à eux seuls sont arrivés à contrôler, en 2013-2014, entre 77% et 87% du marché audiovisuel, sont devenus de ce fait la cible d’intérêts politiques et économiques. Détenus par de grandes compagnies mondiales, leurs médias auraient pu cultiver la neutralité et l’équilibre. Au lieu de cela et vu le marché médiatique recroquevillé, des animateurs et des journalistes de premier plan se sont mis à s’autocensurer pour éviter les attaques politiques et être sûrs de garder leurs postes. La crise politique de l’été de 2013 est une bonne illustration d’une telle autocensure : l’appel des médias de M. Peevski à traiter de manière équilibrée l’action du gouvernement et les protestations a contribué à fausser l’image de la situation et à faire pression sur l’opinion. (Capital Daily, Sega, mediapool.bg)

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Dernière modification : 17/05/2016

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