Mercredi 16 décembre

La visite

Ahmet Davutoğlu : « pendant le mandat de mon gouvernement, les relations avec la Bulgarie seront une priorité pour la Turquie »

Hier, le premier ministre turc Ahmet Davutoğlu s’est rendu en visite d’un jour à Sofia à l’invitation de son homologue bulgare. A l’issue de leur entretien, les deux chefs de gouvernement ont donné une conférence de presse lors de laquelle ils ont évoqué les sujets abordés.

La Turquie considère la Bulgarie comme une « porte vers l’Europe », a souligné l’invité turc. Pendant les quatre années à venir, les relations avec la Bulgarie seront une priorité pour le gouvernement turc. Parmi les questions les plus importantes, figureront celles de l’énergie, de l’agriculture, des transports, du commerce et des investissements, a ajouté M. Davutoğlu qui a souligné l’importance de sa troisième visite hors de Turquie dans le cadre de son mandat actuel, après l’Azerbaïdjan et Chypre-Nord (uniquement reconnu par Ankara).

Le gaz azerbaïdjanais a été au centre de l’entretien. La Turquie est prête à relier son réseau de transport de gaz avec celui de la Bulgarie pour assurer le transport de gaz azerbaïdjanais, a assuré M. Davutoğlu sans donner des précisions quant aux délais de construction ou à la capacité de la future connexion. A titre de rappel, les deux pays avaient négocié en 2009 la construction d’une interconnexion, chaque Etat s’engageant à réaliser les travaux sur son propre territoire. Toutefois, malgré l’échange de plusieurs visites officielles, l’accord politique n’a pu aboutir à la mise au point des paramètres techniques, la Turquie montrant une certaine réserve et préférant au projet de simple transit la possibilité de vendre du gaz à son voisin. En janvier 2015, la Bulgarie a réussi à obtenir 190 000 euros de la Commission européenne, dans le cadre du mécanisme Connecting Europe, pour mener une étude de faisabilité sur son territoire.

L’accélération du projet d’interconnexion gazière bulgaro-turque a ravivé l’idée du premier ministre Boïko Borissov de construction d’un « hub gazier » sur le territoire bulgare. Un site de stockage de gaz dénommé Balkan et alimenté avec du gaz azerbaïdjanais à partir duquel le gaz pourra être réexporté dans toutes les directions, a précisé M. Borissov, qui s’est dit prêt à immédiatement organiser une rencontre tripartite avec la Grèce.

La construction d’une voie de TGV Sofia-Istanbul (180-190 km/h) a été également évoquée comme projet d’infrastructure prioritaire par les deux hommes politiques. Le projet pourra être réalisé après l’achèvement de la modernisation du tronçon bulgare (la reconstruction de la voie ferrée Plovdiv-Svilengrad-frontière turque, financée en partie avec des fonds européens, devrait être terminée d’ici la fin de l’année).

Parmi les sujets politiques, l’Europe, la Russie, les flux migratoires étaient au rendez-vous. M. Davutoğlu a exprimé sa satisfaction de la reprise des négociations relatives à l’adhésion de la Turquie à l’UE et a salué une future coopération régionale étroite avec la Bulgarie après l’entrée de son pays dans l’Union.

A propos de la crise des réfugiés et des flux migratoires, le premier ministre bulgare a souligné qu’il n’y a pas de barrières entre les deux pays malgré la clôture de barbelés érigée le long de la frontière avec la Turquie. Quant aux réfugiés, l’UE doit fixer un quota comme les Etats-Unis l’ont déjà fait. M. Davutoğlu a remercié pour sa part son homologue bulgare d’avoir défendu au plus haut niveau européen les propositions turques de création de zones-tampon entre la Turquie et la Syrie et d’allègement du régime des visas entre la Turquie et l’UE.

Les deux premiers ministres ont exprimé leur espoir que la Turquie retrouvera ses bonnes relations avec la Russie, un élément important pour la sécurité des pays de la région de la mer Noire et l’avenir de nombre de projets d’infrastructure régionaux.

Plus tard dans la journée, M. Davutoğlu a été reçu par le président de la République Rossen Plevneliev. Avant de quitter Sofia, l’invité turc a rendu une brève visite au grand mufti. La journée de sa visite officielle en Bulgarie s’est déroulée sur un fond de protestations. Ataka avait organisé la venue dans la capitale de sympathisants de tout le pays pour protester contre la politique turque et l’adhésion de la Turquie à l’UE. Le groupe parlementaire du PSB a protesté de façon symbolique : en déposant des fleurs au monument à Alexandre II de Russie, le « tsar libérateur ». « La Bulgarie se trouve dans une situation très particulière et doit tenir compte des visites qu’elle reçoit et des engagements qu’elle prend. On connaît les sentiments du peuple bulgare pour la Russie, sa libératrice, et notre geste est un avertissement symbolique pour tous les hommes d’Etat bulgares qui ne tiennent pas compte des intérêts nationaux », a expliqué le député Atanas Merdjanov, porte-parole des socialistes. (tous journaux)

Le gâteau

Le marché public de la construction de l’autoroute Hemus attribué aux amis

« Le gouvernement envisage de faire aboutir la construction de [l’autoroute] Hemus malgré un prix deux fois plus cher que les prévisions et le manque de financements », « La construction de [l’autoroute] Hemus se poursuivra à des prix élevés par des sociétés liées à Delian Peevski et à Valentin Zlatev », titrent Sega et Capital Daily à la une. Les deux quotidiens et tirent la sonnette d’alarme sur l’attribution controversée mais « non pas surprenante » du plus grand projet d’infrastructure que le deuxième gouvernement Borissov aura réalisé jusqu’à la fin de son mandat.

A l’issu d’une procédure dont la rapidité a été sans précédent, une semaine seulement après l’ouverture des offres, l’entreprise nationale des Projets d’infrastructure stratégiques, sous la tutelle du ministère du développement régional, a annoncé le classement final des offres ayant reçues dans le cadre d’un appel d’offres pour la construction d’un tronçon de 60 kilomètres de l’autoroute Hemus devant relier Sofia à Varna (et dont la construction du premier tronçon de 100 km a commencé en 1984). Les attributaires sont le consortium PST Group, lié au député MDL Delian Peevski et les propriétaires de la First Investment Bank, et GP Group SARL, proche de Valentin Zlatev, directeur général de la filiale bulgare du pétrolier Loukoil.

Bien que les offres des gagnants, 500 millions de leva (PST groupe) et 300 millions de leva (GP groupe) aient dépassé largement le montant prévisionnel du marché public, leur choix n’a pas été surprenant, leurs offres techniques ayant recueilli le nombre de points le plus élevé. Les offres les moins-disantes du groupement Hemus BG (de 23,41 millions moins élevée que celle de GP Group SARL) et de la société turque Taşiap Taahhüt Inşaat (de 50 millions de leva moins élevée que celle de PST group) ont été écartées à cause des justifications de la composition de l’offre, déclarées « infondées » par la Commission de sélection. La décision de l’autorité nationale d’attribution peut faire l’objet d’un appel auprès de la Commission pour la protection de la concurrence dans un délai de 10 jours, mais le propriétaire de l’une des sociétés au sein du groupement Hemus BG a d’ores et déjà déclaré « ne voir pas de sens à se plaindre…il ne nous reste plus qu’à nous joindre aux gens qui manifestent dans la rue ».

En outre, le classement permet d’apprendre que trois autres candidats étrangers, notamment la société turque Gülermak – Yse CB, l’autrichienne Strabag et l’italienne CMC di Ravenna, ayant accédé à la deuxième étape de l’appel d’offres, ont décidé d’abandonner la compétition avant la fin de la la procédure.

Selon Liliana Pavlova, ministre du développement régional, les estimations préalables des experts d’Etat démontrent un coût plus élevé des activités de construction à cause des ouvrages d’art (3 km de tunnels et 10 km de viaducs). Comme le projet de construction ne bénéficie pas de financements, la ministre se voit obliger de soumettre au ministère des finances et à l’Assemblée nationale une proposition d’approbation du mandat de construction et de financement de la construction. « La construction devant se poursuivre jusqu’en 2020, le projet ira au-delà du mandat de notre gouvernement. Conclure le contrat pour la construction d’Hemus implique qu’on ait un mandat pour assurer son financement. », s’est justifiée Mme Pavlova. Sega précise que si les offres les moins-disantes étaient retenues, la construction de l’autoroute serait moins chère de 70 millions de leva.

« Un milliard de leva [500 millions + 300 millions + la TVA de 20%] pour un tronçon de 60 kilomètres d’autoroute », s’exclame le journaliste Rossen Bossev dans Capital Daily dans un article intitulé « Assurer la stabilité des cadeaux pour l’oligarchie ». « Et aucune réaction institutionnelle de la part des autorités de contrôle », poursuit-il. « Mais faudrait-il s’y attendre puisque c’est en cela que consiste la stabilité tant clamée par les hommes politiques car permettant de remplir les poches de l’oligarchie de l’argent des contribuables […] en effet, les deux exemples fournis ce mardi, 15 décembre, à savoir le cadeau budgétaire à Peevski et Cie et l’acquittement de l’ancienne ministre du travail et de la politique sociale, Emilia Maslarova, pour avoir détourné 19 millions de leva au titre des travaux de réparation d’une institution de placement, délimitent parfaitement le cadre de la stabilité et du statu quo et justifie le besoin urgent d’une réforme judiciaire », conclut le journaliste. (Capital Daily, Sega, mediapool.bg, dnevnik.bg, offnews.bg, banker.bg)

L’opinion

Le Pen, Trump et al-Baghdadi : même combat

Après le deuxième tour des élections régionales en France (voir la revue de presse d’hier) et les derniers propos du candidat à l’investiture républicaine Donald Trump, Mohamed Khalaf, spécialiste du Proche-Orient, analyse pour 24 tchassa le rôle des « nouveaux prophètes de la haine qui spéculent sur la peur des gens ». L’auteur défend la thèse qu’avec leur vision raciste et intolérante ces politiciens se rapprochent des thèses rétrogrades du leader de Daech Abu Bakr al-Baghdadi et combattent avec lui les valeurs européennes et chrétiennes. Avec cette prise de position, M. Khalaf se range parmi les contempteurs de la thèse du « choc des civilisations » dont il souligne les effets destructeurs.

D’un parti plutôt marginal, montré de doigt pour ses points de vue xénophobes, le Front national est devenu avec les années le premier parti de soutien électoral en France, commente l’auteur. Et même si son leader Marine Le Pen n’a pas réussi à gagner le pouvoir local, ceci ne diminue pas ses chances de gagner l’élection présidentielle.

Le soutient récent dont le Front national bénéficie est dû, entre autre, aux derniers attentats à Paris et aux flux migratoires. C’est là que les Français, comme les autres Européens, sont tombés dans le piège subtil et intelligent de Daech. Le renforcement du soutien pour le Front national, ainsi que pour d’autres partis et mouvements de ce genre en Europe, montre le risque que l’efficacité de la stratégie de Daech de tourner les sociétés européennes contre les réfugiés pourrait s’avérer très efficace. Une telle stratégie vise directement le projet européen et ses valeurs.

Aux Etats-Unis on observe également un phénomène qui ressemble au Front national, incarné par Donald Trump. M. Trump n’est pas encore arrivé à certaines des positions les plus extrêmes du Front national, mais ses derniers propos le rapprochent très fortement de ce parti, commente M. Khalaf. Après la fusillade de San Bernardino perpétrée le 2 décembre par un couple d’islamistes radicalisés, le magnat de l’immobilier a demandé dans un communiqué « l’arrêt total et complet de l’entrée des musulmans aux Etats-Unis », jusqu’à nouvel ordre. Mais M. Trump n’a pas pensé aux 7 millions de citoyens américains musulmans qui ont, dans leur plus grande partie, adopté les valeurs constitutionnelles de leur Etat.

Ce qui se passe en France n’est pas un phénomène national limité. Des « Le Pen » et des « Trump » existeront et seront recréés tant que Daech existe. Le calife autoproclamé a réussi à diviser les sociétés occidentales, en faisant renaître des différences basées sur l’ethnie et sur la religion qui avaient été laissées en arrière par les différences politiques. Ce qui est encore plus grave, c’est que de cette manière le modèle même de l’Europe est mis en danger. 25 ans après la chute du mur de Berlin, de nouveaux murs sont érigés. Les sentiments hostiles envers les minorités musulmanes sont en hausse. Et dans toutes ces réalités, les Européens semblent avoir dépassé les espérances d’al-Baghdadi. De tels sentiments et politiques mèneront beaucoup de jeunes musulmans à s’isoler et se radicaliser davantage. Ceci, conclut M. Khalaf, sert encore plus l’ambition de Daech, qui a besoin de « loups solitaires » qui suivront sa nouvelle stratégie, appelée par les djihadistes le « poisson du désert » [nouvelle stratégie, inspiré par le lézard qui réagit aux coups en s’adaptant à son environnement et en se cachant dans le sable, selon les spécialistes].(24 tchassa)

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Dernière modification : 16/12/2015

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