Vendredi 2 juin

Le commentaire

Pourquoi le Kremlin se paie-t-il notre tête avec l’alphabet ?

C’est la question que se pose le journaliste Valeri Naïdenov dans les pages de 24 Tchassa sur les propos du président Vladimir Poutine sur les origines de l’alphabet cyrillique (voir aussi notre revue de presse du 26 mai). La phrase de Poutine sur les origines macédoniennes des lettres slaves ont mis le russophile bulgare devant de nouvelles épreuves. Après le 10 novembre 1989, une nouvelle construction idéologique avait commencé à prendre forme dans le pays, amalgamant russophilie et nationalisme. Et voilà qu’en une seule phrase, le président russe a ébranlé tout cet assemblage. Désormais, il faut choisir : être soit patriote, soit russophile.

Très probablement, les experts de M. Poutine se sont dit que le moment exigeait de montrer leur soutien au président macédonien, quitte à se soucier des Bulgares comme d’une guigne. D’ailleurs pourquoi s’en soucier ? Les Bulgares sont reconnaissants au peuple russe, leur rancune passera. En oubliant que Stefan Stambolov et Zahari Stoyanov [Ndr : grandes figures de l’époque de la Libération et de la création du nouvel Etat bulgare] étaient eux aussi, à leurs débuts, des russophiles, mais qu’à un moment donné ils ont dû choisir entre russophilie et patriotisme. Le Kremlin a de nouveau oublié que les petites nations se vexent également. Et que les petits cailloux peuvent aussi renverser la charrette. Lorsque Jirinovski crie sur les ondes russes que les Bulgares sont des traîtres, la Russie en paie les frais, tôt ou tard.

La politique étrangère russe m’a toujours fait penser à un joueur d’échecs qui néglige les petits pions, à tel point elle est fixée sur le Grand jeu avec les Grandes puissances, sans s’apercevoir que ces dernières la contournent sur les flancs. Depuis longtemps, la Russie souffre d’un amour non partagé envers les plus grands, pendant que ceux-ci attirent à eux les petits pions délaissés par le Kremlin, pour mieux le mater ensuite.

D’après l’historien et politologue russe Andreï Foursov, le drame de la politique étrangère russe réside dans le fait qu’elle est dirigée par des oligarques. C’est-à-dire : de nouveau les grands s’entendent entre eux en faisant fi des intérêts des petits. En effet, la Russie a laissé Gazprom mener sa politique étrangère, mais Gazprom n’est capable de communiquer qu’avec des oligarques. Il en résulte que les Bulgares achètent aujourd’hui le gaz le plus cher et remboursent des milliards pour des projets jamais réalisés. Ce qui crée des obstacles insurmontables pour la russophilie en Bulgarie.

Aristote avait vu dans l’oligarchie la pire forme de gouvernement. Cela explique pourquoi l’oligarchie engendre la pire des politiques étrangères. En 1989, Moscou avait décidé de miser sur la Yougoslavie, peut-être parce que celle-ci était plus grande que la Bulgarie, parce que l’URSS y disposait d’une base de sous-marins ou tout simplement parce que la côte méditerranéenne plaisait davantage aux oligarques russes que celle de la mer Noire. Aucune logique ne forçait la Russie à se passer de la Bulgarie en tant que partenaire commerciale. La suite est connue : la Russie n’a plus de bases dans l’Adriatique mais l’OTAN en a en mer Noire.

Cette diplomatie, où les oligarques traitent uniquement avec des oligarques et où les petits pays sont sans importance, est le fruit logique du mode de gouvernement oligarchique de la Russie pendant les dernières 20 ou 30 années. Mais elle a également sa propre philosophie. D’éminents politologues russes expliquent le monde tel qu’il est par les manigances des Rockefeller ou des Rothschild. Les petits n’ont pas la volonté du pouvoir. Cependant, si cela était vrai, l’Occident se trouverait encore au Moyen Age, parce que tout pouvoir se plaît dans le statu quo et seule la lutte des petits, des marginaux pour plus de pouvoir, d’argent et de femmes propulse l’histoire en avant. Les grands bouleversements dans l’histoire se sont faits de bas en haut et non inversement. La Bulgarie est elle aussi un sujet, les Bulgares ont eux aussi une volonté historique, l’alphabet cyrillique est une invention bulgare et la diplomatie russe gagnerait beaucoup à faire taire Jirinovski, conclut, goguenard, Valeri Naidenov. (24 Tchassa)

La libération

« Dix ans après, la vérité du prix de la liberté peut être dite »

Près de dix ans après la remise en libérté, le 24 juillet 2007, des cinq infirmières bulgares et du médecin palestinien accusés et condamnés à mort par le gouvernement libyen pour avoir inoculé le virus du sida à 450 enfants libyens, la journaliste bulgare Tsveta Mladenova a enquêté sur les détails entourant leur sortie de prison. Son documentaire, intitulé « La Transaction pour la liberté », a été diffusé par la chaîne télévisée BNT mercredi 31 mai.

Entremêlant images d’archive et interviews, le film retrace les négociations diplomatiques et les tractations politiques qui ont abouti à l’extradition des infirmières vers leur pays. Arrêtées en 1999 en Libye, ces dernières étaient soupçonnées de travailler pour le Mossad. Leur présence en Libye s’explique, selon le journaliste Gueorgui Milkov, par les liens étroits qu’entretenaient les deux pays avant 1989 et qui ont conduit de nombreux bulgares à se rendre en Libye au titre de cette coopération. Todor Jivkov était d’ailleurs un très proche ami du colonel Kadhafi.

Si l’initiative des négociations pour leur libération est d’abord venue du Département d’Etat et du Foreign Office, c’est l’intervention de la France qui a permis de mettre en place un programme, de prévoir un budget et de satisfaire Kadhafi, assure Marc Pierini, alors ambassadeur EU à Tunis et Tripoli. Solomon Passy, à l’époque ministre bulgare des affaires étrangères, révèle que le plan de libération des infirmières a été élaboré sur les conseils de sir Marc Allen, agent du MI-6, avec pour but de ne pas entamer le prestige de la Libye. L’idée était de créer un fonds international pour Benghazi. Ce fonds vit le jour en 2005 et M. Marc Pierini devint son président. La partie libyenne réclame des indemnités de l’ordre d’un million de dollars par enfant infecté du HIV, soit 450 millions de dollars. D’après Marc Pierini, cette somme a été empruntée au Fonds libyen de développement économique. Puis la Fondation Kadhafi a été créée, sous la présidence d’un des fils du colonel, ce qui a permis de convaincre les parents des victimes à signer un accord sur la libération des infirmières en contrepartie d’indemnisations. Kirtcho Kirov, alors chef du Service national de renseignement, assure dans le documentaire que la Bulgarie n’a rien payé et que le rôle du Fonds était de sauver la face du régime. Il obtient du colonel une visite à Tripoli de Gueorgui Parvanov, président de la République. M. Parvanov évoque une entrevue « déconcertante » avec le dirigeant libyen, qui reproche notamment aux Bulgares d’avoir trahi le socialisme. Mais sur le fond, il considère le fait que la Bulgarie ait réussi à engager l’Europe sur ce dossier comme un succès diplomatique pour son pays.

Au-delà de la libération des infirmières et des soins apportés aux enfants, l’opération s’est accompagnée pour la Grande-Bretagne, l’Italie et la France de la signature de juteux contrats économiques conduisant à réinsérer la Libye dans le jeu diplomatique : un mouvement amorcé en 2003 avec la reconnaissance par Kadhafi de l’implication de son pays dans l’attentat de Lockerbie contre un avion de la Pan Am en 1988. British Petroleum, en concluant un contrat géant de gaz avec la Libye, revient sur le marché libyen après en avoir été absente pendant trente ans. La France obtient des contrats d’armement et l’Italie des contrats dans le secteur de l’énergie.

Dans la dernière ligne droite, la France entre en jeu : le 12 juillet 2007, Claude Guéant, Boris Boillon et Cécilia Sarkozy se rendent dans le bunker de Kadhafi. Selon Marc Pierini, « Cécilia n’avait qu’un rôle symbolique. Le principal négociateur, c’était Claude Guéant. Sarkozy a promis à Kadhafi une visite à Paris, des missiles antichars, la désalinisation par procédé nucléaire de l’eau de mer… Mais les infirmières n’étaient pas posées par Sarkozy comme condition. Il avait parlé d’installations nucléaires, de sécurité sans jamais mentionner les infirmières. Lier les deux choses est un mensonge. » Les négociations pour la libération des infirmières, reprises le 22 juillet, aboutissent deux jours plus tard. Epilogue : en décembre, le colonel est reçu en grande pompe à Paris.

Un mystère demeure dans cette affaire : quelle a été l’implication du Qatar dans le plan de libération des infirmières ? Selon Zara Mansour, ancienne cheffe de la garde prétorienne de Kadhafi aujourd’hui réfugiée en France, le pays aurait versé 300 millions de dollars, à la demande de l’Elysée. M. Pierini réfute cette affirmation, assurant que le régime libyen n’avait pas besoin de cet argent pour abonder le Fonds. Mais dans ce cas, pourquoi l’émir du Qatar (comme d’ailleurs le président Sarkozy) a-t-il été décoré par le président Parvanov ? (BNT)

Dernière modification : 02/06/2017

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