Mardi 17 novembre

L’arrière-plan

Antonina Jeliazkova sur les dimensions culturelles et sociales su conflit

Dans les colonnes de Standart, Antonina Jeliazkova, experte en problèmes et conflits ethnoreligieux, directrice du Centre international d’étude des minorités et des interactions interculturelles, examine les tenants et les aboutissants sociaux et culturels des attentats de vendredi dernier à Paris.

« Pourquoi Paris ? Plusieurs prévisions et symptômes présageaient des attaques djihadistes en France et plus concrètement à Paris, souligne Mme Jeliazkova. D’abord, parce que la France et Paris restent depuis des siècles un symbole idéologique et une valeur très forts pour nous, représentants de la civilisation chrétienne, mais aussi pour les islamistes extrémistes. Berceau de la démocratie, du triptyque liberté-égalité-fraternité, de la fierté courageuse, la France et les Français incarnent dans leur chair ces valeurs humanistes. Et il est naturel que les ennemis de ces idées cherchent à détruire ces symboles « dangereux ». La barbarie craint la volonté de liberté et fusille ceux qui la portent en eux.

« Il est logique de chercher la réponse également dans les origines de l’immigration. En France prédominent les immigrants originaires d’anciennes colonies. Elevés au sein de leurs familles ou dans le microcosme des ghettos, ils ont été bercés dans un narratif historique parallèle entretenant une certaine version de leur mémoire tribale, clanique ou nationale et cultivant le rejet, la haine, l’insoumission à l’Etat d’accueil. De tels comportements mettent dans une situation très difficile les institutions chargées de la socialisation et de l’intégration des immigrants et créent un milieu propice à l’action des émissaires djihadistes parmi les jeunes immigrants de deuxième ou troisième génération.

« En troisième lieu, il me semble – bien que je ne dispose pas de suffisamment d’informations – que l’Etat a sous-estimé les menaces après les attentats contre Charlie Hebdo. On les a prises pour un acte de vengeance personnelle. Aujourd’hui, il est clair qu’on n’a plus à se leurrer. Toutefois, même en janvier 2015, il y avait des analystes qui disaient qu’il faut sensiblement repenser le statut des immigrants et les politiques d’immigration, qu’il faut modifier les codes sociaux ou éducationnels. Mais je ne pense pas qu’il y ait eu de changements substantiels dans la politique de l’Etat malgré les leçons cruelles de l’attentat de janvier.

« Je n’ai jamais été partisane de la thèse de Huntington d’un choc des civilisations. Je ne pense pas que l’Orient et l’islam mènent la guerre contre l’Occident et ses sociétés démocratiques, chrétiennes et laïques. Il est hors de doute qu’il existe des intérêts économiques et financiers transnationaux qui créent des contradictions entre l’Orient et l’Occident. Mais en l’espèce, il est évident que des barbares terroristes, résolument fascistoïdes, essaient d’imposer leurs vues perverses sur l’organisation du monde. Tôt ou tard, cette folie s’arrêtera, mais avant cela, les sociétés libres et démocratiques auront à concéder d’autres pertes humaines, des privations, la restriction de leurs libertés citoyennes, la peur et le stress.

« Les dirigeants européens ont perdu un temps précieux : le nombre des victimes civiles augmente, le patrimoine culturel est pillé ou détruit, des repères fondamentaux de la civilisation européenne sont mis en cause. Dans le même temps, en tant qu’adepte des valeurs libérales, je suis prête à défendre l’approche humaine envers les réfugiés, je m’oppose à l’érection de murs ou de barbelés aux frontières européennes. Et je me rends compte que les leaders européens ont de quoi être hésitants. Les décisions qu’ils doivent prendre sont drastiques et difficiles. Dans tous les cas, il s’agit de mesures complexes qui auront un impact sur les droits et les libertés des Européens autochtones.

« Quant à la Russie, l’entêtement avec lequel on la maintient en isolement est incompréhensible. En fait, après la tragédie à Paris, la politique vis-à-vis de la Russie est devenue plus modérée. Rappelons que pendant la Seconde guerre mondiale, les dirigeants occidentaux avaient dû ravaler, au nom d’une cause commune, leur intolérance envers Staline pour sauver l’Europe et le monde du nazisme.

« Je ne voudrais pas commenter les politiques ou les actions des Etats-Unis, parce que je ne les comprends pas, au moins ce qu’ils font pendant ces quinze dernières années. Les Etats-Unis réunissent depuis toujours les meilleurs spécialistes du monde en géopolitique, mais – on ne sait trop pourquoi – se servent rarement de leur expertise. C’est peut-être la peur qui les empêche d’agir et qui oriente leur action plus que symbolique à l’égard de Daech. Il est hors de doute que Daech dispose de sources de financement sérieuses et je suppose qu’il n’est pas difficile de les identifier et localiser. Une pression commune, politique et militaire, au niveau international devrait être capable d’en venir à bout ». (Standart)

La riposte

Les paramètres de l’action internationale contre Daech après les attentats de Paris, vus par Vladimir Tchoukov

« L’acte terroriste à Paris rapproche les grandes puissances » et « La terreur et les réfugiés changeront l’Europe » : deux titres choisis par Monitor et Standart pour présenter le point de vue de Vladimir Tchoukov, spécialiste du monde arabe, sur les événements sanglants à Paris replacés dans le contexte plus large du conflit syrien.
Analyser les événements à Paris exige un retour en arrière afin de réaliser une distinction claire entre les attentats du début de l’année et ceux qui ont bouleversé la capitale française neuf mois plus tard. En janvier, le monde de l’islam s’est attaqué à l’une des plus importantes composantes de la démocratie : la liberté d’expression, en réaction surtout aux caricatures du prophète Mahomet. Alors que la portée de l’attaque du vendredi dernier est beaucoup plus large : il s’agit d’un attentat contre l’Etat et la politique étrangère de la France. Le choix des cibles alimente la thèse que c’est une attaque contre le président François Hollande, porteur de la politique que mène la France depuis quatre ans : le stade où il se trouve est en soi une cible isolée ; les attentats ne démarrent pas au même moment, la stratégie étant de dérouter la police ou de la détourner vers les autres cibles.

Concernant l’identité des auteurs, plus nombreux cette fois-ci, ils sont à nouveau des représentants d’une deuxième génération de Français [d’origine arabo-musulmane] comme les frères Kouachi. En revanche, concernant leur appartenance à Daech, cette fois-ci il ne s’agit pas de « sympathisants » mais de personnes ayant reçus des ordres de Daech. Quelques jours seulement avant les attentats, un gouvernement arabe informait ses partenaires, dont la France, que Daech avait ordonné une série d’attentats contre des pays qui frappent ses positions en Syrie et en Irak.

Forte de ses ambitions de politique étrangère et de son assurance de jouer un rôle clé dans la lutte contre le terrorisme, la France n’a aucune intention de repenser sa politique extérieure. Bien que l’ancien premier ministre Dominique de Villepin appelle à un « plus grand équilibre de la politique en Syrie », aucun autre grand acteur politique français, comme par exemple Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen (bien qu’ils s’attaquent à la politique de sécurité du gouvernement) ne remet en cause la politique extérieure suivie par la France. Donc, la réponse de la France sera à la hauteur de l’agression commise : il est logique que les frappes françaises contre Daech visent rapidement son fief de Raqqa.

La raison de ses actes terroristes, la France doit la chercher surtout dans sa politique extérieure, a précisé le gouvernement de Damas. Selon un journal libanais, la France se serait trop fiée aux services de renseignement turcs, logiquement considérés comme très bien informés des activités de Daech en Syrie : selon les dernières données de renseignement, après l’attentat contre Charlie Hebdo, d’autres actes terroristes n’auraient pas dû être entrepris contre la France par Daech. Les renseignements recueillis comme l’un des facteurs qui conditionnent la prise de décisions politiques doivent être finement précisés.

Les actes terroristes vont contribuer au rapprochement des positions des parties prenantes dans les négociations relatives à la situation en Syrie. Celles-ci ont compris qu’aucun territoire national n’est épargné par le risque d’attentats. Même s’il ne s’agit que d’intentions, un certain consensus se profile déjà : après son intervention militaire en Syrie, la Russie aura sûrement un rôle directeur concernant le futur modèle de gouvernement syrien. La thèse selon laquelle la Russie cherchera « la formule égyptienne » pour la Syrie, « l’Abdel Fattah al-Sissi syrien » pour la période de l’après Assad sur la base d’une forte mobilisation dans la lutte contre Daech, n’est pas privée de logique, d’autant plus qu’elle est la seule qui fasse consensus.
La Jordanie qui a salué l’intervention de la Russie en Syrie (ce qui la différencie de la position formelle de l’Arabie Saoudite, de la Turquie et du Qatar) se serait vue confier lors du Sommet « Vienne II » l’inventaire des organisations devant être déclarées terroristes : une décision qui récompense la politique d’Amman pour sa position relativement équilibrée dans le contexte des relations complexes entre les deux coalitions en Syrie. Il est également considéré que la Jordanie dispose de très bons renseignements concernant les mouvements islamistes dans la région et de très fiables services de renseignement.

Au-delà, les actes terroristes et les réfugiés sont deux grands enjeux susceptibles de changer une Europe organisée autour d’un centre politique, symbolisé par la France, et dotée d’un leader économique – l’Allemagne. La Bulgarie, pour sa part, doit situer sa politique européenne dans un contexte national dans la mesure où les nombreux membres de l’UE ont une lecture différente des faits. A l’instar de ce qui a été entrepris par la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, la Bulgarie doit faire sa lecture des événements et coordonner son action avec celle de la Roumanie. (Standart, Monitor)

La polémique

De Syrie, la guerre se déplace en Europe et pourrait atteindre la Bulgarie

Dans une interview polémique pour Troud, Mohd Abuassi, palestinien, docteur en sciences politiques et directeur du Centre de recherches du Moyen-Orient, une ONG pro-palestinienne militante, revient sur les raisons de la montée de Daech. Les attaques de Paris ne sont pas une surprise pour tout spécialiste en la matière. Mais cette tragédie représente une nouvelle étape du conflit avec Daech. Jusqu’à présent l’organisation ne s’était pas permis des opérations en Europe. Les attaques précédentes étaient l’œuvre de leurs sympathisants, de « loups solitaires », tandis que l’attaque du 13 novembre est une opération bien coordonnée. Cette nouvelle situation montre que, de Syrie, la guerre se déplace en Europe.

M. Abuassi revient sur les forces de Daech qui, selon ses informations possède une armée d’environ 120 000 hommes (70 000 en Irak, les autres en Syrie), qui ont reçu un entraînement très sérieux de six mois avant d’être incorporés. Plus de 35 000 (parmi lesquels 12 000 européens) combattent depuis des années et ont une excellente formation et expérience de terrain. Même si avec les forces armées européennes et américaines et les nouvelles technologies, combattre avec Daech ne devrait pas être problématique, pour combattre le terrorisme des actions militaires uniquement ne sont pas suffisantes. L’opération en Afghanistan, qui non seulement n’a pas déraciné l’Al Qaïda, mais au contraire, l’a multipliée, en est la preuve. L’Etat islamique est né et continue à grandir parce que l’idéologie est toujours vivante et qu’elle est financée par l’Arabie Saoudite, affirme M. Abuassi.

« Si nous sommes horrifiés que Daech décapite, tue, coupe les mains, tout cela à cours légal sur les places d’Arabie Saoudite. Mais les Etats-Unis et le monde occidentale ne disent rien, car l’Amérique a signé des contrats d’armement de 63 milliards de dollars et la France de 39 milliards de dollars [avec l’Arabie Saoudite]. Paris a fait ce compromis, mais au nom de quoi ? Pourquoi vendre des armes à un pays qui finance ceux qui l’attaqueront ensuite … 1 200 français combattent en Syrie, la France produit-elle-même des terroristes avec sa politique étrangère », objecte M. Abuassi.

La Turquie et Daech ont besoin l’une de l’autre. « Les Turcs font semblant de frapper quelque part, mais Daech le prend assez bien, car il sait qu’Ankara est sous pression. Daech n’attaque rien de turc et le pétrole de Syrie continue à être vendu en Turquie ». Les Américains ont attendu ce lundi pour frapper dix camions-citernes de Daech. « Pourquoi pendant des années personne n’attaquait les champs de pétrole et les canaux d’exportation ? C’est exactement d’eux que Daech se finance. Et il gagne au moins 40 millions de dollars par mois du commerce pétrolier avec la Turquie », continue M. Abuassi.

La Bulgarie ne doit pas se croire à l’abri ; sur son territoire il y a des réfugiés, des minorités, de la tension sociale. Si des mesures préventives ne sont pas prises, des problèmes pourraient survenir. De nombreux combattants djihadistes passent par le pays et y reçoivent de l’aide logistique. Cela signifie qu’il existe dans le pays une organisation, qui est liée d’une certaine manière avec Daech. Et il est impossible que ceci soit ignoré par les services de sécurité, finit M. Abuassi. (Troud)

Dernière modification : 18/11/2015

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