Vendredi 19 mai

La polémique

Les Patriotes unis : un allié de moins en moins présentable ?

Une « chasse aux sorcières ou plutôt une chasse aux fascistes » se déchaîne en Bulgarie, clame le vice-premier ministre Valeri Simeonov du quota des Patriotes unis. Deux responsables, respectivement le vice-ministre du Développement régional et des Travaux publics, Pavel Tenev, et le chef de direction au ministère de la Défense, Ivo Antonov, ont dû renoncer à leurs fonctions après la publication sur Facebook de photos prises il y a plusieurs années, où ils font le salut nazi. Tous deux ayant été nommés sur proposition des Patriotes unis, ils ont vite trouvé un soutien auprès de M. Simeonov, qui n’y a vu qu’une « histoire pour rire », ajoutant qu’il n’est peut-être exclu que lui-même ait, durant ses années estudiantines, pris de semblables photos lors de sa visite au musée de Buchenwald.

La révocation des deux coupables et la tentative de M. Simeonov de minimiser les faits n’ont toutefois pas permis d’étouffer le scandale. Le PSB et le MDL, montés sur leurs grands chevaux, le parti Volonté de Vesselin Marechki dans une forme plus atténuée et plusieurs associations ont demandé la démission du vice-premier ministre Simeonov. Mais convaincu qu’il s’agit d’un scandale artificiel visant ni plus ni moins le gouvernement, celui-ci a refusé de prêter l’oreille à « des gens qui ne m’ont pas nommé » et a menacé de porter plainte contre Sega, le quotidien qui avait publié ses propos sur Buchenwald.

Intervenant dans la polémique, le premier ministre Borissov a essayé à son tour d’escamoter le scandale. « S’il n’occupait pas ce poste et si la situation était toute autre... Je suis sûr qu’il y a beaucoup de gens qui font de telles plaisanteries… C’est humain ! », a-t-il dit à propos de Pavel Tenev.

Hier, le président du groupe parlementaire du GERB, Tsvetan Tsvetanov, s’est montré plus consensuel. « Nous ne tolérerons pas de telles photos, ni de tels propos », a-t-il souligné tout en ajoutant qu’au moment où « le gouvernement fait de bonnes choses, on nous oblige à commenter des scandales ».

Dans un commentaire sur le site de Dnevnik, le journaliste Peter Tcholakov relève qu’une vérification rapide sur Google montre malheureusement que pour pas mal de Bulgares le mot « shoah » n’est que le pluriel du mot « show ».

Parler de l’extermination de tout un peuple n’est pas une question de « bon ton », ni de « politiquement correct », mais une question d’humanité, observe-t-il. « Une énorme partie des politiciens du monde civilisé pèsent chaque mot quand ils ont à évoquer ce traumatisme. Même Marine Le Pen a fait de grands efforts pour se démarquer publiquement de son père, exclu du FN à cause de ses propos sur l’holocauste (un ‘détail de l’histoire’). Mais pour nos ‘patriotes’ la question ne se pose pas évidemment comme cela. Chacun qui connaît les ‘idées » et les ‘ouvrages’ de politiciens comme Volen Siderov [Ndr : député et leader d’Ataka, composante des Patriotes unies] sait que des thèmes comme celui du complot ‘judéo-maçonnique’ contre la chrétienté est leur spécialité. Par exemple, à une conférence internationale à Moscou, en 2002, le jeune nationaliste Siderov avait présenté un rapport sur la ‘Mondialisation, dernière étape de la tentative de colonisation de l’Orient chrétien’ ».

Selon M. Tcholakov, le scandale « nazi » mérite au moins trois remarques. D’abord, Valeri Siméonov doit démissionner de son poste de vice-premier ministre parce que les éléments du compromis qui a permis la création du gouvernement Borissov et selon lesquels les Patriotes unis sont distincts de l’extrême droite telle qu’elle existe dans d’autres pays, ne tiennent plus. Ensuite, la réaction du premier ministre n’est pas correcte. Il n’y a rien d’humain dans de telles plaisanteries. Et si M. Siderov a été dompté, M. Simeonov reste incontrôlable. Quel air aurait la Bulgarie, présidente du Conseil de l’UE, avec un vice-premier ministre qui est à l’origine de tels scandales ?

Troisièmement, il faut s’interroger sur le niveau de la culture politique dans le pays puisque l’un de ceux qui condamnent haut et fort les « dérives nazies » du gouvernement, tel le journaliste et député PSB Alexandre Simov, sont les mêmes capables de menacer « d’aller uriner sur le mémorial de ces foutues victimes du communisme ». « Tout peuple mérite ses clowns et le show des Patriotes doit continuer. Mais est-ce que cette exaltation d’ivrogne pour la liberté peut faire naître une illumination sur ce qu’est la liberté ? J’en doute », conclut amer le journaliste. (Sega, dnevnik.bg)

L’analyse

Comment Lozan Panov est devenu l’ennemi n° 1 au nom de la réforme judiciaire

Elu en janvier 2015 au poste de président de la Cour de cassation grâce au soutien des défenseurs les plus acharnés du statu quo au Conseil supérieur de la magistrature et en dépit de l’appui massif des juges à la candidature de Pavlina Panova, ancienne juge irréprochable de la Cour de cassation (devenue ensuite son adjointe), Lozan Panov est devenu le plus fervent opposant de ces mêmes membres du CSM. 

En décembre 2015, moins d’un an après son élection, il est le magistrat le plus haut placé à s’être opposé à la réduction du projet initial de réforme judiciaire aux amendements proposés par le parquet. Lors de ce 135ème anniversaire de la Cour de cassation, il mettait au cœur de son discours l’échec de la réforme judiciaire :

« Avouer m’être attendu à ce que la fête d’aujourd’hui soit une double fête dépassant le cadre de l’institution signifierait faire preuve de naïveté. Je parle des amendements de la Constitution de la République de Bulgarie adoptés il y a deux jours par le Parlement qui devaient marquer le début de la restitution aux institutions du pouvoir [qu’elles incarnent], c’est-à-dire le début du démantèlement du statu quo. […]Les efforts consentis pendant les dernières semaines pour entraver la réforme sont parfaitement explicables car c’est bien le système judicaire qui peut rendre l’Etat à ses citoyens. Je serai sûrement dénoncé, aujourd’hui, une fois de plus, comme un auteur d’attentat qui se prépare à faire un coup d’Etat. Car, si l’oligarchie bulgare possède un Etat, toute tentative de rendre le pouvoir aux citoyens peut être qualifiée de coup d’Etat. […] »

Dans ce même discours, il soulignait l’importance du « profil de ceux qui intègrent le collège » dans la mesure où il « prédéterminera le profil de ceux qui seront élevés et éduqués au sein du système judiciaire. Les membres du CSM seront reproduits dans l’ordre descendant au sein du système. C’est pourquoi la façon dont on élit les membres de cette autorité suprême (le CSM) et leurs qualités constituent le pas décisif à faire pour déclencher le changement au sein de tout le système ».

Aspirant à préserver les faibles progrès obtenus à la suite de l’amendement de la loi sur le pouvoir judiciaire devant permettre à tous les magistrats d’élire directement leurs représentants du quota judiciaire du CSM, Lozan Panov se met à appeler les magistrats à faire preuve d’audace et à ne pas céder à la pression de leurs supérieurs hiérarchiques. Il fait publier sur le site de la Cour de cassation les procès-verbaux des cinq régions d’appel démontrant la pression exercée par les responsables de juridiction afin que les juges soutiennent des candidatures imposées pour pourvoir les sièges du quota judiciaire dans le nouveau collège du CSM. Cela lui a valu de longues attaques au sein du CSM tandis que l’inspection générale des services judiciaires a ouvert une enquête à son encontre sur la base d’un signalement de la chaîne Canal 3. Sur cette même chaîne, le président de la commission de déontologie du CSM, Yassen Todorov, précisait la procédure à suivre si des faits à la charge de M. Panov étaient établis : « l’inspection des services judiciaires constate l’irrégularité ; nous proposons au président de la République de le révoquer et il le fait ; c’est la seule possibilité ».

Le président de la République, Roumen Radev, sollicité par Lozan Panov de se prononcer sur la rencontre du procureur général, Sotir Tsatsarov, avec deux hommes d’affaires (voir notre revue du..), se dit surpris « qu’une telle proposition puisse venir de la part du magistrat numéro un, appelé à protéger la séparation des pouvoirs ».

Pour sa part, le parquet qualifie d’injustes et de contraires à l’éthique les affirmations de Lozan Panov contenues dans la lettre adressée au Président et portant atteinte au prestige de la profession. Selon Capital, ces irrégularités éthiques soulevées par la « direction du parquet » pourraient facilement être utilisées à l’encontre de M. Panov afin qu’il soit démis de ses fonctions à la suite d’une proposition qui serait adoptée à la majorité de 17 voix par le CSM. Capital va jusqu’à écrire que celui-ci préférerait signer le décret de révocation plutôt que de s’opposer au procureur général soutenu par les médias.

Ce même hebdomadaire constate sur la base d’une analyse de Perceptia Media Research qu’il y a eu en l’espace d’un mois pas moins de plusieurs centaines de publications négatives médias en ligne compris à l’égard de M. Panov. Ce dernier a observé à ce sujet qu’il existait en Bulgarie, à travers les médias de l’oligarque Peevski, une « Éducation du peuple et une Propagande » dignes de Goebbels, afin de dissimuler les manquements du gouvernement.

A la suite de sa rencontre ce jour avec le premier ministre, Lozan Panov a déclaré dans le cadre d’un point de presse avoir demandé le soutien du gouvernement pour une réforme profonde de la justice, car simuler des réformes portait atteinte à la confiance en la justice. Ekaterina Zaharieva l’a interrompu pour dire que le gouvernement n’a jamais simulé de réformes tandis que Tsetska Tsatcheva a demandé à M. Panov de préciser ce qu’il entendait par « réforme profonde » et de faire des propositions d’amendements législatifs. Plus tard dans la journée, Boïko Borissov a déclaré avoir promis son soutien à Lozan Panov « à condition qu’aucun parti politique ne soient servi ». (tous médias)

Dernière modification : 22/05/2017

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