Lundi 1er - Vendredi 5 août

La visite

Les dirigeants bulgares et grecs à l’heure des interconnexions

La troisième rencontre conjointe des gouvernements bulgare et grec a réuni lundi dernier, à la résidence de Boyana (Sofia), MM. Boïko Borissov et Alexis Tsipras, cinq ministres grecs (des affaires étrangères, de l’économie et du tourisme, de l’environnement et de l’énergie, de l’infrastructure et du transport, du travail et de la sécurité sociale) et leurs homologues bulgares. Tenue sous l’intitulé de Conseil de coopération de haut niveau, elle a abordé plusieurs problèmes d’intérêt bilatéral dont le transit de gaz, les liaisons ferroviaires, l’eau, le tourisme, etc.

La réalisation de l’interconnexion gazière entre les deux pays a été au centre des débats. Après le déroulement réussi de la première phase de test du projet, il est prévu qu’une deuxième phase soit lancée la semaine prochaine : les entreprises pourront soumettre des offres contraignantes en vue de réserver des portions de la capacité du futur gazoduc.

Parmi les autres sujets énergétiques figurait la construction d’un nouveau terminal de GNL à Alexandroúpolis. La partie bulgare a déjà déclaré sa volonté de s’associer à ce projet, a rappelé le vice-premier ministre Tomislav Dontchev. L’analyse de faisabilité, qui devrait être achevée d’ici la fin de l’année, permettra de décider si le projet est réalisable et s’il peut être confié à une société mixte bulgaro-grecque. En outre, les deux pays chercheront à situer le tracé de l’interconnexion gazière à proximité du futur terminal afin de maximiser les bénéfices économiques des deux projets. « C’est une garantie qu’aucun de nos deux pays ne sera contourné par les nouveaux corridors du gaz, quel que soit leur trajet », a résumé M. Borissov. Selon lui, la combinaison des deux projets pourrait alimenter en gaz le hub gazier que son gouvernement projette de réaliser près de Varna. Ainsi, le gaz serait transité non seulement depuis, mais aussi vers la Grèce.

La ligne ferroviaire de grande vitesse Bourgas-Alexandroúpolis via Svilengrad, qui a pour vocation de relier la mer Noire à la mer Egée, sera achevée en l’espace de deux ans. Lancé en 2013 sur la suggestion de la Commission européenne, le projet Sea2Sea prévoit la mise en place de terminaux intermodaux dans les deux ports, l’objectif étant de proposer une alternative au Bosphore et au port surchargé d’Istanbul. Des extensions pourront être ultérieurement réalisées afin de relier les ports de Varna et Roussé (sur le Danube) aux ports grecs. L’interopérabilité des deux réseaux ferroviaires est déjà réalisée à Svilengrad, mais la Bulgarie doit moderniser le tronçon Karnobat-Bourgas, a relevé le ministre bulgare des transports, Ivaïlo Moskovski. Quant à la Grèce, elle aura besoin de deux ans pour électrifier le trajet sur son territoire. Un groupe de travail formé par des experts des deux pays se réunira début septembre, l’idée étant que ce projet trouve son financement auprès de la Commission européenne, notamment dans le cadre du plan Juncker.

Parmi les autres thèmes abordés par les deux gouvernements figuraient la crise migratoire, les blocus de la frontière organisés au début de cette année par des agriculteurs grecs mécontents, les risques d’inondation en territoire grec provoqués par des barrages bulgares trop pleins, le retard d’octroi de pensions de retraite par les autorités grecques à des ressortissants bulgares. « Dans tous ces domaines critiques, les deux gouvernements pensent à l’unisson malgré leur appartenance à des familles politiques différentes et les relations bilatérales sont empreintes de confiance et d’entente mutuelle », a souligné le premier ministre bulgare. « En ce qui concerne la migration, il reste des problèmes à résoudre et le fait de parler d’une même voix permettra qu’on nous entende. […] Nos deux pays sont sur la frontière extérieure de l’UE et il n’est pas juste que la Bulgarie ne soit pas membre de Schengen », a-t-il ajouté. Des accords de coopération bilatérale ont été signés dans le domaine du tourisme, de l’éducation et de la culture.

Après la rencontre intergouvernementale, M. Tsipras a été accueilli par le président de la République, Rossen Plevneliev. « La coopération entre la Bulgarie et la Grèce doit servir de modèle dans les Balkans, à l’instar de celle qui existe entre la France et l’Allemagne, puisque nos deux pays ont la capacité d’être la locomotive du développement de toute la région », a indiqué M. Plevneliev. Les deux interlocuteurs ont exprimé des points de vue similaires sur nombre de questions relevant de l’agenda régional ou international et ont examiné les possibilités de renforcement des liens entre leurs deux pays dans le domaine de l’énergie, de l’infrastructure des transports, du commerce et des investissements, de la défense, etc.

Dans un commentaire pour Sega, Panayot Angarev rappelle que l’initiative de tenir des réunions conjointes avec les gouvernements des pays voisins, en vue de débattre sur des sujets d’intérêt mutuel, date de l’époque du premier mandat de M. Borissov. Jusqu’à présent, de telles rencontres ont eu lieu avec les gouvernements de la Turquie, de la Roumanie et de la Grèce. Mais pour quel résultat hormis la facture pour les Bulgares ?, demande le journaliste qui énumère les problèmes sur lesquels la Bulgarie aurait dû insister, ce qu’elle n’a pas fait : l’indemnisation pour les pertes (10 millions de leva) subies par les entreprises bulgares à la suite de la grève des agriculteurs grecs et du blocus de la frontière au début de l’année, les 800 demandes de retraite en suspens de Bulgares ayant travaillé en Grèce, le projet d’interconnexion gazière de 2009 qui semble n’avoir jamais vraiment intéressé les Grecs. Pour M. Tsipras et ses ministres, on dirait que la rencontre a donné un résultat visible : vu la situation instable en Turquie, la Grèce a relancé son idée de faire d’Alexandroúpolis un centre régional et la Bulgarie a acquiescé sans vraiment savoir comment en tirer profit. La politique n’est pas pour des amateurs, assène en conclusion M. Angarev. (mediapool.bg, dnevnik.bg, tous journaux)

La divination

« Vous cherchez un président ? Voilà un général »

Devant l’approche de l’élection présidentielle et l’absence de candidats officiellement désignés, la presse bruit de plus en plus de pressentiments et de suppositions sur le profil du président nécessaire au pays dans la conjoncture internationale présente et sur les candidats possibles. La semaine dernière, le premier ministre a glosé devant un parterre de journalistes sur le profil du futur candidat : « personne qui essayera de maintenir l’équilibre entre les différents partis [et] le pouvoir exécutif et devra consolider la nation et non pas de la diviser » (Boïko Borissov avait évoqué précisément la situation internationale de plus en plus compliquée qui impose, selon lui, le réexamen de profil du candidat. Il doit « être capable de frapper fort sur la table » pour protéger les intérêts bulgares, a-t-il déclaré.) Les médias déduisent de ces propos qu’il n’exclut pas la possibilité de se présenter ce novembre (voir la revue du 22 juillet).

La situation internationale, la flux migratoire, la menace terroriste, le coup d’Etat manqué en Turquie vont main dans la main avec un discours nationaliste et identitaire, commente dans un entretien pour 24 tchassa Parvan Simeonov. Le politologue souligne que ce n’est pas par hasard que de plus en plus les partis politiques commencent à penser à des candidats avec « une biographie militaire ». En Bulgarie il y a beaucoup de généraux : dans l’armée, la police, la diplomatie, la politique, dans les hôpitaux et même dans le football, ironise Mediapool. Le PSB pense au général Roumen Radev, chef des forces aériennes qui vient de démissionner ; ABC parle souvent du général Miho Mihov, président de la commission parlementaire de la défense et du général Nikola Kolev, ancien secrétaire du cabinet de Gueorgui Parvanov à l’époque où celui-ci était président de la République. Même le Bloc réformateur mentionne le général au profil très atlantiste Sabi Sabev parmi les noms discutés. Mais « le plus grand général bulgare de tous, c’est le leader du GERB, Boïko Borissov », écrit Mediapool. Après avoir dû quitter la police en 2005, M. Borissov est entré en politique en se faisant élire au poste de maire de la capitale avec le slogan-promesse de « changement général ». A présent il se trouve devant le dilemme d’un autre changement général, commente le site.

Comme M. Borissov l’a souligné lui-même, le premier ministre a beaucoup plus de pouvoir que le président de la République. Mais M. Borissov est également conscient que d’ici les cinq prochaines années sa popularité pourrait fort bien décliner, auquel cas il ne doit pas manquer le bon moment pour se présenter à l’élection, c’est-à-dire maintenant, commente Parvan Simeonov. D’un autre côté, et il le sait parfaitement, une telle décision signifiera sa retraite politique. La seule question qui reste pour l’instant sans réponse est de savoir pourquoi personne ne s’est toujours pas mis à réchauffer le vieux plat du caractère indispensable d’une République présidentielle en Bulgarie, commente M. Simeonov.

Selon Ilian Vassilev, la possibilité que M. Borissov se présente à l’élection présidentielle correspond à une ancienne idée « des ingénieurs politiques qui servent le cercle qui l’a lancé en politique ». Dans un texte publié sur son blog et repris par Capital Daily, l’expert ès-questions énergétiques soutient que la dynamique sociale qui garantit la victoire à M. Borissov pourrait bien changer en cinq ans et que cette élection pourrait être la dernière chance pour Borissov de devenir président. « On insinue que dans ces temps difficiles, dont même la guerre ne serait pas exclue, le pays a besoin d’un général… La vérité est qu’aucun des candidats n’osera mettre l’accent dans sa campagne électorale sur les bonnes relations avec la Russie par peur de se marginaliser. Mais « l’irradiation avec ce sujet va continuer », commente M. Vassilev. Car l’intérêt de ceux qui dirigent la vie politique derrière les coulisses est de laisser ouverts les canaux de circulation d’affaires, d’argent et d’influence en provenance de la Russie. De ce point de vue, il n’est pas seulement important de savoir si M. Borissov deviendra président de la République. La question de savoir ce que deviendra le gouvernement et la majorité au pouvoir après son départ du gouvernement compte tout autant, souligne l’expert. (24 tchassa, Capital daily, mediapool.bg, dnevnik.bg)

Le rapport

Les ventes d’armes de huit pays d’Europe centrale et des Balkans vers le Moyen-Orient attendraient plus d’un milliard de dollars

Les ONGs Balkan Investigate Reporting Network (BIRN) et Organised Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) ont dévoilé les résultats de leurs investigations sur le commerce d’armes et de munitions en provenance des Balkans et à destination des pays du Moyen-Orient. En examinant les données disponibles sur les ventes d’armes, les rapports des Nations unies, les historiques de vols et de navigation, ainsi que les contrats d’exportations signés entre les pays, les deux ONG ont montré que les ventes d’armes à destination de cette région ont considérablement augmenté depuis 2012. L’issue malheureuse du Printemps arabe et le conflit en Syrie expliquent cette incitation au commerce pour la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, le Monténégro, la Roumanie, la Serbie et la Slovaquie. Au total, ce serait 68 avions cargos qui auraient été affrétés depuis les huit pays concernés au cours de ces treize derniers mois, à destination de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis, de la Jordanie et de la Turquie. Comme le note Jeremy Binnie, expert en questions de défense, les armées de ces pays utilisent majoritairement des armes et des munitions occidentales plutôt que leurs équivalents issus des industries des anciens pays communistes. La probabilité de voir ces pays distribuer ensuite ces équipements à leurs alliés au sein des pays en conflit (Syrie, Yémen et Libye) justifie à la fois le caractère lucratif de ce commerce et son opacité.

Au sein de ces huit pays, les villes de Belgrade, de Sofia et de Bratislava se distinguent comme les principaux centres d’exportation en approvisionnant ce « pipeline des armes ». Pourtant, du côté des autorités bulgares, on cherche à minimiser l’implication croissante du pays dans ce commerce en expansion (dont les ventes sont estimées à 122 millions de dollars depuis un an, soit à peu près un dixième des ventes totales issues de ces huit pays) : un membre de l’Agence nationale des douanes bulgares reconnaît un seul vol au départ de Sofia, opéré par un avion-cargo biélorusse, et qui a rejoint Brno en République tchèque avant d’atteindre la ville d’Aqaba en Jordanie.

Pour Patrick Wilcken d’ Amnesty international, la recrudescence de ce commerce d’armes et de munitions s’explique surtout par « la proximité géographique et les contrôles laxistes des exportations qui ont poussé les Etats des Balkans sur le devant de la scène pour tirer profit de ce commerce, dans certains cas avec le soutien discret des Américains. Les pays d’Europe de l’Est réhabilitent les industries d’armement issues de la guerre froide, et cette expansion est à nouveau rentable ». Pourtant ce commerce devrait être mieux encadré d’un point de vue légal, ces pays étant tous signataires du Traité sur le commerce des armes entré en vigueur en 2004, qui vise à limiter les trafics illicites et la prolifération des armes.

En ce qui concerne la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, la Roumanie et la Slovaquie, la position commune adoptée en 2008 par les Etats membres l’Union européenne stipule un contrôle effectif sur les destinataires des ventes d’armes et de munitions, sur les licences d’exportations, afin justement d’obtenir des garanties sur les utilisateurs finaux. La dispersion de ces armes et munitions et leur utilisation dans les conflits en Syrie, au Yémen et en Libye augmente le risque de voir ces armes aux mains de groupes armés dont les intentions sont profondément diverses (oppositions modérées au régime syrien, minorités kurdes, mais aussi groupes islamistes tels AQMI ou Daech). Interrogés sur la possible implication de leurs armes et de leurs munitions dans ces conflits (pour la Bulgarie, voir notre revue de presse du 22 avril), les responsables politiques de ces huit pays européens ont protesté de leur strict respect de leurs obligations au regard du droit international. : « Peut-être n’éprouvent-ils aucune honte, mais ils le devraient », a commenté l’eurodéputée verte suédoise Bodil Valero. (Balkaninsight)

Dernière modification : 25/11/2016

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