Mardi 20 septembre

Le rejeton

« Nous allons l’acheter toute entière, la Bulgarie » : la réplique du député russe Piotr Tolstoï qui fait bouillonner d’indignation les Bulgares

A la veille des dernières élections législatives en Russie, Piotr Tolstoï, candidat sur la liste de Russie unie, le parti du président Poutine, a été interviewé par une journaliste bulgare. A la fin du bref entretien, l’envoyée de la télévision nationale bulgare (BNT) lui a souhaité de mener une politique bienveillante vis-à-vis de la Bulgarie, une fois élu. La réponse a fusé d’un trait : « Bien entendu. Nous allons simplement l’acheter toute entière, la Bulgarie. Nous avons déjà acheté la moitié de son littoral ». Diffusée dimanche dernier par la BNT au journal de 20h, la phrase a déclenché de vives réactions.

Arrière-arrière-petit-fils de l’illustre écrivain Lev Tolstoï, Piotr Tolstoï a débuté sa carrière dans les bureaux du Monde et d’AFP à Moscou, avant de devenir la vedette de l’émission de grande audience Vremia de la télévision publique russe. Connu pour ses attaques arrogantes et fielleuses contre des opposants au régime de M. Poutine, il est entré dans la liste de scrutin de Russie unies pour la Douma. Dans le même temps, ses positions belliqueuses à l’égard de l’Ukraine lui ont valu une interdiction d’entrée dans ce pays.

L’un des premiers à réagir a été le ministre des affaires étrangères, Daniel Mitov, qui a protesté sur sa page Facebook : « Un avis arrogant, résolument erroné, qui ne contribue nullement au développement des relations bilatérales. Comme j’estime qu’il ne coïncide pas avec la position officielle russe, je ne trouve pas nécessaire de le commenter. J’apprécierais pour autant que les institutions russes trouvent le moyen de s’en démarquer. A défaut, cela signifierait que l’avis de cette personne n’est pas à prendre au sérieux. La Bulgarie n’est pas et ne sera jamais à vendre ! ».

Standart réserve sa une aux propos, jugés scandaleux, de M. Tolstoï et donne la tribune à plusieurs politiciens. Selon Ivaïlo Kalfine, candidat d’ABC à la présidentielle, quiconque espère gagner de l’influence avec de tels propos mordra la poussière. Quant à la réaction bulgare, elle devrait être à la fois ferme et diplomatique. « On ne défend pas ses positions en criaillant ».

Un autre présidentiable, Traïtcho Traïkov du Bloc réformateur, s’étonne de l’absence de réaction officielle de la part du gouvernement ou de protestations de nationalistes « drapés dans les couleurs nationales » devant l’ambassade de Russie.

Andreï Kovatchev, député européen du PPE/GERB, s’indigne à son tour et attend des excuses officielles de la part de M. Tolstoï, désormais élu.

Selon le député Valeri Naïdenov (FP), il n’y a rien de fortuit dans les propos de M. Tolstoï. « A voir l’influence grandissante des partis nationalistes [en Russie], on peut juger des processus dans la politique russe. Cette déclaration, qui n’est pas accidentelle, est la continuation d’une politique sérieuse et d’une réorientation de la société russe dans son entier vers des ambitions impériales maladives ».

Gueorgui Kadiev, député non-inscrit (dissident du PSB) et fondateur du nouveau parti Etat normal, réagit à une autre partie de l’entretien avec Piotr Tolstoï. Selon ce dernier, « l’UE a besoin d’une profonde réforme, d’un renouvellement de ses dirigeants et d’une renonciation à sa politique de rattachement de pays qui entrent dans la zone des intérêts nationaux de la Russie ». Pour M. Kadiev, il est question d’une ingérence dans les affaires européennes et le ministère bulgare des affaires étrangères doit protester et demander des explications au parti Russie unie.

Metodi Andreev, député GERB, s’indigne lui aussi contre le silence du gouvernement bulgare face à une telle manifestation « d’arrogance impériale », à un « persiflage aussi humiliant pour l’amour-propre des Bulgares ». « Ce qui nous lie à la Russie, ce sont les oligarques, la façon dont la transition a eu lieu là-bas et chez nous. […] Chaque fois que la Bulgarie a cherché de la sécurité auprès de la Russie, elle a trouvé de la dépendance », relève-t-il dans une interview pour Standard.

« La nature se repose », aurait répondu un jour Lev Tolstoï à des amis qui lui demandaient pourquoi ses descendants ne semblaient pas avoir hérité de son génie. Rappelant sur son blog cette boutade, le politologue Ognian Mintchev relève que le député nouvellement élu P. Tolstoï porte toutes les qualités négatives d’un fonctionnaire impérial russe, l’obséquiosité envers les supérieurs (à en juger par les slogans de sa campagne) et le mépris pour les petits. Quoi de mieux offrir à des gens, englués dans le non-sens de leur quotidien, que la grandeur de la « mère Russie », capable de conquérir et mettre à genoux tout pays ?

Sur la BNT, Ilian Vassilev, ancien ambassadeur à Moscou, voit M. Tolstoï comme un rouage de la machine de propagande russe. En ce sens, il faut être content que son « hooliganisme politique » ait mis au grand jour la mentalité et la vision de certains cercles de l’élite au pouvoir. « M. Tolstoï dit ce que nous taisons : toutes ces années, la Bulgarie n’arrive pas à se faire respecter par la Russie. […] Plusieurs politiciens à Moscou considèrent comme de la géopolitique l’acquisition de biens immobiliers en Bulgarie, alors que nous restons sans défense, nous sous-estimons le danger ».

Fin 2015, le volume des investissements russes en Bulgarie s’élevait à 1,9 milliards d’euros. Selon les statistiques des agences immobilières, fin 2013, quelque 320 000 Russes avaient acquis des biens immobiliers dans les stations balnéaires (soit un tiers du bâti résidentiel dans cette zone ou 8% des logements dans tout le pays). Selon des sources russes, il s’agit d’un investissement dans le résidentiel de l’ordre de 4 à 5 milliards de dollars. Après un certain ralentissement du fait de la dépréciation du rouble russe, ce processus a repris de plus belle à la fin de 2015. Selon les agences immobilières, l’intérêt des acheteurs russes pour Sofia et les grandes villes ne cesse de grandir, résume Standard. (tous journaux, mediapool.bg, dnevnik.bg, bnt.bg)

L’Influence

Pour Yassen Boïadjiev, le gouvernement courtise les intérêts économiques liés au MDL en vue de bénéficier de son soutien à l’élection présidentielle

La question de savoir quel candidat soutiendra le MDL à l’élection présidentielle est importante dans la mesure où sa réponse peut s’avérer décisive lors de cette élection. D’autant plus qu’il ne faut pas forcément que le nom de la personne soutenue soit indiquée. Telle est la thèse qu’érige en chapeau de son article le journaliste Yassen Boïadjiev qui propose pour la Deutsche Welle une analyse des indices permettant de trouver la réponse à cette question.

Peut-on élire le président bulgare sans le soutien du MDL ? C’est là une question qui anime depuis longtemps les débats. Les 300 à 400 000 (et le cas échéant davantage) de voix contrôlées par le MDL (le plus souvent par la menace) sont-elles en mesure de faire pencher la balance du scrutin, compte tenu du fait que ces électeurs peuvent être contraints de voter d’une façon prédéterminée, voire de s’abstenir ?

Dans un contexte où le seuil maximal de voix que le GERB peut atteindre seul ne dépasse pas le million de suffrages, alors qu’il y a cinq ans, Rossen Plevneliev a eu besoin de 1,6 million de suffrages au deuxième tour pour être élu, il paraît plus qu’évident que les 400 000 suffrages du MDL, exprimés ou pas lors d’un éventuel deuxième tour, ne sont pas à sous-estimer, souligne le journaliste.

« Le MDL analysera attentivement les plates-formes des candidats et contribuera à ce que soit élu celui qui satisfait le plus l’intérêt national », avait déclaré Moustafa Karadaïa lors de la séance inaugurale de la saison parlementaire (voir la revue du 2 septembre). La définition de cette notion étant vague et n’ayant probablement qu’un sens de façade pour le MDL, il convient d’étudier d’autres aspects de la situation actuelle en Bulgarie. Analyser attentivement certains événements et transactions et remonter pour ainsi dire le chemin de l’argent sur le marché politico-économique en Bulgarie serait la bonne démarche. On pourrait ainsi constituer quatre groupes d’exemples démontrant des agissements de la part des gouvernants à l’endroit du MDL.

Le premier groupe, le plus visible et le plus anodin à la fois, concerne le soutien financier direct aux communes. Le mois dernier, un peu plus de 27 millions de leva ont été octroyés à 43 communes, dont 14.5 millions sont revenus à plus de 30 communes administrées par le MDL. Il est à noter tout de même que parmi celles-ci figure (probablement par hasard) la commune de Djebel dont le maire a démissionné du MDL pour intégrer DOST.

D’un deuxième groupe, dont l’intérêt matériel est de loin plus important, relèvent les transactions et les événements liés aux actifs acquis avec l’argent des déposants de la KTB ruinée. Plus explicitement, pour compenser les pertes des déposants, l’Etat a utilisé quelques milliards de l’argent des contribuables. Remettre cet argent dans la caisse de l’Etat n’était pas impossible, pour peu qu’on vende les actifs de la KTB à leur juste valeur. On a choisi de les donner. La différence entre leur prix réel et leur prix de vente est affectée (sous la forme d’entreprises, de biens immobiliers ou de commissions dont le montant s’élève à des millions) à ceux qui ont provoqué la faillite de la banque. Il s’agit plus précisément des actifs de la BTK (Vivacom) dont la vente apportera beaucoup moins à l’Etat que ce que la KTB avait versé à l’époque, de ceux de l’entreprise Dunarit (usine militaire) en fonction de l’aboutissement de la bataille pour son acquisition (pour rappel, celle-ci implique des institutions publiques et des juridictions), ainsi que du sort de la "nouvelle imprimerie de Peevski" (près de l’aéroport de Sofia) que les syndics de la KTB ont décidé de vendre pour seulement quelques millions de leva bien que son propriétaire doive à la banque dix fois plus.

Le troisième groupe comprend les acquisitions par voie de privatisation. Il y a dix jours, une petite société de Stara Zagora parfaitement inconnue d’un capital de 3 leva et dont les actifs s’élèvent à 1 000 leva, possédée officiellement par trois jeunes d’une vingtaine d’années et seul participant (par hasard) à l’appel d’offres, a pu acquérir le Club diplomatique de Boyana pour 8,5 millions de leva. Ce bien public, l’un des plus précieux à Sofia, fait partie de la SARL Adis, inclus dans la liste des sociétés dont la privatisation est interdite par l’Assemblée nationale. L’évolution du conflit relatif au port de plaisance, propriété publique, voisin de la résidence maritime du président d’honneur du MDL, Ahmed Dogan, est à suivre également.

Le quatrième groupe comprend des événements phares dans le domaine des marchés publics. La société Vodstroï, qui s’est fait attribuer en quelques années des marchés publics pour un montant total de plus de 800 millions de leva, vient d’en remporter un nouveau pour 28,5 millions de leva dans le domaine de l’infrastructure ferroviaire. Une autre petite société, très endettée à l’égard de l’Etat et des banques, s’est fait attribuer par la Compagnie nationale de l’infrastructure ferroviaire un marché pour 120 millions de leva pour moderniser le chemin de fer entre Sofia et Elin Pelin et s’est fait octroyer 29 millions de leva par la Banque bulgare pour le développement (publique).

Et enfin, il est à suivre l’évolution de certains contentieux judiciaires opposant la chaîne Technomarket (relevant de l’héritage de la KTB et acquise par Peevski) et la société "Glorient Investment Bulgaria". Technomarket non seulement ne verse pas à la Glorient Investment les loyers pour les biens immobiliers utilisés mais tente de se les approprier par voie judiciaire. La réaction du parquet aux allégations de Tsvetan Vassilev dans son dernière interview sera également significative (Rappel : comme indiqué dans la revue d’hier, le Parquet a déclaré ne pas envisager de vérifier lesdites allégations).

En conclusion, le journaliste rappelle une autre déclaration du MDL à l’ouverture de la session parlementaire selon laquelle "l’élection présidentielle est considéré non seulement comme un événement politique mais comme faisant partie du processus de restructuration de la configuration politique « et constitue le début d’un nouveau gouvernement du pays ». (mediapool.bg)

Le funambule

Le premier ministre bulgare réussit à maintenir l’équilibre dans la politique étrangère du pays

« Toujours avec l’Allemagne, jamais contre la Russie ». C’est ainsi que le principe clé de la politique étrangère bulgare avait été formulé par le roi Boris III à l’adresse de Joachim von Ribbentrop. Même si depuis la Deuxième Guerre mondiale et surtout les deux dernières décennies, beaucoup de facteurs géopolitiques ont changé, ce principe continue d’être valide, écrit le politologue Dimitar Ganev dans une analyse pour ClubZ. A présent le pays est obligé d’adapter sa politique également à des acteurs comme les Etats-Unis, l’OTAN, l’UE, la Turquie, le groupe de Visegrád, ce qui en soit est déjà un art. L’analyse positionne dans ce contexte « les équilibres et les virages » du premier ministre bulgare lors de son deuxième mandat.

Le deuxième gouvernement Borissov a entamé son travail dans un contexte de relations russo-américaines très tendues du fait de la crise en Ukraine. Personne ne parlait du projet de la centrale nucléaire à Belene et le projet South Stream était arrêté et remplacé par le projet Turkish Stream. La Bulgarie respectait strictement ses engagements vis-à-vis de l’OTAN et de l’UE. Quant au premier ministre, il avait peu de possibilités de manœuvrer.

Quelques mois plus tard, une certaine atmosphère de détente dans les relations russo-américaines a commencé à être observée dans le contexte de la crise en Syrie. Ceci a permis à Boïko Borissov « de dire de temps en temps du bien à propos des Russes en flirtant avec les sentiments russophiles d’une grande partie des Bulgares ».

La crise des réfugiés a suivi, ainsi que la crise dans les relations entre la Turquie et la Russie, après qu’un chasseur russe a été abattu par la Turquie (voir notre revue du 25 novembre 2015). Tout cela a ouvert un large espace à M. Borissov pour manœuvrer. Dans le gel du projet Turkish Stream, il a vu une chance pour redémarrer le dialogue énergétique avec la Russie. Un nouveau projet initié par M. Borissov, celui de la construction d’un hub gazier, est apparu à l’horizon. Le conflit entre Moscou et Ankara et le soi-disant embargo touristique russe contre la Turquie a également permis de renforcer la présence traditionnelle de touristes russes sur la côte bulgare. Mais la tension dans les relations entre la Russie et l’UE rend cette démarche de réchauffement bulgaro-russe très difficile et délicate. L’équilibre dans les relations de la Bulgarie avec les structures euro-atlantiques doit être maintenu. C’est la raison pour laquelle le premier ministre encourage le discours pro-atlantique de son ministre des affaires étrangères Daniel Mitov et garde le bon ton envers le président de la République Rossen Plevneliev.

Contrairement aux relations russo-bulgares, la politique bulgare envers la Turquie est une démonstration de persévérance, commente M. Ganev. M. Borissov fait tout le possible pour garder un contact excellent avec Erdoğan. Il y a un an seulement, le premier ministre était le plus grand lobbyiste du président turc à Bruxelles, écrit le politologue en faisant allusion au fait qu’à l’automne dernier, la Bulgarie a été le seul Etat membre de l’UE à soutenir l’idée turque de créer une zone de sécurité en Syrie (revue de presse du 24 septembre 2015).

Beaucoup de gens se demandent quelle est la raison de ce comportement servile à l’égard de la Turquie. La réponse est simple : les réfugiés, commente le politologue. M. Borissov sait très bien que la décision « d’inonder ou non l’Europe avec les réfugiés » qui sont à présent en Turquie ne dépend pas de Sofia, mais se décide en fonction du dialogue entre la Turquie et l’Europe. Mais il n’est cependant pas un secret qu’Erdoğan est en mesure de décider par quel trajet orienter un flux migratoire potentiel vers l’Europe : par la Grèce ou par la Bulgarie. Et M. Borissov est conscient qu’un scénario de passage éventuel de dizaines de milliers de migrants par la Bulgarie serait catastrophique non seulement pour lui en tant que premier ministre, mais également pour la Bulgarie.

Jusqu’à présent le premier ministre bulgare réussit à garder l’équilibre et ses virages à l’Est ne se font pas au détriment de la loyauté du pays envers l’UE et l’OTAN. Mais la réponse à la grande question : est-ce que la Bulgarie sera en mesure de capitaliser et de tirer profit de cet équilibre ?, ne se décide malheureusement pas uniquement à Sofia, conclut le politologue. (ClubZ)

Dernière modification : 20/09/2016

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