Mardi 20 janvier

LE TOLLE

PROTESTATIONS DE JOURNALISTES EN SOUTIEN DES MEDIAS SANCTIONNES PAR LA COMMISSION DE CONTROLE FINANCIER

Quelque deux cents personnes ont protesté hier devant le parlement en défense de la liberté d’expression et contre la décision de la Commission de contrôle financier (CCF) d’infliger des amendes record au groupe Economedia, éditeur de Capital, Capital Daily et Dnevnik (160 000 leva), et au média régional de Vratsa Zov News (100 000 leva) au motif de « manipulation du marché » (voir notre revue du 15 janvier). Les sanctions visent, notamment, des publications de l’été dernier sur des informations boursières et sur la Fibank. Deux autres médias, Mediapool et Bivol, sont également menacés de sanctions au même titre.
La manifestation était organisée à la suite d’un appel lancé sur Facebook par le Réseau pour la liberté d’expression. Les protestataires, dont certains arboraient des masques du chef de la CCF Stoyan Mavrodiev, étaient venus de différents journaux ou médias électroniques pour dénoncer la « censure » exercée par l’autorité publique sur la presse et mettant en péril la survie de certains des médias concernés, informe Mediapool.
Les manifestants ont introduit au parlement une déclaration contre les tentatives de censure de médias de la part d’institutions publiques.
Deux organisations de journalistes, l’Union des éditeurs en Bulgarie et l’Association des journalistes européens, se sont solidarisées avec les médias sanctionnés et ont publié des déclarations contre les tentatives de la CCF de s’arroger des droits de contrôle sur la presse.
Une autre organisation, l’Union médiatique bulgare, regroupant des médias financés encore récemment par la banque KTB et réputés proches du député MDL Delian Peevski, s’est démarquée par une contre-déclaration accusant le groupe Economedia d’avoir obtenu un projet de 3 000 000 leva de la fondation America for Bulgaria. Les membres de cette union estiment inadmissible qu’un « média bulgare soit financé par une institution étrangère parce qu’un tel lien parle de certaines dépendances qui n’ont rien à voir avec la liberté de la presse et les principes du marché ». Cette lettre ouverte est adressée aux chefs de l’Etat, de l’Assemblée nationale et du gouvernement, ainsi qu’à l’ambassadeur américain à Sofia. (mediapool.bg, Capital Daily, Sega, Troud)

LE CRI
LE DESESPOIR FACE A LA TOUTE-PUISSANCE DE LA MAFIA

« Les Bulgares ne disposent pas d’atout contre les mafieux. Les autorités de contrôle sont devenues les avocats des relations dangereuses au plus haut niveau de l’Etat », titre Sega dans un long éditorial, signé par la journaliste Svetlana Gueorguieva.
La Bulgarie est le seul Etat membre de l’Union européenne où la mafia et ses oligarques se sont accaparés les ressources humaines et les autorités de contrôle au pont qu’il faille se battre pour chaque centimètre de territoire et contre tout responsable malfaisant. Le Moyen Age et le féodalisme, emballés dans le papier luisant de l’Etat démocratique : ainsi peut-on décrire la situation en Bulgarie, membre de l’UE et de l’OTAN. La loi n’ayant aucun sens dans ce pays, les ministres sont contraints de la faire appliquer par des instructions écrites. Une situation absurde, empreinte de l’impuissance des gens ordinaires, qui forment le vœu que l’ambassadeur de France soit « impressionné, surpris et indigné » afin que les choses bougent. La lutte est tellement inégale qu’il faut un ambassadeur de France pour que celle-ci aboutisse à un succès partiel (La journaliste cite les affaires Borilski et Belvédère pour lesquelles l’intervention de la France a été cruciale.). « Je n’ai évoqué qu’un seul cas mais la réaction des juges m’a fait comprendre que le problème est beaucoup plus important », conclut le diplomate en tirant ainsi droit au but.
Le problème est gigantesque et la Commission européenne en fait état dans chacun de ses rapports depuis déjà huit ans. Et alors. La pression n’est suffisamment pas forte ni de l’extérieur, ni de l’intérieur. Les succès ne sont que partiels et sporadiques. Les mafieux continuent à tirer les ficelles et les citoyens n’ont d’autre choix que d’endurer. Ils croient naïvement dans le contrat social conclu avec ceux qu’ils investissent du pouvoir.
L’année dernière, des sommets ont été atteints. Une grande banque a été spoliée. Les fonds de pensions ont été profondément ébranlés. Le budget a été siphonné. Les coupables n’ont pas été identifiés. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de contre-pouvoir. Le parquet, par exemple, s’est fait l’avocat du parlementaire Delian Peevski faisant l’objet d’un signalement relatif à son train de vie. La procureure saisie n’a pas ménagé ses efforts dans une plaidoirie acharnée afin de convaincre que « tous les soupçons sont humainement possibles » mais illogiques et ne représentent aucun intérêt pour les enquêteurs. Certes, Tsvetan Vassilev, sponsor de longue date de M. Peevski, n’a pas bénéficié de la même faveur car les gens au pouvoir ont voulu se débarrasser de lui. Le parquet a du flair et en tient compte. Et quant à Nikolaï Barekov, créateur de ce « malentendu politique » qu’est le parti Bulgarie sans censure, l’accusateur public attend des consignes claires à son sujet.
Les autorités de contrôle ne se cachent plus lorsqu’elles se mettent du côté des mafieux. La loi n’est appliquée que lorsque celles-ci doivent justifier leurs propres affaires scandaleuses et elle est privée de toute force lorsqu’il faut défendre les droits des citoyens.
Aucune autorité en Bulgarie n’est en mesure d’élucider l’affaire KTB, d’auditer la Banque nationale de Bulgarie et la Commission de contrôle financier, de vérifier les relations entre les différents représentants des trois pouvoirs ni de dévoiler ces relations dangereuses qui unissent aux criminels les responsables des institutions judiciaires et des régulateurs indépendants. La situation est si grave que mêmes les forces de l’ambassadeur de France n’y suffiraient pas. Nous les Bulgares en sommes responsables. Nous avons donné vie à la mafia qui risque de nous étouffer. Car toute tentative de la part du petit nombre de médias honnêtes de rendre compte d’irrégularités, d’infractions ou de crimes se heurte à la répression. (Sega)

LE BANQUET
POUTINE, LA RUSSIE, L’EUROPE… LE POINT DE VUE DU POLITOLOGUE IVAN KRASTEV

Plusieurs médias bulgares, dont Pressa, publient l’interview accordée récemment par le politologue Ivan Krastev (Centre de stratégies libérales) au magazine autrichien Profil et portant sur ses impressions personnelles à propos du président russe Vladimir Poutine, sur les thèmes abordés lors d’un dîner avec celui-ci, etc.
M. Krastev s’explique le fait d’avoir été invité, parmi de nombreux autres convives, à un dîner offert par M. Poutine par ses positions souvent critiques sur la Russie. « Je ne pense pas que c’était une invitation personnelle de sa part », dit-il. « Peut-être cette idée est-elle venue de son entourage – quelqu’un aurait peut-être conseillé le président russe d’écouter également des avis critiques ».
Il décrit l’homme fort de la Russie comme un esprit extrêmement rectiligne, comme une personne qui n’éprouve pas le besoin de plaire aux autres. « Ce qui est un signe clair qu’il se sent leader, qu’il peut dire tout ce qu’il souhaite. Cela fait partie de son style impérial… Un charisme relevant directement de son pouvoir ».
M. Poutine n’est pas un paranoïaque au sens classique du terme, souligne M. Krastev. Mais il éprouve de la méfiance et de l’hostilité vis-à-vis de l’Occident, comme d’ailleurs une bonne part des Russes actuellement. Quand on lui parle de protestations, il ne demande pas quelle en est la raison, mais qui se tient derrière ces actions. Il est fermement convaincu que l’instabilité autour de la Russie est fomentée par les Américains qu’il considère dans le même temps – ce qui est paradoxal – comme faibles. Il croit de plus en plus dans sa propre propagande. A ses yeux, l’Europe ne représente pas un véritable danger : derrière toute action européenne se profile l’Amérique.
M. Poutine sous-estime et méconnaît à la fois l’Europe. Il existe déjà un consensus dans l’UE à propos du leader russe et il n’a pas fait preuve de beaucoup de clairvoyance en s’alliant à des partis de l’extrême droite ou de l’extrême gauche européenne (le Front national en France, Podemos en Espagne) parce qu’un jour certains de ces partis pourraient arriver au pouvoir. En agissant ainsi, il a défié les élites européennes et perdu leurs sympathies.
La raison de ce dîner ? Expliquer pourquoi la Russie fait ce qu’elle fait actuellement sans s’embarrasser de parler de ce que la Russie fera demain. « D’une part, le président russe n’aime pas dévoiler son jeu et, d’une autre, il ne sait pas lui-même où il va. Il improvise tout simplement ».
La prise de la Crimée était une tentative de dissimuler la perte de Kiev. Il existe depuis 2008 des plans d’une escalade militaire en Ukraine, mais la décision politique de l’annexion de la Crimée n’a été décidée qu’en 48 heures, à la veille de l’intervention militaire, par désespoir. M. Poutine comptait ainsi réparer le revers essuyé en Ukraine à la suite de la révolte populaire. La seule chose qu’il craint est de paraître faible.
Et sa vision sur la Russie dans cinq ans ? « Cela peut vous paraître étrange, mais je ne l’ai pas comprise. Il se tenait sur la défensive. Je dirais qu’il s’oriente beaucoup plus vers l’isolement que vers l’impérialisme. M. Poutine est en train d’imposer à la société russe d’aujourd’hui un modèle européen conservateur du XIXe siècle. Comble d’ironie historique, il accuse l’Europe d’irréligion et de décadence comme le faisait l’Europe à l’endroit de la Russie il y a cent ans, au moment de la révolution russe ».
Selon M. Krastev, la politique d’isolement du président russe vise en premier lieu de protéger la Russie contre le reste du monde. « Son principal objectif n’est pas de refaire les frontières. C’est la nature même des frontières d’aujourd’hui qui l’inquiète. Poutine a peur des frontières ouvertes sur le plan économique, mais aussi culturel. Selon lui, la civilisation russe devrait se délimiter par rapport aux autres ».
Et les sanctions ? Atteignent-elles leur but ? « Le but des sanctions était de montrer à Poutine que la société européenne est prête à souffrir les mesures visant à sauvegarder l’ordre international. D’aucuns estiment que les sanctions n’ont pas atteint l’effet escompté. Ce n’est pas vrai – elles ruinent l’économie russe. Mais la politique russe ne change pas pour autant. Et c’est là le problème ».
Est-ce que les Européens se sont trompés par rapport à la Russie ? « Ils ont estimé à tort que Poutine et son gouvernement sont prêts à tout pour de l’argent. On peut être corrompu et, dans le même temps, avoir une mission. S’il s’agissait uniquement d’enrichissement, le Kremlin n’aurait jamais annexé la Crimée. Lorsqu’on a accumulé plusieurs milliards, on réfléchit à sa place dans les manuels d’histoire ». (Pressa, 24 Tchassa, Troud)

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Dernière modification : 20/01/2015

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