Lundi 8 - Vendredi 12 août

Le terroriste

La vigilance endormie des services de sécurité risque de laisser les terroristes se jouer de la sécurité européenne

Doté de ses papiers d’identité français et de seulement un sac, Mourad Hamyd, 20 ans, beau-frère de Chérif Kouachi, co-auteur de l’attentat contre Charlie Hebdo, est arrivé le 26 juillet à Sofia sans aucune difficulté, en prenant un train de Paris via Belgrade. Bien que le Système d’information Schengen (SIS) ait indiqué que sa sœur l’avait signalé disparu depuis le 25 juillet, les autorités bulgares au poste-frontière de Kalotina (frontière bulgaro-serbe), devant lesquelles il a expliqué venir en Bulgarie pour faire du tourisme, l’ont laissé entrer. En effet, la demande de surveillance par la France n’impliquait aucune autre mesure restrictive à son égard, a expliqué Roumiana Arnaoudova, porte-parole du Procureur général. Deux jours plus tard, dans la nuit du 28 juillet, au poste-frontière à Kapitan Andreevo (frontière bulgaro-turque), les autorités bulgares le laissaient sortir du pays et se rendre en Turquie.

Le temps de traverser la ligne de démarcation, il a été refoulé par les gardes-frontières turcs sur la base d’une interdiction d’entrée sur le territoire turc pour 5 ans, dont il faisait l’objet à cause de soupçons de liens avec Daech. Quelques heures après son retour en Bulgarie, la France a informé la Bulgarie par l’intermédiaire du bureau SIRENE que « le jeune homme est un combattant de Daech ». Il a été alors interpellé par la police aux frontières (PAF) et mis en garde à vue pour 24 heures. Le jour même, le chef de l’Agence d’Etat de la sécurité nationale (DANS), Dimitar Gueorguiev, a déclaré qu’il constituait « une vrai menace, actuelle et sérieuse, pour la sécurité nationale » et a délivré un ordre d’expulsion du territoire de la Bulgarie ainsi qu’une interdiction d’entrée pour une période de 10 ans. Le 29 juillet au matin, un mandat d’arrêt européen était émis par le parquet antiterroriste de Paris et parvenait au parquet de la ville de Sofia. Selon ce mandat d’arrêt, MAE, M. Hamyd est recherché pour « association de malfaiteurs en vue de préparation d’acte de terrorisme », un délit passible de 10 ans de prison en France. Il est notamment soupçonné d’avoir cherché à rejoindre les rangs de Daech en Syrie, via la Bulgarie et la Turquie. La garde à vue a été prolongée le temps que le tribunal de Sofia décide de le mettre en détention provisoire en vue de l’exécution du mandat d’arrêt européen.

La 10 août, M. Hamyd a demandé au tribunal « l’extradition immédiate » en France se plaignant des mauvaises conditions de détention. Arguant l’existence de la présomption d’innocence, il a insisté pour que les médias n’assistent pas à l’audience, ce qui lui a été refusé. A la veille de l’audience, Dragomir Alexandrov, son avocat commis d’office en Bulgarie, interviewé dans le bloc matinal de la chaîne bTV, s’en est pris aux autorités qui « ont fait trop de bruit au lieu de faire leur travail » ainsi qu’aux journalistes auxquels il a reproché de « traiter de terroriste dangereux ce jeune étudiant dont la silhouette élancée donne l’air parfaitement anodin ».

En effet, les autorités bulgares ont été obligées de réagir à une publication dans le Journal du dimanche, reprise dans les médias bulgares. Roumiana Arnaoudova, porte-parole du procureur général, et Roumiana Batchvarova, ministre de l’intérieur, ont reconnu que les autorités bulgares ne possédaient aucune information concernant la façon dont s’était déroulé son séjour de deux jours en Bulgarie.

Selon Sega, cet imbroglio révèle beaucoup de lacunes dans le fonctionnement des services de sécurité bulgares et étrangers. Le comportement des services français à l’égard de M. Hamyd est contradictoire : ils ne semblent avoir manifesté aucun intérêt pour lui depuis sa libération en janvier 2015, mais délivrent un mandat d’arrêt européen peu après qu’il a été porté disparu de son pays. De même, les autorités bulgares l’ont également sous-estimé en le laissant se promener en Bulgarie pendant deux jours sans aucune surveillance.

Vladimir Tchoukov, arabisant, appelle l’attention sur certains éléments du comportement de ce jeune étudiant après la tuerie de Charlie Hebdo, qui interpellent et alimentent l’hypothèse de son éventuelle appartenance à Daech : « il s’est rendu à la police après avoir appris qu’il était recherché pour complicité, soulignant que ses liens de parenté avec l’un des auteurs de l’attentat étaient lointain et condamnant cet acte horrible. Bien que soupçonné d’avoir œuvré avec son beau-frère au recrutement de terroristes, il a été acquitté à cause des témoignages de vingt autres étudiants ayant affirmé qu’il était avec eux en classe au moment des faits. Ensuite, il a sûrement pu rejoindre les réseaux djihadistes », conclut Vladimir Tchoukov soulignant également le comportement étrange de la France qui n’informe la Bulgarie de ses liens avec Daech qu’après son refoulement par la Turquie.
En outre, selon M. Tchoukov, les passages en Bulgarie de Mourad Hamyd, de Mohammed Dalil (l’auteur de l’attentat d’Ansbach, voir notre revue du 26 juillet) et de trois autres Syriens arrêtés à Khaskovo (Sud-Est) à cause de leurs liens avec Daech, démontrent que la Bulgarie devient un corridor de transit de plus en plus utilisé. (tous journaux, btv.bg, mediapool.bg, dnevnik.bg, inews.bg)

L’actualité

Les grands projets énergétiques bulgaro-russes de retour ?

Depuis une semaine, le thème des grands projets énergétiques bulgaro-russes semble de retour à en juger par les propos des gouvernants et des médias. Un courrier de la Commission européenne, un entretien téléphonique du premier ministre bulgare avec le président Vladimir Poutine, des appels à la relance du projet de centrale nucléaire de Belene enterré il y a quelques années, jalonnent ce vrai-faux débat.

Fin juin dernier, lors d’une entrevue à Bruxelles avec le président du Conseil européen, Donald Tusk, M. Borissov a demandé l’avis de l’Union européenne sur l’avenir de certains projets bulgaro-russes de grande envergure (voir notre revue du 30 juin). Une lettre du premier ministre bulgare, envoyée le 7 juillet dernier, systématisait l’ensemble des préoccupations bulgares à ce sujet.

M. Borissov y écrit que ces dernières années, agissant en tant que membre loyal de l’UE et mue par son désir de respecter les normes européennes, la Bulgarie a arrêté trois projets énergétiques : l’oléoduc Bourgas-Alexandroúpolis, la centrale nucléaire de Belene et le gazoduc South Stream. Le projet de Belene, arrêté sous la pression de l’UE après l’accident de Fukushima, a entraîné des sanctions financières particulièrement lourdes pour la Bulgarie, notamment des millions d’euros à payer à la Russie pour le choix fait par le pays. Plus loin, M. Borissov rappelle qu’il lui arrive de plus en plus souvent d’être interrogé sur le point de savoir si l’Europe n’est pas à deux vitesses ou si la Commission est réellement objective dans ses décisions. A la fin, le premier ministre demande de manière rhétorique jusqu’à quand la Bulgarie peut rester l’otage d’intérêts tiers et si la Commission considère qu’une telle approche peut être la bonne pour l’édification d’une Union européenne de l’énergie.

Dans la réponse de M. Juncker, datant de la semaine dernière, la Commission indique que c’est à la Bulgarie de définir souverainement son mix énergétique. Toutefois, si le pays choisit d’investir dans de nouvelles unités nucléaires, il est tenu de se conformer aux dispositions du traité Euratom. M. Juncker indique également que la Commission travaille sérieusement sur l’idée bulgare de création d’un « hub gazier » qui, sous réserve du respect des règles européennes, pourrait véhiculer aussi du gaz russe. La table ronde organisée par le gouvernement bulgare, avec l’assistance de la Commission, rappelle-t-il, les 5 et 6 septembre prochain à Varna, traitera de ces questions.

A Sofia, des politiciens et plusieurs médias ont réagi à l’unisson à la lettre de M. Juncker, n’y voyant qu’une carte blanche pour la reprise des projets bulgaro-russes et, notamment, pour la construction de la centrale nucléaire de Belene. Après un entretien téléphonique avec le président russe, à l’initiative de M. Borissov, ce dernier a reconnu publiquement que la Bulgarie n’arrivera pas très probablement à revendre les réacteurs conçus pour la centrale de Belene (voir nos revues des 12 et 13 juillet 2016) et que, par conséquent, l’option de réalisation de cette dernière semble de plus en plus réelle. Un « investissement privé avec un petit soutien de la part de l’Etat », a-t-il souligné sans plus de précisions. Avant de conclure : « Je ne pense pas que ce sera une attitude responsable de dire aux gens : nous allons payer quelque 3 milliards de leva pour deux réacteurs nucléaires et nous allons les mettre dans un musée ».

Selon la presse, plusieurs options seraient actuellement examinées par les experts sur la reprise du projet de Belene, mais également celui de South Stream. En déplacement à Varna le week-end dernier, le premier ministre a rappelé que seuls les tuyaux pour le projet de gazoduc abandonné avaient coûté 2,2 milliards d’euros. « On a rayé Nabucco et on a fait de même avec South Stream. Mais l’agence néerlandaise a autorisé North Stream. Les Néerlandais, ne sont-ils pas membres de l’OTAN et de l’UE ? », a lancé M. Borissov. « M. Poutine m’a assuré qu’il ne s’opposera pas si nous arrivons à trouver une solution et il m’a dit : ‘Je vous enverrai tous les experts que vous voulez, trouvez des options et parlez-en avec la Commission européenne’ », a conclu le premier ministre.

Une première rencontre avec des experts de Rosatom, le fabricant russe des réacteurs nucléaires pour Belene, est prévue entre le 15 et le 30 août, a annoncé la ministre de l’énergie, Temenoujka Petkova. Entre-temps, le PSB a salué le « revirement » du premier ministre sur le projet de Belene et a demandé la convocation d’une séance extraordinaire du parlement afin que soit examinée la proposition des socialistes d’annuler la décision d’arrêter le projet de Belene prise en mars 2012 par le gouvernement Borissov I. En réponse, des députés du GERB n’ont vu dans cette hâte de la gauche qu’une tentative mal dissimulée de manipulation de l’opinion à la veille de la campagne électorale. La présidente de l’Assemblée nationale, Tsetska Tsatcheva, a dû rappeler que les congés des députés ne peuvent être interrompus qu’à l’initiative du chef du parlement ou à la demande d’une cinquième des députés. (tous journaux, mediapool.bg)

L’entretien

Le projet de Belene : le perpetuum mobile de la corruption

Dans son numéro de mercredi dernier, Troud insère un entretien avec l’économiste Krassen Stantchev de l’Institut pour l’économie de marché. Consacré aux « vieilles blessures » dans le domaine de l’énergie, il cherche les bonnes réponses au regard de l’intérêt général.

Y a-t-il une bonne réponse quand on parle de Belene, un projet qui a englouti des milliards ? De réacteurs nucléaires pour lesquelles la Bulgarie est condamnée à payer plus de 600 millions d’euros, un montant sur lequel courent tous les jours des intérêts à hauteur de 167 000 euros ? « La meilleure solution serait de chercher des réserves dans le budget national afin de payer le plus vite possible le montant dû à Rosatom. Vu le montant important des intérêts, toute autre hypothèse serait perdante pour la Bulgarie », estime M. Stantchev. Si la Bulgarie continue à ne rien faire, Rosatom portera plainte contre son débiteur, la Compagnie nationale d’électricité (NEK), et demandera la saisie sur ses comptes bancaires. Aucune juridiction bulgare n’osera débouter les Russes sur une créance que tout tribunal international jugera légitime, indique-t-il.

Si la Bulgarie décide d’utiliser des fonds budgétaires pour payer les réacteurs russes, elle devra en aviser la Commission européenne et entamer des négociations afin de dissiper tout soupçon d’aide d’Etat, au sens du traité de Lisbonne. Le pays aura à démontrer qu’il s’agit d’un projet datant d’avant l’adhésion de la Bulgarie à l’UE. Toute autre réaction du gouvernement bulgare, allant dans le sens par exemple de certaines interprétations médiatiques de ces derniers jours selon lesquelles « Bruxelles a donné son feu vert » à la construction de la centrale de Belene, serait une énorme bêtise, prévient M. Stantchev tout en rappelant qu’aucune analyse, y compris des analyses menées par le PSB, n’a démontré jusqu’à présent la pertinence économique du projet de Belene.

L’analyse du bilan énergétique du pays n’indique pas non plus que la construction d’une nouvelle capacité nucléaire répond à l’intérêt général, souligne l’expert. La mise en service d’une nouvelle centrale nucléaire entraînera la faillite de la NEK parce qu’il y aura une surproduction d’énergie électrique que la NEK se verra contrainte de brader ou ne parviendra tout simplement pas à vendre, mais aussi à la fermeture d’installations déjà en exploitation, utilisant des ressources renouvelables. Si, toutefois, l’Etat estime qu’il a besoin de quantités supplémentaires d’énergie électrique, il devrait penser aux deux centrales thermiques (à Roussé et Varna), actuellement fermées parce que fonctionnant au charbon. L’adaptation de leur équipement au gaz serait un investissement abordable, de l’ordre de 200 à 250 millions de leva. Sans oublier, évidemment, que la Bulgarie dispose d’un surplus de 30% des capacités de production d’énergie électrique. Comme le pays n’arrive pas à consommer l’électricité produite, celle-ci est exportée vers l’étranger. Un commerce auquel est associé un grand nombre d’entreprises proches du PSB, ce qui explique l’agitation des socialistes à propos de Belene. Mais on ne construit pas de centrales nucléaires pour plaire aux exportateurs d’électricité, précise avec un brin d’amertume M. Stantchev.

Plus on négocie avec la Russie, avec M. Poutine ou Rosatom, plus on tarde à prendre les bonnes décisions. Il est évident, estime l’expert, qu’on fait tout pour éviter de montrer du doigt les responsables dans une situation comme celle-ci où un projet est plusieurs fois ouvert ou gelé et dans le cadre duquel des dépenses sont sans cesse effectuées. Et cela sans que le projet puisse jamais aboutir parce qu’il est mort-né. La responsabilité pour Belene revient au gouvernement de Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha, et à lui personnellement, au gouvernement de Sergueï Stanichev, et à celui-ci personnellement, ainsi qu’à ses deux ministres de l’économie et de l’énergie, et, en partie, au gouvernement de M. Borissov. Par conséquent, il existe un intérêt considérable et qui transcende les partis à enterrer le débat sur ces questions. Mais le projet de Belene lui-même, devenu un perpetuum mobile de la corruption, sera difficilement enterré. Sauf si, cette fois, le fardeau des intérêts à payer ne décide la Bulgarie à tourner la page. (Troud)

Dernière modification : 25/11/2016

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