Mercredi 11 mai

Le branle-bas

Démission surprise d’Ivaïlo Kalfine du gouvernement et retrait d’ABC de la majorité parlementaire

La tension au sein de la coalition au pouvoir, suscitée par le veto présidentiel sur les amendements au Code électoral (voir notre revue du 10 mai) a pris hier une tournure tout à fait inattendue. Ivaïlo Kalfine, vice-premier ministre et ministre du travail et de la politique sociale, seul ministre d’ABC au sein du cabinet, a donné sa démission. Le parti lui-même a annoncé retirer son soutien au gouvernement.

La démission de M. Kalfine a été acceptée par le premier ministre « sur-le-champ et sans état d’âme », note Sega. En décalage avec cette équanimité par M. Borissov, les autres partis de la coalition ont réagi par des attaques violentes contre ABC et son leader Gueorgui Parvanov, les accusant d’agir selon un scénario bien orchestré au mépris des intérêts nationaux.

Dès l’après-midi, Roumen Petkov, porte-parole d’ABC, avait annoncé lors d’une conférence de presse spéciale que son parti examinerait à sa conférence nationale, fixée pour dimanche prochain, la question du départ d’ABC de la coalition gouvernementale. Pour tout motif de ce départ, M. Petkov avait indiqué « la façon viciée dont est gouverné le pays », citant l’exemple du bâclage en deux jours de deux cents articles du code électoral par le parlement. Quelques heures après, le retrait d’ABC a été annoncé et, en l’absence d’une déclaration officielle, des bouts d’explications ont commencé à circuler : la détérioration des relations avec la Russie, des « négociations secrètes » entre la ministre de l’énergie et la compagnie américaine Westinghouse, la frustration de députés ABC de voir sans cesse leurs initiatives législatives bafouées par le GERB.

Pour les autres membres de la coalition, le retrait intempestif d’ABC s’explique par les intérêts de la Russie, soucieuse d’arrêter à tout prix une future exploitation des hypothétiques gisements d’hydrocarburants dans la mer Noire et par la recherche très probable d’un rapprochement avec le PSB (dont ABC a fait scission en 2014) après l’élection de Kornelia Ninova à sa tête (Tsvetan Tsvetanov, GERB) ; par un scénario géopolitique visant à provoquer le chaos dans le pays et des élections législatives anticipées, une manœuvre de regroupement politique entre ABC, le PSB et le MDL (Naïden Zelenogorski, Bloc réformateur) ; par la formation d’un bloc politique pro-poutinien, nettement délimité (PSB-MDL-ABC) et fondé sur des intérêts dans le domaine de l’énergie (Peter Moskov, DBF).

Programmés ou non, la démarche d’ABC et le moment choisi posent au moins deux questions, écrit Capital Daily : combien de temps pourra tenir la majorité parlementaire et quelle sera l’efficacité d’un gouvernement qui aura à composer, même sur les sujets les plus élémentaires, avec plusieurs adversaires.

En ce qui concerne le rapport de forces à l’Assemblée nationale, le GERB devra désormais s’en remettre à des majorités ad hoc. En l’absence des 11 voix d’ABC, le gouvernement ne pourra s’appuyer que sur 114 voix « sûres » (GERB 83, Front patriotique 18, Bloc réformateur 13) et, éventuellement, sur le soutien déclaré du Centre démocratique bulgare (14 voix). Par ailleurs, la cote des députés des Démocrates pour une Bulgarie forte et du quota citoyen du BR (10 voix au total) monte.

Toutefois, rappelle Mediapool, depuis le début de l’actuelle législature, Boïko Borissov a rarement compté uniquement sur la majorité officielle. Au gré des événements, le GERB a su s’allier le soutien du MDL, du CDB, de députés non-inscrits, voire du PSB et d’Ataka. Volen Siderov, le leader d’Ataka, a trouvé par exemple un moyen original de se rappeler au bon souvenir des gouvernants. « Ces derniers temps, je me suis absenté un peu et voyez ce qui se passe – on se chamaille, on essaie de renverser le gouvernement. Mais ce n’est pas comme ça qu’on travaille ! », a-t-il plaisanté aujourd’hui en guise de commentaire et pour expliquer sa réapparition au parlement.

Sur le plan du gouvernement, la démission de M. Kalfine a été suivie par celles de Nina Naïdenova, vice-ministre de la jeunesse et des sports ; d’Ivan Asparoukhov, vice-ministre du développement régional et des travaux publics ; de Trendafil Velitchkov, gouverneur régional de Pazardjik et de quatre gouverneurs régionaux adjoints (Montana, Roussé, Sofia-région et Veliko Tarnovo).

Selon Mediapool, parmi les candidats pressentis au poste de ministre du travail et de la politique sociale, libéré par M. Kalfine, figurent le vice-premier ministre Tomislav Dontchev et Totiou Mladenov, conseiller du premier ministre ayant déjà occupé ce poste à l’époque du premier gouvernement Borissov. (tous journaux, mediapool.bg)

Le commentaire

La nouvelle donne après le retrait d’ABC de la majorité

« Complot rouge contre le cabinet », « Le tango gauchiste de Parvanov et Ninova », « Kornelia a redonné le goût du pouvoir au PSB », « ABC cherche une perspective mais ne va pas faire tomber le cabinet » (Standart), « ABC a fait chambouler le gouvernement » (Capital Daily), « ABC a jeté le cabinet Borissov aux loups de la majorité » (Sega), « Ça sent les élections » (24 tchassa), « On tente les élections anticipées par la démission de Kalfine » (Troud), « Le pouvoir se tord dans des convulsions. » (Douma). C’est ainsi que la presse bulgare résume la situation dans laquelle se trouve la Bulgarie après la démission du vice-premier ministre et ministre de la politique sociale et du travail, Ivaïlo Kalfine, et du retrait du soutien au gouvernement d’ABC.

La Bulgarie est certes dans une nouvelle situation politique. Des élections législatives anticipées se profilent à l’horizon. Aucun parti politique bulgare n’en doute. La question est de savoir quand. Cette situation à laquelle a donné lieu le retrait du soutien d’ABC au gouvernement Borissov serait déclenchée, selon certains analystes (Dimitar Ganev, politologue) et journalistes (Valeria Veleva, epicenter.bg) par le 49ème congrès du PSB et l’élection de Kornelia Ninova à la tête de ce parti.

« Aucune négociation ne peut plus avoir lieu avec Borissov. Le PSB se transforme en un noyau dur d’opposition. Provoquons la chute du gouvernement et présentons-nous aux élections anticipées après la présidentielle », avait déclaré Mme Ninova de la tribune du 49ème congrès après son élection à la tête du parti.

Il est certain que les deux événements sont liés dans la mesure où une nouvelle perspective politique s’ouvre devant ABC, notamment la possibilité d’avoir un candidat soutenu par la gauche au sens large à l’élection présidentielle et de préparer ainsi une coalition plus large qui affrontera les élections législatives anticipées, considère Dimitar Ganev en étayant cette thèse dans une analyse que publie Standart.

L’élection de Mme Ninova est significative de l’ouverture du PSB à d’autres partis de l’espace de gauche, comme elle l’avait déclaré lors de sa campagne électorale. En outre, il ne serait pas faux d’y voir aussi un marché entre elle et Gueorgui Parvanov. Celui-ci se devait alors de payer le prix d’une candidature commune à la présidentielle par la démission du gouvernement de son parti. Ce scénario facilite la justification de cette alliance avec un partenaire de la coalition au pouvoir auprès de l’électorat du PSB auquel Kornelia Ninova avait promis de rester en opposition. L’apparition de Kornelia Ninova et de Gueorgui Parvanov aux festivités à l’occasion du 9 mai était déjà révélatrice de ce rapprochement, souligne M. Ganev.

En outre, « le retrait du soutien au gouvernement serait une stratégie raisonnable pour ABC qui n’y avait aucun avenir. Le retrait est vital pour ce parti à la veille d’une échéance électorale. Etre redevable au GERB ne suffirait pas pour assurer sa survie », estimait Jivko Gueorguiev, sociologue, à la veille de la rupture d’ABC avec le gouvernement.

Pour autant, la rupture ne donnera pas lieu à court terme à des élections anticipées. Bien qu’inévitables, celles-ci n’auront pas lieu avant le printemps prochain. Le Centre démocratique bulgare suppléera tout simplement ABC pour assurer le soutien nécessaire à la coalition au pouvoir. N’ayant aucune chance d’obtenir des sièges dans une nouvelle législature, ce parti n’a aucun intérêt à ce qu’il y ait des élections législatives anticipées. Ainsi, Boïko Borissov pourra compter sur le Centre démocratique bulgare pour rester au pouvoir quelques mois encore. Il parviendra également à un accord avec le Front patriotique qui n’aura pas non plus intérêt à se presser vers les élections anticipées. Déjà le PF s’est dit prêt à avaler la couleuvre du Code électoral « au nom de la stabilité qui est plus importante ». Ce n’est pas ce drame qui sera d’ailleurs à l’origine de la chute du gouvernement mais bien les liens qui s’établiront entre ABC et le PSB. ABC y voit sa chance. Gueorgui Parvanov aspire à la présidence conjointe avec Kornelia Ninova d’une coalition de gauche. L’étape suivante à franchir serait une coalition entre le GERB et le PSB à l’issue d’éventuelles élections législatives anticipées l’année prochaine.

Enfin, selon Valeri Naïdenov, journaliste, la voie de droite conviendrait le mieux au PSB dont la base est essentiellement constituée de hauts fonctionnaires et d’agents publics de plus en plus souvent au chômage autour desquels tournent des hommes d’affaires de taille différente. Tous préféreraient se ranger à la mangeoire du GERB dont l’actif comprend des gens pragmatiques, hostiles à la lutte des classes et au sacrifice. Les marchés publics sont d’importance vitale pour les hommes d’affaires entourant le PSB, comme l’accès à des postes de maires adjoints et de vice-ministres l’est pour les jeunes militants socialistes. Ceux qui ont du bon sens au PSB se rendent parfaitement compte que l’orientation vers des élections anticipées imminentes déclarée par Kornelia Ninova ne relève que de la politique déclaratoire et non de l’action. Ces élections ne feraient qu’assurer la possibilité au GERB de revenir au pouvoir et de gouverner même sans partenaires. Des partis comme le Bloc réformateur, le Front patriotique et même ABC, même s’ils étouffent dans l’étreinte du pouvoir, ne se leurrent pas sur leurs chances de conserver leurs sièges à la prochaine législature. L’asphyxie les conduira tout de même à s’attaquer de plus en plus au leader du GERB pour finalement l’abandonner à la veille des élections afin de participer à la « prise de la Bastille ». Borissov le sait et s’oriente vers des partenaires plus accommodants, prêts à lui donner un coup de main sans pour autant participer au pouvoir, contre tout simplement une participation aux marchés publics ou des postes dans des services. De tels partenaires ne pourraient être que le PSB et le MDL. Le PSB a appris à participer à des coalitions de manière informelle lors du gouvernement de Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha et y a excellé à ce point qu’il a eu un meilleur score aux élections de 2005. Pourquoi ne pas tenter cette tactique et stratégie une fois de plus ?(tous journaux)

L’analyse

« Le PSB avant et après Kornelia » : une recomposition de l’espace politique russophile bulgare

Dans une analyse publiée sur son blog et reprise par Capital Daily, Ognian Mintchev réfléchit sur l’avenir du PSB après l’élection de sa nouvelle présidente Kornelia Ninova le weekend dernier (voir la revue du 9 mai).

Le politologue commence par dessiner l’héritage que l’ancien président du parti Mihaïl Mikov laisse à Mme Ninova. Pendant les deux ans de direction de M. Mikov, le parti a opéré un virage vers les extrémités de la gauche ; ce faisant, « [M. Mikov] a marginalisé le parti et a fait de lui un observateur impuissant du processus politique ». Le mouvement vers une position plus russophile et pro-Kremlin a isolé davantage le parti.

Selon M. Mintchev, encore une ou deux années dans ce sens auraient pu mettre fin au PSB. Mais cela n’a pas été permis à cause des deux rôles principaux que le parti joue en étant à la fois garant des intérêts de l’oligarchie post-communiste et instrument de la politique russe en Bulgarie. Ces deux rôles pouvaient être pris par d’autres acteurs, mais les candidats potentiels souffrent également de problèmes.

En Grèce, la Russie soutient un seul parti, mais il est au pouvoir. En Bulgarie, il s’est avéré que Moscou en soutien quatre, mais aucun d’eux n’arrive pas à accomplir ces fonctions complètement. D’abord il y a le parti-mère, le PSB, mais à présent il est vulnérable et impuissant. Ataka s’est avéré « un investissement ridicule », car au lieu de mobiliser des soutiens pour Moscou, son président Volen Siderov s’est empêtré dans des affaires de hooliganisme. L’atout le mieux masqué de Moscou, Ahmed Dogan (président d’honneur du MDL) a été démasqué par ses propres actes ces derniers temps. Reste ABC, mais pour l’instant le parti n’a pas le poids nécessaire. Alors, souligne M. Mintchev, il était temps de réorganiser l’espace politique prorusse. Selon le politologue,
Kornelia Ninova est une politicienne qui a l’énergie et l’intelligence nécessaires pour unir les protagonistes des intérêts russes éparpillés, des « figures de la politique post-communiste et pro-orientale du PSB et en Bulgarie » en général.

Concernant la stratégie de Mme Ninova, il faut d’abord s’attendre à la disparition de la politique marginale et gauchiste de M. Mikov. Le PSB se réorientera vers le centre pour réclamer sa participation au pouvoir, sous tout format possible. La rhétorique anti-euro-atlantique sera adoucie. Mme Ninova a également le soutien de figures clés comme l’ancien ministre de l’économie et de l’énergie Roumen Ovtcharov, l’homme d’affaires Gueorgui Guergov et du leader d’ABC et ancien président du PSB et de la République Gueorgui Parvanov. Le premier pas que l’on pourrait attendre de Mme Ninova serait donc un rapprochement avec ABC. Elle essayera sans doute de trouver également une nouvelle formule des relations de son parti avec le MDL. Les relations du parti avec le GERB doivent être également suivies de près. Si le premier ministre arrive à imposer en automne un président de la République d’orientation pro-européenne et pro-atlantique explicite, il gagnera de l’espace pour manœuvrer vers la gauche et en direction de Moscou, selon M. Mintchev.

Le succès de la présidence de Mme Ninova dépendra de sa capacité à trouver un équilibre entre les intérêts et la pression russes et l’appartenance euro-atlantique de la Bulgarie. Mais le résultat de ces efforts ne dépendra pas tant d’elle-même, mais surtout de la pression qu’exerce Moscou sur son parti et de la capacité de contrôler, au moins une peu, l’avidité des réseaux oligarchiques autour du et au pouvoir. Le PSB est le « parti-mère de l’oligarchie post-communiste et de la brutalité économique et politique du contrôle que cette oligarchie exerce sur l’Etat et la société ». C’est précisément cette situation qui a empêché les ex-communistes d’évoluer en un parti démocratique normal. « Chaque échec consécutif du PSB, quand il était au pouvoir, était dû à l’incapacité de l’élite politique du parti de prendre des décisions adéquates en dehors des intérêts de la mafia oligarchique ».

Selon le politologue, il serait illusoire de penser que Mme Ninova serait capable de résoudre ce problème. La question qui se pose après son élection est plutôt : est-ce qu’elle sera le représentant des cercles oligarchiques au sein du parti ou est-ce qu’elle représentera plutôt le parti en tant que tel dans ces relations avec cette structure de pouvoir et de richesse ? Le politologue conclut en affichant son scepticisme à l’égard de la réponse à cette question. (ognyanminchev.wordpress.com, Capital Daily)

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Dernière modification : 11/05/2016

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