Vendredi 11 décembre

L’écœurement

Les partisans de la réforme judiciaire n’ont d’autre choix qu’appeler à des manifestations

La presse continue de s’intéresser à la deuxième lecture du projet d’amendements constitutionnels, dans laquelle beaucoup voient la preuve de l’incapacité de la Bulgarie à réformer son système judiciaire.

Mikhaïl Ekimdjiev, président de l’Association pour l’intégration européenne et la défense des droits de l’homme, tire des conclusions du vote des amendements constitutionnels au Parlement bulgare. Comme dans l’excellent roman de Gabriel García Márquez, « Chronique d’une mort annoncée », l’échec de la réforme, telle qu’elle découle de la stratégie adoptée en début d’année, a été inévitable à cause du conflit d’intérêt entre les différentes parties prenantes. En dehors du Bloc réformateur, tous les autres partis, le GERB, le MDL et ABC investissent depuis des décennies dans leurs protégés au sein du système judiciaire et par conséquent défendent corps et âme cette « ressource de pouvoir et de corruption ». Dans le même temps, ces mêmes acteurs ont intérêt à ce que les fonds européens continuent à parvenir en Bulgarie et savent bien que la garantie requise par la Commission européenne est la réforme judiciaire. C’est ainsi qu’on est arrivé à cette imitation de réforme, à cette tentative de créer l’impression qu’une réforme judiciaire est en cours en Bulgarie. Comme les poupées russes, à chaque fois qu’on « ouvrait » les débats de réforme, l’ambition de réforme « diminuait de taille » jusqu’à ce qu’on ne la prive de sens. La deuxième lecture a été la dernière chance pour que les vrais réformateurs abandonnent dignement cette bataille perdue d’avance et qu’ils révèlent le rôle hypocrite du premier ministre, l’absence de soutien de la part de leurs partenaires, les adeptes du statu quo dont les symboles sont devenus Roumiana Tchenalova, Vladimira Yaneva, les autres acteurs du « Yanevagate », le procureur général, le président de la Cour administrative suprême et pourquoi pas le premier ministre.

Christo Ivanov n’a pas fait preuve de naïveté mais plutôt de sacrifice au nom de la cause. Il a été obligé d’essayer, même s’il savait qu’il y avait peu de chance que des réformes plus radicales aboutissent. Les révolutions sont rares aujourd’hui et les anciennes démocraties évoluent souvent selon la démarche de l’essai-erreur au moment opportun. Certes, c’est lent surtout lorsqu’on est trahi de la part du Premier ministre, une trahison devenue flagrante vendredi soir lorsque M. Borissov a déclaré prendre la position du Parquet « auquel il ne faut surtout pas toucher car il fonctionne parfaitement, collecte des millions d’accises et que c’est ça la vrai réforme et non pas les fameux quotas au CSM ». Ce vendredi soir, les acteurs principaux et moteurs de l’enterrement de la réforme, Sotir Tsatsrov et Boïko Borissov, ont publiquement jeté le masque. L’aboutissement logique serait que Delian Peevski devienne ministre de la justice.

Le projet d’amendements constitutionnel adopté ne sera pas convainquant pour Bruxelles et ne permettra pas d’éviter les critiques dans le rapport au titre du mécanisme de coopération et de vérification, d’autant plus qu’il ne tient pas compte de l’avis de la Commission de Venise.

Enfin, faudrait être voyant pour savoir si un jour le système judiciaire sera réformé. Cependant, la société civile doit s’insurger contre cette absence de volonté politique et de ne pas lâcher prise car il est possible que des miracles naissent de la pression, voire qu’une réforme judiciaire ressuscite.

A l’appel de leur principale organisation professionnelle les juges manifesteront ce soir en toge devant le palais de justice pour protester contre ce qu’ils considèrent comme l’échec de la réforme judiciaire. (Sega, mediapool.bg)

Le contrat

La Bulgarie et la Grèce signent un accord d’interconnexion gazière

Un des accents dans la presse bulgare aujourd’hui est la signature de l’accord d’investissement final pour la construction d’une connexion entre les réseaux gaziers de la Grèce et de la Bulgarie. Le document a été signé à Sofia par ICGB Poséidon (actionnaires : le grec DEPA et l’italien Edison) et la Holding énergétique bulgare.
Cette signature était attendue depuis longtemps, surtout après la crise gazière qui avait laissé le pays sans fourniture de gaz il y a sept ans. Ce projet est prioritaire pour la diversification des approvisionnements en gaz de la Bulgarie tout comme de toute la région, et compte parmi les objectifs stratégiques de grande importance pour la Commission européenne.

L’accord signé jette les bases pour la recherche de financement de l’interconnexion. Son coût est évalué à 220 millions d’euros. La Commission européenne a déjà attribué un financement de 45 millions d’euros. Selon des représentants bulgares d’ICGB, cités par Capital Daily, le projet serait éligible à un financement supplémentaire de 80-90 millions d’euros sur fonds structurels. Une rallonge qui toutefois pourrait s’avérer difficile à obtenir, car dans ce cas ICGB devrait renoncer à l’exception des règles européennes dont il bénéficie et qui lui donne le droit de se réserver 50% de la connexion. Pour cette raison, la Bulgarie a approuvé une garantie d’Etat d’un prêt de 110 millions d’euros pour le projet. Selon ICGB, la Banque européenne d’investissements à déjà proposé de financer le projet.

La construction de l’interconnexion devrait commencer en octobre 2016 et entrer en exploitation à partir de mi-2018. Mais la connexion n’aura pas des livraisons sécurisée avant 2020, quand le gisement azerbaïdjanais de Shah Deniz II entrera en exploitation.

Le Conseil des ministres a également annoncé hier l’accord avec la Commission européenne pour la création d’un groupe de travail sur le projet de la construction d’un hub gazier sur le territoire bulgare. Selon le vice-premier ministre Tomislav Dontchev cette équipe devra préparer d’ici le printemps un scénario réaliste de construction du hub, qui devra se conformer à la législation européenne, a souligné M. Dontchev.

Le projet d’un hub gazier en Bulgarie figure dans la liste des projets prioritaires d’intérêt commun de la Commission européenne. L’ approvisionnement reposera sur le gaz caspien du gazoduc TANAP, sur le gaz liquide des terminaux en Grèce, sur des gisements locaux et, éventuellement, sur des livraisons de gaz russe par un gazoduc sous la mer Noire. (tous journaux)

L’analyse

Ivan Krastev : sur la querelle entre la Russie et la Turquie, et le rapport que les Bulgares entretiennent avec leurs deux puissants voisins

La Russie veut davantage d’influence au Moyen-Orient, tandis que la Turquie joue un rôle clé dans la crise des réfugiés. Dans ce contexte, une solution au conflit bilatéral sera très difficile, prédit Ivan Krastev dans une interview donnée à un journaliste de l’édition bulgare de Deutsche Welle et reprise par 24 tchassa. La version en allemand de l’entretien ne comprend toutefois malheureusement pas la réponse à la dernière question relative à l’attitude des Bulgares face à la Russie. Nous comblons ici cette lacune.

Ce n’est pas le conflit avec la Turquie, mais celui avec Daech et la peur croissante devant la terreur propagée par cette organisation qui change progressivement le rôle de Moscou dans la politique mondiale. L’opération militaire russe en Syrie aide Moscou à briser lentement son isolement. Les attentats à Paris ont conduit de nombreux responsables en Europe à voir la Russie comme partenaire potentiel plutôt que comme ennemi principal. En ce sens, le conflit avec la Turquie est contre-productif pour Moscou. La Turquie, non seulement est membre de l’OTAN, mais, bien davantage, est pour l’UE un partenaire central dans sa stratégie pour faire face à la crise des réfugiés.

La Russie et la Turquie présentent de nombreuses similitudes. Avant tout, ce sont les deux héritiers d’empires établis à la lisière de l’Europe. Tous deux sont avides de reconnaissance de la part de l’Europe, tout en se montrant toujours critiques vis-à-vis de l’Occident. Cette ambivalence leur a permis de très bien travailler ensemble dans la dernière décennie, non seulement à cause de leurs intérêts économiques communs, mais parce qu’ils considèrent tous deux leur souveraineté comme le noyau de la politique. Face à l’Occident, cette conception se traduit essentiellement par une capacité de dire non. La Turquie est le seul pays de l’OTAN qui ne soutient pas les sanctions contre la Russie. Le fait que la Turquie soit prête à dire non, y compris à Washington, est très positivement apprécié par la Russie. C’est pour cette raison qu’elle a fait de la Turquie le centre de sa diplomatie gazière. Mais l’aspiration de Moscou à jouer un rôle de premier plan au Moyen-Orient a littéralement fait exploser les relations bilatérales, parce que les objectifs de la Russie en Syrie sont aux antipodes de ce que veut la Turquie.

La similitude entre MM. Poutine et Erdoğan a un effet plutôt négatif sur leur capacité à résoudre leur différend. Tous deux croient aux vertus du pouvoir absolu, ne tolèrent aucune critique et sont prêts à tout risquer pour atteindre leurs objectifs. Ils adhèrent aux théories du complot, tout en partageant, derrière leur politique agressive, un sentiment d’insécurité. Pour autant, il y a aussi de grandes différences entre les deux pays. Contrairement à la société russe, la société turque est très jeune et dynamique. M. Erdoğan a une idéologie stable et s’appuie sur l’islam, et, contrairement à M. Poutine, pas simplement pour des raisons tactiques. Inversement, la cohésion politique interne est beaucoup plus grande en Russie, alors que la société turque est clivée, sur le plan ethnique du fait de la question kurde, mais aussi entre religieux et laïques. En Turquie, l’AKP peut survivre même sans Erdoğan, alors qu’une Russie post-Poutine semble pour le moment inconcevable. En ce sens, la Turquie semble plus vulnérable à court terme, tandis que la Russie est imprévisible dans le long terme.

Les tensions actuelles entre la Russie et l’OTAN se déroulent sur un plan symbolique. L’OTAN vient d’inviter le Monténégro à la rejoindre, essentiellement parce que la Russie s’oppose avec véhémence à tout nouvel élargissement. En l’occurrence, ce qui est en jeu, ce ne sont pas des intérêts géopolitiques de grande ampleur, mais le fait que chaque partie s’oppose au diktat prononcé par l’autre. C’est une guerre de propagande, rien de plus.

Pour comprendre les critiques du Kremlin contre l’« Occident » en général, il faut commencer par la fixation sur les Etats-Unis. L’accusation principale contre l’UE est que les Européens ne disposent pas d’une politique étrangère et de sécurité propre, mais sont tout bonnement un instrument de la politique étrangère américaine. Moscou a toujours essayé d’introduire une tension dans les relations transatlantiques. Et par là-même, a constamment ignoré que les Européens, justement à cause de cela, insistent à raison pour qu’il y ait une présence militaire américaine sur le continent. Dans la politique étrangère russe, l’UE a toujours été considérée comme une structure temporaire. C’est pourquoi Moscou attache toujours beaucoup plus d’importance aux relations bilatérales avec les principaux pays de l’UE comme la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou l’Italie qu’à sa coopération avec les institutions européennes. C’est précisément parce que le Kremlin surestime les relations bilatérales qu’il a été désagréablement surpris que l’Allemagne avec autant de détermination soutienne les sanctions après l’annexion de la Crimée.

Il y a en Bulgarie une sympathie ancienne pour la Russie, mais qui n’est actuellement pas liée à un intérêt durable pour la culture ou la vie sociale russes. La génération née après 1989 ne parle presque pas russe. Très rares sont ceux qui étudient en Russie, bien qu’on parle souvent de liens historiques et religieux entre les deux peuples. Les seuls noms russes que tous les Bulgares connaissent sont probablement ceux de Poutine et de Charapova. Paradoxalement, ceux qui s’intéressent le plus activement à la Russie sont souvent taxés de russophobie. Mais en Bulgarie, la russophobie est quelque chose de très différent de ce qu’elle est en Pologne ou dans les Etats baltes, où certains refusent tout ce qui est russe et sont tout simplement incapables de tenir une conversation rationnelle sur le sujet. « Chez nous, les russophobes ne détestent pas tant la Russie que les russophiles qui, à leurs yeux, sont incapables de la moindre critique à l’encontre de tout ce qui est russe et aiment davantage la Russie que leur pays. Dans l’ensemble, la Russie nous plaît, nous craignons l’islam, nous sommes membres de l’OTAN, et le soir, nous aimons regarder à la télévision des feuilletons turcs. Et ce n’est pas forcément mauvais. » (www.dw.com, 24 tchassa)

Cette revue de presse, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, se limite à présenter des éléments publiés dans les médias bulgares. Elle ne reflète en aucun cas la position de l’ambassade ou du gouvernement français.

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Dernière modification : 11/12/2015

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