Vendredi 18 mars

La passe d’armes

Le GERB demande officiellement le divorce avec le DBF de Radan Kanev…ce qui fait rire le premier ministre

Le groupe parlementaire du GERB s’est livré hier à une démonstration de guerre totale contre ses anciens partenaires du parti de Radan Kanev, les Democrates pour une Bulgarie. Devant des journalistes, la députée Tsveta Karayantcheva, chef adjointe du groupe, a appelé le leader du parti, Boïko Borissov, à vouloir bien expliquer à ses députés jusqu’à quand il entend laisser Radan Kanev et ses hommes prétendre être dans l’opposition et, dans le même temps, participer au pouvoir.

Parmi les « cadres » du DBF visés par Mme Karayantcheva figurent le ministre de la santé, trois vice-ministres (des affaires étrangères, de l’intérieur et de l’énergie), des gouverneurs régionaux adjoints, des conseillers de ministres, etc.

Accusant ouvertement Radan Kanev d’avoir usé de son influence pour drainer des fonds d’entreprises publiques (notamment l’entreprise militaire TEREM), la députée a appelé le Parquet à s’en saisir et à enquêter sur la société d’avocat de M. Kanev. Selon Mme Karayantcheva, celle-ci aurait reçu, pour l’année 2015, 20 000 leva de TEREM au titre de divers services juridiques. La députée a également demandé la révocation d’administrateurs, de directeurs et de contrôleurs de TEREM.

M. Borissov, pendant ce temps à Bruxelles, a commenté d’un air amusé devant les caméras de la télévision nationale : « Le capitaine à Bruxelles, révolte à bord. […] Ils [les députés du GERB] s’énervent de ma bonté ». Toutefois, il a assuré qu’il n’y aurait pas de remaniement ministériel.

Dans les colonnes de l’hebdomadaire Ikonomist, Parvan Simeonov de Gallup International analyse la difficulté, pour un parti comme le DBF, de rester éternellement en porte-à faux, de « ménager le lièvre et le chou, [de] concilier la beauté d’un rôle dans l’opposition et la participation salutaire aux différents échelons du pouvoir ».

Mais il y a un autre point, beaucoup plus intéressant, souligne M. Simeonov. Et c’est de savoir pourquoi M. Borissov continue de légitimer Radan Kanev. Pour l’instant, cette question reste sans réponse. Il se peut qu’il s’agisse d’un jeu ou que M. Borissov surestime son adversaire politique. Il se peut aussi qu’il ait peur de lui parce que ceux de la droite, qu’ils soient des libéraux, des bleus, des verts ou n’importe quoi, ont prouvé être à la fois astucieux et grandes gueules. M. Kanev et la droite ne cessent de taper sur les nerfs de M. Borissov. Et le premier ministre s’explique : sur ses relations avec M. Tsvetanov, sur le renouvellement de la commission pour la protection de la concurrence, etc., pour n’en citer que les échanges les plus récents.

D’ailleurs, c’est un des succès de M. Kanev, estime le politologue, que son parti, DBF, qui pèse très peu sur la balance électorale (à peine 100 000 voix la dernière fois lorsque le parti s’était présenté à titre individuel), peut se targuer de dire aujourd’hui : lorsque nous demandons quelque chose à Borissov (les marchés publics arrêtés par exemple), il s’exécute.

De surcroît, M. Kanev a réussi à se maintenir à la tête de son parti, malgré la situation périlleuse dans laquelle il l’avait mis en décidant de quitter le BR. M. Kanev, en bon analyste et joueur de talent, excelle dans les coups-surprises et les bluffs.

Son dernier coup, c’était Tatiana Dontcheva, leader du Mouvement 21, invitée à la conférence du DBF (voir notre revue du 14 mars). De la tribune, elle a ouvertement appelé à l’union entre les deux partis. La simple somme entre les voix potentielles du DBF et de Mouvement 21 donne un chiffre assez proche du seuil d’entrée à l’Assemblée nationale. Et si l’on y ajoutait d’autres ingrédients – un peu d’ONGs, un peu de personnalités emblématiques – la simple somme arithmétique pourra gonfler. Radan Kanev a plus d’une corde à son arc, conclut M. Simeonov. (Sega, Ikonomist)

La schizophrénie

« Le parti a toujours raison ! Même quand il se trompe »

Sega publie une analyse caustique du politologue Boris Popivanov sur le comportement contradictoire, tourné en stratégie par les leaders des partis politiques.

Auparavant, écrit l’auteur, il y avait de simples règles dans la politique : un leader a le soutien de son parti ou s’il est blâmé, il démissionne ; on peut soutenir, s’opposer ou contourner une idée politique, mais pas faire les trois à la fois ; on peut être au pouvoir ou dans l’opposition, mais on ne peut pas être l’opposition de soi-même. « Mais, paraît-il, toutes ces règles sont de petites exigences pour les politiciens bulgares, surtout de la coalition au pouvoir : larges d’esprit et prêts à tout pour légitimer et imposer comme une normalité les contours d’une nouvelle manière de penser la politique ».

Premier exemple : et ABC. L’année dernière, lors du débat sur l’extension de la dette extérieure à 16 milliards de leva pour une période de trois ans, jusqu’à la veille du vote au parlement, la position d’ABC et de son leader Gueorgui Parvanov était qu’il fallait s’opposer à cette idée. Mais, de façon tout à fait inattendue, au moins pour son leader, ABC a soutenu la ratification (voir la revue du 27 février 2015). M. Parvanov pouvait quitter son poste ou rester, mais pour rester il avait deux options : convaincre son parti ou évoluer lui-même vers la position majoritaire. « Rien de tel n’a eu lieu mais M. Parvanov a été réélu à la tête de son parti et tout s’est fini avec un happy end », écrit le politologue.

Au GERB, les exemples d’une telle approche novatrice abondent, selon le politologue : « Il arrive souvent que [le leader] Boïko Borissov ne soit pas d’accord avec lui-même, mais le GERB est toujours d’accord avec lui ». M. Popivanov donne un exemple : la commission parlementaire ad hoc chargée d’enquêter sur les allégations d’ingérence de la Russie et de la Turquie dans la politique intérieure bulgare. Le groupe parlementaire de GERB a soutenu l’idée, puis le premier ministre a dit qu’il n’était pas au courant et a vivement critiqué la pertinence d’une telle commission en déclarant que rien de bon n’en sortirait (voir notre revue du 1 mars). Lui, qui suit de si près la politique extérieure, n’était pas conscient que ses propres députés l’impliquaient dans le drame des relations russo-turques, s’étonne le politologue selon lequel ce cas illustre en réalité la stratégie du leader du parti : le groupe parlementaire vote contre les idées de son propre leader mais cela ne fait qu’augmenter son propre prestige dans les yeux de ses électeurs.

Selon l’auteur, les Démocrates pour une Bulgarie forte (DBF) donnent le meilleur exemple de cette politique au cours de ces derniers mois. M. Popivanov revient sur le conseil national des DBF qui s’est tenu ce week-end et qui a décidé que le parti reste membre du Bloc réformateur, mais dans l’opposition au gouvernement actuel (voir notre revue du 14 mars). Les messages envoyés, selon le politologue étaient : le BR est un projet épuisé, mais les DBF ne le quitteront pas, en travaillant en même temps pour la création d’un nouveau projet de droite ; le but des DBF n’est pas d’exister pour conserver quelques députés et postes occupés par ses membres et, pour cette raison même, il ne va pas y renoncer. Le parti parle de morale, ce qui veut dire que ce qu’il fait aujourd’hui est encore plus moralement correct que ce qu’il faisait hier : les DBF avaient raison [lors de la campagne électorale avant les élections législatives de 2014] de rejeter l’idée même que M. Borissov puisse devenir premier ministre pour un deuxième mandat ; ils avaient également raison quand ils l’ont soutenu pour qu’il redevienne premier ministre ; puis ils avaient encore davantage raison de s’attaquer à lui, mais ils ont eu le plus raison de rester à côté de lui dans la coalition au pouvoir, ironise le politologue.

Toute cette façon de faire de la politique révèle le refus d’assumer la responsabilité dans un système de démocratie parlementaire. Mais le résultat est que les électeurs ne peuvent plus s’orienter dans cette ambiance, conclut l’auteur. (Sega)

Le test

Sachez reconnaître un oligarque bulgare : quelques clés

Comment reconnaître les oligarques bulgares ? La question se pose en Bulgarie, dans la mesure où les processus relatifs à l’élaboration des politiques publiques pendant les dernières décennies reflètent les préférences des élites économiques ou des groupes organisés d’intérêt. Par conséquent, la société bulgare a besoin d’outils pour reconnaître les oligarques afin de ne pas accepter de leur part une prise d’influences non proportionnelle sur la vie politique. Cette question est érigée en titre d’une analyse proposée par l’hebdomadaire Ikonomist.

En Bulgarie apparaît à la fin des années 1990 une première génération d’oligarques qui réussit pendant la période de la privatisation de masse à acquérir des actifs publics à des prix de loin moins élevés que les prix du marché et à s’enrichir en siphonnant les entreprises publiques par des marchés non rentables. Cette période, appelée par Stefan Antonov la « gouvernance corrompue » dans une étude publiée par l’Institut d’études journalistiques (Reuters Institute Fellowship Paper) auprès de l’université d’Oxford, s’achève en 2009, lorsque le système politique bulgare entame la période de la « gouvernance de l’oligarchie ». Le premier gouvernement du GERB accélère la transition vers la gouvernance de l’oligarchie qui atteint son état achevé au cours de son mandat. Cette nouvelle période permet à des hommes d’affaires de retirer de l’Etat un profit beaucoup plus important que leur apport. Les marchés publics à des prix largement majorés accordés à des sociétés favorites du BTP n’en sont que l’une des manifestations. Cette situation, décrite par Lioubomir Datsov, ancien ministre des finances (2001-2005), a fini par dissuader les entreprises étrangères de se présenter aux appels d’offres organisés pour être remportés par des sociétés bulgares privilégiées. Il s’agit de cinq sociétés, dont deux liés au député MDL Delian Peevski et au directeur de Lukoil Valentin Zlatev, qui ont remporté ces 8-9 dernières années tous les plus grands marchés publics BTP, précise Simeon Diankov, ancien ministre des finances du premier gouvernement Borissov.

Des groupes financiers comprenant des banques, des compagnies d’assurances ou des fonds de pension qui financent leurs propres projets d’affaires en violation des réglementations constituent un autre indicateur de l’appartenance de leurs propriétaires à l’oligarchie. Enfin, cette appartenance est à 100% avérée lorsque l’homme d’affaire possède des groupes de médias qu’il utilise afin de protéger ses intérêts et d’exercer une pression sur des institutions publiques en faveur de ses intérêts. De tels exemples sont les médias « les moins libres et utilisés le plus brutalement » de l’oligarque Delian Peevski ainsi que les éditions « relativement libres et le plus souvent de bonne qualité » d’Ivo Prokopiev. Avec un degré d’intervention dans la politique de leurs rédactions et une fréquence des publications servant les intérêts du propriétaire qui varient.
Dans ce contexte d’exemples permettant de reconnaître les manifestations de l’oligarchie bulgare, il faut souligner un mécanisme dangereux qu’utilise celle-ci pour protéger ses intérêts : « la législation sur mesure » en faveur, non pas d’un secteur économique, mais d’une seule entreprise qui permet à celle-ci de se débarrasser des concurrents. Les lois sur mesure votées à la demande d’une société sont devenues un phénomène ordinaire lors de la 41ème législature du Parlement qui a soutenu le premier mandat de Boïko Borissov. Deux exemples sont particulièrement édifiants. Le premier concerne l’interdiction de la fabrication de filtres pour les cigarettes par des sociétés qui ne produisent pas de cigarettes en faveur de l’oligarque, aujourd’hui en fuite, Tsvetan Vassilev, qui à l’époque participait à la privatisation de Bulgartabac. Cette interdiction a obligé les propriétaires de la société Youri Gagarine (productrice de filtres) de vendre celle-ci à des sociétés liées à Tsvetan Vassilev. Aujourd’hui, la prise de participation de Delian Peevski dans cette société est une vérité publique. En outre, ladite interdiction a été levée le mois dernier. Le deuxième exemple concernait les amendements à la loi sur la gestion des déchets en faveur de la société Nadine, débiteur de la First Investment Bank, qui a pu ainsi participer indirectement à l’acquisition des actifs du complexe métallurgique Kremikovtsi, devenus ultérieurement propriété de cette banque.

Par décision des conseillers municipaux des plus grandes collectivités territoriales, des centaines de kiosques en Bulgarie ont été fermés pour céder la place à la chaîne Lafka possédée par Delian Peevski. Dans ce cas, le jeu de la concurrence a été faussé sans que les gouvernants aient même eu à voter une loi.

Si elle avait duré, la nomination aussitôt retirée sous la pression de la société civile, de ce même oligarque à la tête de l’Agence d’Etat de la sécurité nationale, aurait constitué la cerise sur le gâteau de l’oligarchie bulgare. Par conséquent, la sensibilisation de la société civile à la lutte contre l’oligarchie est importante pour réduire les manifestations de ce phénomène malheureusement difficile à proscrire, conclut Ikonomist. (Ikonomist, na-stenata.com)

Dernière modification : 18/03/2016

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