Vendredi 20 janvier

Le discours

Roumen Radev : C’est seulement dans les livres d’histoire que la vie a l’air propre et bien rangée. La politique a lieu dans le temps trouble du présent.

Trois jours avant leur prise de fonctions, Roumen Radev et Iliana Yotova, ont prêté serment à l’Assemblée nationale en présence du président et de la vice-présidente sortants, du patriarche Néophyte, du gouvernement démissionnaire, des membres de la Cour constitutionnelle, du procureur général, de hauts fonctionnaires et militaires, de représentants du corps diplomatique et de journalistes. A cette occasion M. Radev a prononcé son premier discours. Après avoir remercié le peuple bulgare de la confiance qui lui a été accordée, il a tracé une vue panoramique de la société bulgare et des problèmes structurels dans les différents domaines de la vie sociale.

Les Bulgares se sont habitués à voter mais beaucoup n’y voit plus de sens. Les partis politiques sont plus nombreux que les idées pour la Bulgarie qu’ils défendent. L’aliénation politique des Bulgares constitue un terreau fertile pour le populisme. L’érosion de la démocratie bulgare s’approfondit. Les parlementaires doivent répondre aux attentes exprimés par les Bulgares lors du référendum en novembre 2016 en veillant à ce que les amendements au Code électoral ne créent plus de problèmes que ceux qu’il vise à résoudre : donner la possibilité aux Bulgares de choisir leurs représentants au Parlement mais ne pas en priver certains de représentation politique, limiter les subventions des partis sans rendre ces derniers dépendants de lobbyistes et de facteurs externes.

La société bulgare souffre de l’absence d’équité, du fossé qui continue à se creuser entre les riches et les pauvres, des contrastes entre la capitale et la campagne, du sentiment de résignation, de la corruption et de l’abus de pouvoir. Ce sentiment d’injustice est à l’origine de l’émigration. Le système judiciaire dont la vocation consiste à remédier au sentiment d’impunité ne jouit pas de la confiance du peuple. Sa réforme attendue tant par les Bulgares que par nos partenaires européens doit constituer une priorité pour la prochaine législature de l’Assemblée nationale afin que la Bulgarie ait une justice rapide, équitable et indépendante. Cependant, ce n’est pas une panacée et ce n’est qu’avec les efforts communs des institutions, des partis politiques, des organisations de la société qu’on peut combattre la corruption et la criminalité organisée.

Les systèmes de santé et d’éducation nationale alimentent également le sentiment d’injustice : les chances des enfants élevés dans une grande ville ne sont pas comparables à celles d’un enfant né dans un village, privé d’école et de services médicaux. Le patient ordinaire est amené à payer plus pour des services sanitaires de mauvaise qualité. L’Etat du système de santé incite les médecins à émigrer. Le nombre de places dans les universités est plus élevé que les candidats à y faire des études. Les faux diplômes et faux titres scientifiques sont aussi nuisibles que la fausse monnaie.

Le potentiel scientifique de la Bulgarie mérite d’être conservé et développé y compris par le financement approprié des programmes scientifiques. Le soutien de l’Etat est indispensable pour le développement de la culture bulgare à l’époque de la mondialisation.

Bien que l’économie bulgare paraisse stable, beaucoup de Bulgares sont obligés d’aller travailler à l’étranger pour assurer la survie de leurs familles. La corruption et l’instabilité de la législation dissuadent les investisseurs étrangers. La logique économique selon laquelle les plus défavorisés constituent une charge pour la société doit céder à la solidarité.

Les problèmes irrésolus pendant la transition ont engendré une crise démographique que les seules mesures visant à diminuer la mortalité et à augmenter les naissances ne suffiront pas pour résoudre le problème. Créer des conditions pour que les jeunes restent en Bulgarie et y élèvent leurs enfants est indispensable.

A l’issue de ce bilan, M. Radev a précisé ne pas aspirer à aller au-delà de ses attributions constitutionnelles mais à en profiter au maximum pour encourager le dialogue et la coopération entre les institutions et les forces politiques et sociales.

L’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne et à l’OTAN, qui repose sur des valeurs et des responsabilités partagées, est un choix stratégique qui ne doit pas être mis en cause. Cependant, être un membre actif implique de défendre l’intérêt national au sein de ses deux familles et de participer activement à l’élaboration des décisions communes.

La politique étrangère bulgare doit être décidée au sein de la Bulgarie et défendue à l’étranger et non pas l’inverse. Cette politique doit être ouverte au monde et apporter à la Bulgarie des amis et des partenaires et non des ennemis. Forte de son potentiel, la Bulgarie doit renforcer son rôle en Europe de l’Est en prenant des initiatives pour renforcer la sécurité, la coopération et le développement économique de la région.

L’Europe unie, mise à l’épreuve par le Brexit et la crise migratoire, doit être conservée à tout prix. Faire face à la crise migratoire implique une politique européenne décisive. Les différentes actions mises en œuvre actuellement n’étant pas suffisantes, la prise de mesures décisives pour renforcer la sécurité de la frontière, faire face au trafic d’êtres humains et diminuer le nombre de migrants clandestins sur le territoire bulgare est indispensable. La Bulgarie doit insister pour une révision de l’accord de Dublin qui attribue le rôle de zones tampons aux pays de la périphérie de l’Europe.
Renforcer la confrontation entre l’Union européenne et l’OTAN, d’un côté, et la Russie de l’autre, ne constitue pas une solution à la crise. Le rôle du chef d’Etat consiste à contribuer à résoudre les crises par les outils des organisations dont la Bulgarie est membre et non pas à identifier l’ennemi et à aiguiser les craintes des gens.
Je crois que les résultats de la présidentielle aux Etats-Unis et la nouvelle conjoncture politique dans le monde constitue un espoir pour le prompt rétablissement du dialogue.

Dans le contexte de la guerre en Syrie, du conflit en Ukraine de l’Est, de la tentative de coup d’Etat en Turquie, des attaques terroristes en Europe et au Proche-Orient, garantir la sécurité des Bulgares est une priorité. Le président en sa qualité de chef suprême des forces armées doit travailler pour que l’armée bulgare soit non seulement capable de participer à la défense commune dans le cadre de l’OTAN mais aussi de garantir la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Etat.

Etre Bulgare n’est pas un destin mais un honneur, conclut Roumen Radev en promettant au nom également de Mme Yotova, vice-présidente, de « consentir tous nos efforts pour être à la hauteur de la confiance qui nous a été accordée. Je suis convaincu que nous parviendrons grâce au talent de la nation, à une vision claire, à des réformes raisonnables et à des efforts communs à faire de la Bulgarie un pays moderne, dynamique, riche d’une société plus équitable où des citoyens libres et dignes réalisent leurs rêves ». (tous médias)

Le bilan

Le mandat de Rossen Plevneliev : entre « hosanna » et « crucifie-le ! »

A la fin de son mandat, le président de la République sortant a accordé plusieurs interviews aux médias bulgares ; mercredi dernier, Rossen Plevneliev et son vice-présidente, Margarita Popova, ont également fait le bilan de leur mandat dans une conférence de presse.

Les principaux messages de toutes les interventions de M. Plevneliev peuvent être résumées en quatre points : il a qualifié son mandat de « réussi » ; il a mis en garde les futurs décideurs contre des menaces, notamment sur la présidence bulgare de l’Union européenne ; il a réaffirmé son soutien ouvert des sanctions contre la Russie ; il a prévenu qu’une montée éventuelle de la pression migratoire recèle des dangers pour la Bulgarie.

Les évaluations de son mandat par la classe politique sont diamétralement opposées. Le président du groupe parlementaire du GERB s’est dit fier de M. Plevneliev. Tsvetan Tsvetanov a souligné que M. Plevneliev a dû former des gouvernements intérimaires à deux reprises et a su assumer pleinement ses responsabilités en profitant à la stabilité du pays. Le PSB, le MDL, ABC et le Front patriotique ont de leur côté vilipendé M. Plevneliev ; la principale critique envers lui étant qu’il n’a pas réussi à s’émanciper du GERB. Krassimir Karakatchanov du Front patriotique a même qualifié M. Plevneliev du « plus faible chef d’Etat qu’ait connu la Bulgarie ».

L’hebdomadaire Capital commente ces propos : pour certains, M. Plevneliev a été le meilleur président bulgare tandis que pour d’autres son mandat a été le plus grand échec ; mais le fait que personne n’est resté impassible face à sa personnalité prouve qu’il a été un personnage politique qui a laissé sa trace dans l’histoire du pays. Ceux qui ne laissent rien derrière eux quittent le pouvoir sans bruit et sans émotions, commente le journal.

Le politologue Petar Chtourm Konstantinov ne partage pas les accusations de défaut d’émancipation du président sortant. A l’époque où la candidature de M. Plevneliev au titre du GERB à la présidence a été annoncée, tout le pouvoir était concentré entre les mains de Boïko Borissov. Les attentes étaient que M. Plevneliev serait une « figure docile », mais par sa manière de traverser toute la série de crises politiques, il a prouvé qu’il était devenu en réalité le seul correctif réel du pouvoir, indépendamment de qui l’exerçait, souligne le politologue dans une interview pour Dnevnik.

Selon Capital Daily, M. Plevneliev a été davantage apprécié à l’étranger, surtout par ses partenaires européens, qu’en Bulgarie. Mais il n’a jamais su communiquer à ses compatriotes cet axe de son travail. En réalité, il n’a jamais « appris pleinement à gérer un instrument, pourtant très important en politique : expliquer de manière claire et simple ses actions et ses succès », commente le journal.

Quant à M. Plevneliev, dans son dernier entretien pour Capital, il se montre plutôt désabusé en tirant son propre bilan : « Ce qui a changé après la fin de mon mandat, c’est mon énorme enthousiasme initial à propos de l’Etat bulgare, mon idée que chaque projet, porteur de sens et de valeur pour les citoyens, pouvait aboutir… A présent, j’ai perdu une partie de mes illusions. A l’issue de mon mandat, je vois en réalité un Etat qui est loin d’être aussi efficace que ce que j’aurais voulu qu’il soit ». (tous médias)

Analyse

Soixante ans d’UE, dont dix avec la Bulgarie

A l’occasion du 10e anniversaire de l’adhésion de la Bulgarie à l’UE, Deutsche Welle publie la réflexion de l’anthropologue Ivaïlo Ditchev sur les problèmes de l’avenir européen.

De plus en plus de gens commencent à voir cela comme la fin de l’Union, le grand malade en mort clinique dont on maintient artificiellement les fonctions vitales. Les crises abondent : le Brexit, la Pologne et la Hongrie s’opposant à toute solidarité avec les réfugiés, les appels populistes en France et en Italie au retour à la monnaie nationale… D’aucuns cherchent des explications géopolitiques à ce phénomène. L’UE, créée à l’époque de la guerre froide comme un tampon contre l’URSS, a perdu sa vocation première avec la disparition de celle-ci, disent-ils. D’autres accusent la Russie néo-impériale de sciemment saborder l’unité européenne. D’autres encore voient dans les vagues de réfugiés une menace pour la civilisation européenne en arguant que celle-ci est éminemment chrétienne et en oubliant de mentionner que la Grande-Bretagne et la France avaient réussi, au moment de la chute de leurs empires coloniaux, à absorber des flux humains beaucoup plus importants. Le désir de développement, de construction d’usines et de routes, d’essor démographique est-il disparu ?

Les analyses des problèmes structurels de l’UE vont dans une autre direction. Trop de pays inégaux composent un espace sans frontières et sans un véritable centre politique susceptible de redistribuer les ressources. Un gouffre sépare les pays qui se sentent responsables pour le monde et ceux, un peu plus à l’est, qui préfèrent faire le gros dos et voyager sans ticket. Les premiers sont d’anciens empires coloniaux (la Grande-Bretagne, la France) ou des économies commerçant à l’échelle mondiale et dirigeant le monde depuis des siècles (l’Allemagne, le Danemark, les Pays-Bas). Ils envoient leurs troupes restaurer la paix dans des régions en guerre, luttent pour les principes au sein des enceintes internationales, sapent les fondements de l’ennemi idéologique en accueillant des réfugiés (du communisme ou, aujourd’hui, de la Syrie). Alors que les « sans-tickets » sont habitués à vivre à l’ombre d’un grand envahisseur aux allures de protecteur et à râler.

Ce n’est pas un hasard si l’apparition d’une nation européenne a pris du retard. La réalité touche à l’absurde : la redistribution qui existe au niveau européen passe par les gouvernements nationaux qui, au lieu d’utiliser l’argent communautaire pour éduquer leurs citoyens dans la solidarité européenne, l’utilisent pour renforcer leur propre autorité et mettent sur le dos de Bruxelles toute accusation de turpitude. Dans une Bulgarie pauvre par exemple, on subventionne avec des fonds européens de gros propriétaires fonciers, on construit des forteresses romaines factices ou des salles de danse dans des villages dépeuplés. La souveraineté nationale approfondit la crise au lieu de la guérir.

Le renoncement à l’élargissement est un autre signe de la crise grave de l’UE. Au lieu de proposer un projet universaliste, ouvert à quiconque accepte ses valeurs, l’Europe s’est mise à chercher ses propres frontières, sa propre identité. On parle avec de plus en plus d’insistance des racines chrétiennes de l’Europe. Mais comme il y a différentes chrétientés, chacune commence à chercher ses propres frontières. Quand on définit son identité par opposition à celle d’autrui et non en cherchant les points communs, on devient vite victime d’un processus incontrôlable de bourgeonnement qui envahit tout le tissu social : les nations se raidissent et, après elles, les régions, les minorités, les victimes d’injustices historiques. Catalans, Ecossais, Basques, Bretons se lèvent, mais le cadre européen réussit encore à maintenir le tout au niveau d’injures pacifiques médiatiques, à la différence de la Yougoslavie des années 1990 et de l’Ukraine. Jusqu’à quand ?

Il existe également une autre raison, plus générale, de la désintégration, qu’on pourrait appeler le « revers commercial du national ». L’immanence fatale (Dieu, les origines, la géographie, la culture), qui expliquait jusqu’à présent l’appartenance nationale, est de plus en plus remplacée par une « renégociation ». On considère de plus en plus comme naturel de choisir le lieu où l’on veut vivre. On soupèse les atouts et les inconvénients (travail, salaire, climat, visa…) et on choisit un pays.

Le même processus est observé aujourd’hui au niveau des Etats et des communautés. La lutte n’est plus pour l’indépendance, mais pour passer d’une constellation géopolitique à une autre. Pourquoi la Grande-Bretagne quitte-t-elle l’UE ? Pas pour vivre seule, mais pour nouer des « relations spéciales » avec les Etats-Unis, pour rétablir ses liens avec le Commonwealth. L’Ecosse, à l’inverse, veut dénouer un accord signé au XVIIIe siècle pour s’arrimer au continent européen. Des partis néo-fascistes du Nord-Ouest de l’Europe appellent à une renégociation des traités européens, jugés trop égalitaires, afin de se débarrasser des parents pauvres de l’Est. Ainsi un immigré aux Pays-Bas pourra être plus facilement exploité, discriminé, expulsé.

La Bulgarie ne fait pas exception à ces tendances : la vague anti-européenne qui se lève parmi les socialistes bulgares et les nationalistes veut faire croire que le pays gagnera à reconsidérer ses rapports avec la Russie. Le nombre de ceux qui pensent que le pays devrait quitter l’UE pour rallier l’Union eurasienne est encore petit, mais cet état d’esprit devient perceptible.

Trump est l’un des idéologues de cet esprit commercial, bien que la tradition en soit ancienne : la rapidité du « je paie, je prends et je m’en vais ». Mais la civilisation humaine repose sur d’autres fondements : des unions durables, de la confiance lentement bâtie, de l’entraide. Même si les roublards gagnent parfois, ils sont amenés à payer lourdement ensuite, au prix de cataclysmes et d’instabilité. (dw.bg, Standard)

Dernière modification : 20/01/2017

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