Mercredi 20 juillet

Le risque

L’Etat et la classe politique s’efforcent d’évaluer la situation en Turquie et les risques pour la Bulgarie après la tentative de coup d’état du 15 juillet

Le coup d’Etat en Turquie ne génère pas de risque direct pour la Bulgarie, mais il y a des risques à moyen et long terme, liés aux processus politiques en Turquie et à la possibilité d’y préserver les principes de la démocratie. Aucun changement de la situation à la frontière n’est intervenu ces quatre derniers jours. Cependant, 120 agents du ministère de l’intérieur y ont été détachés dès samedi sur ordre du premier ministre dans un objectif de prévention et afin de signifier que la déstabilisation de la Turquie ne peut pas donner lieu à une pression migratoire. Telles sont les conclusions dont la presse rend compte sur la base des propos tenus par Filip Gounev, vice-ministre de l’intérieur, et des rapports présentés par les chefs des agences d’Etat de sécurité nationale (DANS), Dimitar Gueorguiev et des renseignements (DAR), Dragomir Dragomirov, ainsi que du service des renseignements militaires, Svetoslav Daskalov, dans le cadre d’une réunion extraordinaire conjointe des commissions parlementaires de sécurité intérieure et d’ordre public et de politique extérieure.
« Le premier ministre et les institutions européennes appellent à éviter le revanchisme, le règlement de comptes et à n’utiliser que les outils de la démocratie. L’esprit de représailles ne peut donner lieu qu’à différents scénarios contribuant à la déstabilisation de la Turquie », a souligné le ministre Gounev.

Selon Sega qui se réfère à des députés ayant participé à cette réunion, il y a un risque d’islamisation de la Turquie après le coup d’Etat. Il y a aussi des risques pour la sécurité de la Bulgarie bien que ceux-ci n’aient pas été considérés comme une menace directe dans les rapports des services spéciaux, a résumé Yanaki Stoïlov du PSB pour 24 tchassa. Volen Siderov d’Ataka a qualifié les rapports des services spéciaux de « succincts », de « moins riches que la presse » et de « contradictoires » en considérant que leur analyse n’est ni bonne ni exhaustive. « Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de danger pour la Bulgarie puisque la Turquie devient un Etat dangereux ? », a-t-il ironisé en combinant les conclusions des différents rapports.

Kornelia Ninova, présidente du PSB, a déclaré, hier en visite à Vidin (Nord-Ouest), envisager de proposer aux autres groupes parlementaires de constituer une équipe chargée d’élaborer une position conjointe du parlement bulgare sur la situation en Turquie. Elle a souligné que « ce qui se passe à la frontière bulgare est extrêmement inquiétant. La déstabilisation en Turquie peut avoir une influence sur toute la région. Dans une république parlementaire comme la nôtre, il convient d’avoir une déclaration commune du parlement sur un sujet qui implique une consolidation maximale au nom de la sécurité nationale ».

Interrogé sur la situation en Turquie dans le bloc matinal de la chaîne Nova, dimanche, Gueorgui Parvanov, président d’ABC, a considéré que l’affirmation d’un régime encore plus autoritaire en Turquie constitue la menace la plus importante pour la Bulgarie et pour l’Europe. Il a considéré le putsch en Turquie comme « étrange » dans la mesure où il est peu probable qu’il arrive dans l’armée turque qu’un réserviste soit en mesure d’organiser un coup d’état. « Les scènes montrant dans les rues de jeunes garçons demeurant à côté de chars sans savoir pourquoi et se laissant désarmer par d’autres jeunes barbus font penser plutôt à la cinématographie qu’à la réalité. La marche d’Erdoğan de Marmaris à Istanbul ressemble incroyablement au retour de Napoléon à Paris. Avant même d’avoir identifié les organisateurs, il a révoqué 2700 juges comme étant dangereux pour l’Etat. …C’est un scénario grave. C’est pourquoi l’Europe et l’Occident doivent veiller à la sauvegarde des valeurs démocratiques », a souligné M. Parvanov.

« Ce qui est sidérant, c’est que dans la nuit du coup d’Etat, les intellectuels bulgares qui s’opposent depuis 2013, certains étant très libéraux et pro-occidentaux, d’autres très nationalistes et serviles à l’égard de Poutine, croisaient tous les doigts pour que le coup d’Etat réussisse. Une telle unité de vues est sans précédent », constate Parvan Simeonov, politologue, dans un entretien pour Standart, intitulé « La victoire d’Erdoğan est une victoire à la Pyrrhus ». M. Simeonov y explique que la Bulgarie mène une politique sûre, celle de l’équilibre. Boïko Borissov ouvre de plus en plus la porte à l’Est, à la Russie, et n’a jamais fermé la porte ouverte à la Turquie. Il a des relations personnelles et amicales avec Erdoğan qu’il a pu souligner à plusieurs reprises. Il est peu probable que ce qui se passe en Turquie ait un impact sur la Bulgarie dont la politique est très souple. Tout de même, une éventuelle déstabilisation peut déclencher une vague de réfugiés. En outre, il reste à voir si les milliers de Bulgares qui s’identifient à la Turquie ne seront pas emballés par les marchands d’espoir et par conséquent ne sympathiseront pas à la nouvelle ligne de conduite d’Ankara, explique l’analyste en espérant que « notre groupe turcophone va faire preuve de bon sens et ne va pas céder à la radicalisation ». Un troisième aspect concerne la rivalité entre le MDL et DOST. C’est ce deuxième parti qui a le plus clairement témoigné son soutien à Erdoğan. C’est pourquoi tant la consolidation du MDL que l’éventuelle radicalisation de DOST confronté à un refus d’enregistrement sont d’une importance significative. De ce point de vue, les évolutions en Turquie augurent de modifications en Bulgarie. (Sega, 24 tchassa, Standart, abv-alternativa.bg, mediapool.bg)

L’analyse

Tikhomir Bezlov : M. Erdoğan et sa politique imprévisible restent très vulnérables vis-à-vis de l’EU et des Etats-Unis

Existe-t-il des menaces pour la Bulgarie de la situaton après le putsch avorté en Turquie ? Telle est la question que se pose dans les pages de 24 Tchassa Tikhomir Bezlov du Centre pour l’étude de la démocratie. Selon cet analyste, avec un homme imprévisible comme le président turc et une politique aux virages brusques comme la sienne personne ne peut être à l’abri. Mais l’UE a bien des moyens pour y réagir.

L’imprévisibilité du président Erdoğan a conduit à nombre de dérapages dans la politique extérieure ou intérieure de la Turquie depuis qu’il est au pouvoir, relève M. Bezlov. Après des années de négociations et la signature d’un cessez-le-feu avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), depuis un an le Sud-Est de la Turquie est déchiré par une guerre civile. Après une confrontation avec Israël durant des années de suite, il y a à peine un mois Ankara a cherché le rapprochement avec Tel Aviv. Après des relations économiques très étroites avec la Russie, un projet de gazoduc (Turkish Stream) et un traitement favorable réservé aux agriculteurs turcs dont la production était exclue de l’embargo décrété par la Russie, une fois commencée l’intervention de la Russie en Syrie et le chasseur russe abattu par Ankara, tout a volé en éclats. Et voilà qu’il y a quelques semaines, un brusque revirement, que certains commentateurs qualifient d’humiliation personnelle d’Erdoğan, a permis à un dégel entre les deux pays.

En d’autres termes, Erdoğan est un politicien imprévisible et aujourd’hui, personne ne peut prédire jusqu’où iront ses représailles. En outre, après la tentative de coup d’Etat, le président turc a nettement haussé le ton vis-à-vis des Etats-Unis et de l’UE. L’Europe est incontestablement vulnérable du point de vue de la Turquie, mais la Turquie est également vulnérable. Toute forme de sanctions économiques, même limitées, peut entraîner des conséquences beaucoup plus lourdes pour l’économie turque que les sanctions russes. L’UE étant un marché de base pour la Turquie, la menace principale pour Erdoğan, beaucoup plus que la rupture des négociations d’adhésion ou de levée des visas, est qu’il en soit privé. Pourquoi ? Primo, une bonne part de l’économie turque est dépendante des exportations vers l’UE. Secundo, l’armée turque et l’industrie militaire sont trop intégrées dans les normes occidentales. En cas de conflit, l’industrie militaire s’effondrera au niveau de celle d’Iran, à un moment où M. Erdoğan a plus que jamais besoin de son armée dans la lutte engagée contre le PKK, mais aussi contre les territoires autonomes kurdes en Irak et en Syrie. En fait, les relations d’Ankara avec ses partenaires occidentaux se sont compliquées dès que ceux-ci ont commencé à soutenir les Kurdes dans ces territoires.

Un autre facteur important qui travaille à l’encontre de M. Erdoğan, ce sont les difficultés vécues par les économies des pays conservateurs du Golfe après la chute des cours du pétrole. Après la crise de 2008, lorsque les investisseurs américains et européens ont commencé à se retirer du marché turc, ce sont ces pays qui ont pris la relève et aidé la Turquie à surmonter la période difficile. Ce qui n’est plus envisageable aujourd’hui.

A l’égard de la Bulgarie, la politique de M. Erdoğan présente nombre de risques, mais celui qui prime, c’est le risque économique. La Turquie reste un marché très important pour les exportateurs bulgares. Un autre risque, rivalisant d’importance avec le premier, est constitué par les réfugiés en Turquie. Mais la situation n’est plus la même qu’en 2015. D’une part, il y a la clôture qui oriente aujourd’hui l’essentiel du flux migratoire vers les postes-frontières. D’autre part, les migrants poursuivent sans s’arrêter leur chemin vers l’Europe occidentale. Si M. Erdoğan décide un jour de diriger ce flux vers la Bulgarie, ce ne sera pas simplement un acte hostile contre celle-ci, mais contre l’UE. (24 Tchassa)

La passoire

« Du Bosphore à Bruxelles, la frontière bulgare est la moins bien protégée d’Europe »

Sous ce titre, Sega livre un commentaire en réaction aux accusations de Belgrade selon lesquelles les autorités bulgares laissent passer les migrants par leur frontière et à l’annonce du déploiement de l’armée serbe à la frontière (voir la revue d’hier).

Le mythe, jusque très récemment répandu par le premier ministre, selon lequel la frontière bulgare est la mieux protégée du Bosphore jusqu’à Bruxelles commence à se dissiper. La Serbie a fermé sa frontière, désormais protégée par son armée à cause du flux de migrants clandestins. La Hongrie a pris les mêmes mesures. Avec la fermeture de ce « trajet classique » vers l’Allemagne, les migrants qui sont entrés en Bulgarie en provenance de la Turquie n’auront plus d’autres options que d’y rester, écrit le journal. Reste toujours la possibilité de passer par l’ARYM ou la Roumanie, mais Skopje a également fermé ses frontières, tandis que le passage par la Roumanie serait très risqué ( vu le fait qu’il y n’a que deux ponts qui relient le pays à la Bulgarie, sans compter le trajet maritime très dangereux).

Dans une telle situation, le gouvernement bulgare doit maintenant expliquer avec une stricte précision la situation réelle à la frontière avec la Turquie. Si l’on s’en tient aux propos des hauts responsables, ironise le quotidien, la frontière devrait être remplie d’une foule d’intervenants : des policiers, des militaires, des constructeurs de la clôture y compris la clôture elle-même et les caméras. Et pourtant les personnes arrêtées à la frontière bulgaro-turque sont trois fois moins nombreuses que celles arrêtées à la frontière avec la Serbie.

L’explication officielle du ministère de l’intérieur est que la plus grande partie des migrants est arrêtée à l’intérieur du pays ; ils ont tous payé pour être transférés vers l’Europe occidentale. Cela arrange très bien le ministère qui « ferme les yeux en attendant que [les migrants] soient expédiés le plus vite possible », commente le journal. Quant à l’Agence pour les réfugiés, elle est comparée par le journal à une « petite gare » où les demandeurs d’asile font halte pour quelques heures juste pour déjeuner. Rien de surprenant que la Serbie se soit lassée de cette situation. Rien qu’en 2015, 11 000 personnes ont été arrêtées à la frontière serbo-bulgare. Sans parler de ceux qui l’ont franchie librement.

Depuis 2011, nous entendons la thèse officielle selon laquelle la Bulgarie est prête à adhérer la zone Schengen et mais seuls « les mauvais Néerlandais nous en empêchent ». Comment expliquer alors ces 21 000 personnes qui ont franchi en un an cette frontière si bien protégée ? demande Sega en faisant allusion au nombre de migrants qui sont entrés en Bulgarie en 2015. Le fait que des dizaines de milliers de personnes puissent franchir la frontière est alarmant. Car si au début de la crise migratoire il s’agissait de femmes avec des enfants, à présent se sont surtout de jeunes gens sans éducation avec des profils à risque : personne ne sait le temps qu’il faudra pour qu’ils soient payés pour devenir des terroristes, avance Sega.

Au lieu de s’indigner aux propos du gouvernement serbe, les autorités bulgares devraient se mettre à réfléchir sur ce qu’elles comptent faire avec les migrants clandestins entrés en Bulgarie, dont le nombre va nécessairement augmenter. Nul doute alors que les vieux problèmes vont ressurgir : où peut-on les loger, comment assurer leurs repas, comment les intégrer, peut-on les renvoyer vers leurs pays d’origine ? Tout ceci va dévoiler les vraies lacunes de la politique de gestion de la crise migratoire, présentée jusqu’à présent comme très réussie, conclut le quotidien (Sega)

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Dernière modification : 20/07/2016

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