Mercredi 24 février

La tension

En réponse à l’expulsion de l’agent consulaire turc, la Turquie déclare persona non grata une diplomate bulgare

La décision des autorités bulgares d’exiger le départ immédiat d’Uğur Emiroğlu, attaché en poste au consulat général de Turquie à Bourgas (voir notre revue du 22 février), n’a pas tardé à provoquer une réaction réciproque de la part de la Turquie. Hier, le journal turc Hürriyet Daily News annonçait que ce pays avait déclaré persona non grata Zornitsa Apostolova, premier secrétaire au consulat général de Bulgarie à Istanbul. Cette décision aurait été prise après le refus de Sofia de prendre en considération le démenti apporté par la partie turque aux accusations et de revoir sa position à l’égard de M. Emiroğlu.

Selon Hürriyet Daily News, l’expulsion de la diplomate bulgare s’inscrit dans l’exacerbation des tensions entre les deux pays dans la foulée de la rupture intervenue dans les relations turco-russes. « La situation est révélatrice de la fracture croissante entre Ankara et Sofia en raison de la position spécifique de cette dernière, s’écartant du courant général en Europe, du fait de ses relations étroites avec Moscou malgré l’appartenance de la Bulgarie à l’UE et à l’OTAN », souligne ce journal.

Le ministère bulgare des affaires étrangères, fidèle à sa pratique habituelle, n’a pas voulu commenter cette information.

Dans un commentaire sur bTV, Ilian Vassilev, ancien ambassadeur à Moscou (2000-2006), souligne que la Bulgarie est devenue le terrain de choc entre la Russie et la Turquie. « C’était inévitable et il ne faut pas s’en étonner. Dans cette importante collision, la Bulgarie n’est plus un voisin, elle est sur la ligne de front. En Bulgarie, les choses sont en pleine turbulence, tout ce que nous voyons autour de Delian Peevski, d’Alex Partners (Ndr : cabinet d’investigation américain ayant enquêté sur la fuite des capitaux de la banque KTB) n’est que l’écho d’une dramaturgie beaucoup plus importante et puissante dans laquelle nous faisons partie de la distribution », relève-t-il.

Interrogé sur l’expulsion par les autorités bulgares de l’agent diplomatique turc, M. Vassilev indique qu’elle illustre une certaine forme de diplomatie qui agit sans tenir compte ni des risques, ni des avantages. « Cela fait partie de la mise en scène bulgare. Une pression extrêmement forte était exercée sur le ministère des affaires étrangères et sur le gouvernement bulgare. […] Des appels qu’on expulse, pourquoi pas, l’ambassadeur de Turquie. Dieu merci, les autorités bulgares ont su trouver la parade pour calmer la pression intérieure et réagir au niveau le plus bas possible ».

En diplomatie, ce type d’échanges est rare, il existe beaucoup d’autres procédés discrets ou d’autres manières pour faire savoir que des membres d’un personnel diplomatique s’occupent d’activités non désirées. Et lorsque ces échanges se font publiquement, il est clair qu’il s’agit de satisfaire certaines attentes de l’opinion, indique l’ancien diplomate. « Il y a beaucoup de tension actuellement en Bulgarie, catalysée exclusivement par la confrontation entre la Turquie et la Russie qui se réalise sur le territoire bulgare. D’un côté, vous avez des forces qui soutiennent la Russie et, de l’autre, des forces qui soutiennent la Turquie. Pour tous les autres, c’est le pragmatisme politique qui compte et ce sont eux qui engrangent les bénéfices politiques », conclut-il. (tous journaux, mediapool.bg)

La manœuvre

De quoi le comportement du premier ministre est-il révélateur ?

La décision discrétionnaire du premier ministre d’annuler des marchés publics, son éventuel impact sur la réorganisation de l’espace politique, les menaces pour la vie du premier ministre et pour celle du député MDL, Delian Peevski (dont les liens avec le premier ministre sont de plus en plus reprochés à ce dernier), la réorganisation des portefeuilles des vice-premiers ministres et la mainmise du premier ministre sur la coordination des agences sensibles dans le domaine de la sécurité, autant d’évènements qui ont défrayé la chronique des deux dernières semaines et donné lieu à plusieurs échos médiatiques et tentatives d’explication de la part de politologues, d’analystes et de journalistes.

Dans une interview, accordée à 24 tchassa, Parvan Simeonov, politologue et directeur de l’antenne bulgare de Gallup International, membre de l’institut de sociologie « Ivan Khadjiiski », considère que les raisons à l’origine de l’annulation de marchés publics controversés sont d’ordre international (dans l’intérêt de Berlin, de Bruxelles, de Washington et dernièrement d’Ankara) et sont liés à la volonté du premier ministre d’améliorer d’urgence son image publique après la démission de Christo Ivanov (ministre de la justice dont le projet de réforme judiciaire a été décapité), la perte du soutien politique de Radan Kanev (coprésident du Bloc réformateur ayant rejoint l’opposition après l’échec de la réforme judiciaire) et le durcissement du ton des cercles médiatiques et économiques aux convictions politiques de droite libérale (allusion au groupe médiatique Economedia dont les médias ont été les premiers à révéler l’attribution des marchés publics à des sociétés liés aux oligarques). Cela explique le besoin urgent que Borissov éprouve pour rétablir cette légitimité réformatrice pro-occidentale dont l’importance est cruciale dans un contexte international qui oppose la Russie à l’Occident et dans la mesure où la légitimité occidentale est la principale légitimité de Borissov. « L’unité des forces réformatrices implique celle des forces pro-occidentales », lui avait rappelé Victoria Nuland, secrétaire d’Etat adjointe des Etats-Unis en charge de l’Europe et l’Eurasie, lors de sa visite en Bulgarie en janvier dernier.

Le sondage de février de Gallup International promet de la stabilité au gouvernement de Boïko Borrissov et à lui-même en tant que premier ministre. Des élections parlementaires anticipées sont peu probables sans être exclues. En tout état de cause, les alliés occidentaux de la Bulgarie ne s’attendent pas à ce que la Bulgarie devienne un facteur supplémentaire d’instabilité dans le contexte de l’instabilité générale de la région. D’autant plus que la Commission européenne a déclaré attendre des résultats de la Bulgarie pendant cette année. En outre, ce gouvernement manque d’alternative et aucun grand cercle économique ne s’oppose à son mandat. Il y a certes le cercle économique pro-occidental qui s’attaque à M. Borissov par les médias mais il s’agit d’une tactique stratégique plutôt bienveillante qui implique une future réconciliation avec celui-ci. Enfin, les Bulgares sont fatigués des mois et des années d’instabilité : 60% sont contre des élections anticipées, 15% seulement sont pour et le reste s’abstient. Les élections anticipées ne pourraient être favorables qu’au groupe parlementaire du GERB dans la mesure où celui-ci augmentera en nombre de députés. Cependant, c’est une tactique difficile que le GERB n’aurait pas l’audace d’entreprendre logiquement, précise Parvan Simeonov, en n’excluant pas que des évolutions illogiques changent la donne comme par exemple une nouvelle révélation, un enregistrement, une manifestation des Verts (les écologistes) ou une nouvelle tragédie comme celle à Vratsa (allusion à l’homicide d’un jeune de 18 ans à la suite de coups et blessures dans la rue).

Selon Ilian Vassilev, ancien ambassadeur de Bulgarie en Russie et spécialiste des questions énergétiques, le comportement du premier ministre pendant ces deux dernières semaines s’explique par sa profonde conviction dans la stratégie de l’équilibre entre les différents centres d’influence. Celle-ci implique qu’aucun acteur fort ne puisse devenir son ennemi (accorder un marché public à Peevski ou céder à Gueorgui Parvanov pour la candidature d’Irina Bokova au secrétariat général de l’ONU). Selon cette philosophie, le cabinet puise ses forces dans le capital national qui le protège contre les investissements étrangers. Ces derniers ne peuvent donc pas contribuer au développement économique du pays, qui reste assuré par les fonds européens absorbés par les « bonnes sociétés » nationales. Ce modèle repose, certes, sur des compromis et des ultimatums. Les milieux occultes laissent entendre qu’ils disposent de suffisamment de forces pour faire tomber tout premier ministre et ce dernier en tient compte, conclut l’analyste.

Kirtcho Kirov, ancien chef du service national des renseignements (que Standart cite dans un article défendant la thèse officielle des tentatives de déstabilisation du gouvernement), considère que la décision du premier ministre d’annuler des marchés publics est à l’origine des menaces contre lui dont l’objectif est de provoquer des élections parlementaires anticipées. Selon M. Kirov, le ministère de l’intérieur a décidé de rendre publiques cette menace ainsi que la menace concernant Delian Peevski afin de dissuader les éventuels auteurs de ces intimidations. Cet article conclut sur un ton optimiste en précisant que Boïko Borissov dispose d’un soutien extérieur solide qui lui garantit la possibilité de bloquer toute tentative de déstabilisation.

« Le premier ministre opte pour le pilotage discrétionnaire de l’Etat » a réagi la presse après la réorganisation des portefeuilles des vice-premiers ministre auquel a procédé Boïko Borissov, lundi. Meglena Kouneva, vice-ministre, chargée des politiques européennes et des questions institutionnelles et ministre de l’éducation, a été privée de la supervision de l’Agence des réfugiés qui est passée dans le portefeuille de Roumiana Batchvarova, vice-première ministre, chargée de la politique de coalition et de la fonction publique et ministre de l’intérieur, et de celle de de l’Agence d’Etat des opérations technique « DATO » (dont la mission consiste à mettre en œuvre les différentes techniques spéciales de renseignements), sur laquelle M. Borissov a mis la main. Ainsi le premier ministre contrôlera personnellement toutes les agences dans le domaine de la sécurité, à savoir l’Agence d’Etat sur la sécurité nationale « la DANS » (dont Mme Kouneva avait été privée fin 2014), l’Agence d’Etat des renseignements « DAR », l’Agence d’Etat des opérations techniques « DATO » et la Commission d’Etat de la sécurité de l’information. (tous journaux)

L’analyse

Le PSB pourrait s’en sortir du knockdown uniquement par un succès aux présidentielles

La crise profonde que vit actuellement le parti socialiste bulgare est au cœur de l’analyse de Sega. Le journal défend la thèse que 2016 sera une année très importante, voir même cruciale pour l’avenir du Parti socialiste bulgare (PSB). Le parti doit élire un nouveau président lors du congrès national, se présenter aux élections présidentielles et, ce qui est le plus important, faire face à ses problèmes internes.

Le président actuel, Mihail Mikov, aura de graves difficultés à se faire réélire, car les soutiens de l’ancien chef du parti et actuel président du Parti socialiste européen, Sergueï Stanichev, feront tout leur possible pour reprendre le pouvoir au sein du parti. Selon Sega, la crise dans le parti est même plus grave que les analystes le supposent. Les membres du parti n’obéissent à aucun leadership et font ce qu’ils veulent, il manque un esprit et des initiatives communes, les structures du parti ont perdu leur « vie » et personne ne peut ou ne veut remédier à cette réalité.

Le parti devra également trouver une stratégie pour répondre de manière adéquate au « champignon sosie » ABC qui mène une politique assez réussie. Gueorgui Parvanov (ancien dirigeant du PSB, ancien président de la République et dirigeant du partenaire mineur dans la coalition au pouvoir, ABC) gagne de plus en plus de terrain. M. Parvanov est devenu le principal soutien à la candidature devenue officielle d’Irina Bokova au poste de secrétaire général de l’ONU ; il a également été le premier à lancer l’idée de candidat commun pour les présidentielles et, plus important encore, il est à présent « l’ami privilégié » de Moscou. Tout ceci montre que le « champignon sosie » ABC est devenu politiquement plus actif que l’original, souligne le journal.

Le parti socialiste doit trouver une solution à trois problèmes de fond s’il veut renaître de ses cendres. D’abord, répondre au défi que pose la crise démographique au sein du parti. Le PSB a toujours été le choix des gens des villages, des petites villes, des personnes âgées. Le dépeuplement des campagnes, la baisse de la population en général et le fait que les enfants des électeurs traditionnels du parti ne voient pas dans le PSB un parti moderne, mais plutôt une structure archaïque qui ne peut pas répondre à leurs attentes, mènent logiquement à une baisse drastique des soutiens dans l’électorat.

Ensuite, le parti devrait trouver la réponse à une question beaucoup plus globale : les idées traditionnellement portées par la gauche sont-elles capables de séduire l’électorat ? Le pays se trouve à présent dans une situation où presque toutes les catégories nourrissent des attentes à l’égard du premier ministre, Boïko Borissov, et de son parti, le GERB : les revendications sociales lui sont adressées, de même que les attentes des conservateurs et celles des libéraux. Ainsi chaque segment électoral voit en lui ce qu’il a besoin de voir et c’est exactement de cette manière-là que les dirigeants politiques se construisent dans le monde entier comme de véritables leaders à l’échelle des nations, analyse le journal.

Finalement, le PSB doit trouver des partenaires de coalition pour pouvoir construire une stratégie de gouvernance, même si le parti est conscient que beaucoup de temps passera avant qu’il ait le moindre espoir de se rapprocher à nouveau du pouvoir. Mais c’est également un exercice très difficile au vu les alternatives qui se présentent (le GERB, le MDL ou ABC) et compte tenu des alternances et des brouilles passées.

L’unique chance pour les socialistes serait une candidature commune de la gauche pour les présidentielles. Mais cela voudrait dire que le parti soit prêt pour une longue danse avec ABC, dirigée par M. Parvanov. Les choses sont beaucoup plus faciles pour lui : ABC a été conçu dès le début comme un petit parti et peut se passer du PSB, alors les socialistes doivent lutter pour récupérer leur image qui est celle d’un grand parti dans la vie politique du pays. Pour avoir la moindre possibilité de réussir, le parti doit répondre à tous ces défis au cours de cette année. Après le train sera parti, conclut le journal.
(Sega)

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Dernière modification : 24/11/2016

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