Vendredi 22 avril

L’opération

Le limogeage du directeur du Fonds pour le traitement des enfants : action « au rasoir » de la justice ou arbitraire administratif ?

Il y a deux jours, quelques minutes avant le début de la réunion du conseil social du Fonds pour le traitement des enfants, au cours de laquelle devaient être examinées soixante-dix demandes de prise en charge d’enfants gravement malades, une opération de police (GDBOP, service de lutte contre la criminalité organisée) a eu lieu dans les locaux de cette agence gouvernementale. Le directeur Pavel Alexandrov et les sept agents administratifs ont été arrêtés par des policiers cagoulés, les bureaux ont été perquisitionnés et des documents saisis. L’action de la police a été amplement couverte par les médias qui ont parlé d’ « enveloppes pleines d’argent » trouvées dans le cabinet du directeur. Selon les premières informations en provenance du Parquet, il s’agirait de la « constitution d’une association criminelle en vue de la commission d’actes de corruption ». L’action de la police et de la justice était manifestement synchronisée avec celle du ministère de la santé qui a révoqué le même jour M. Alexandrov pour nommer à sa place Vladimir Pilossof.

Le Fonds pour le traitement des enfants est un ordonnateur secondaire du ministère de la santé. Toutes les propositions de financement qu’il formule sont validées par le ministère qui transfère également les fonds nécessaires. Il finance des hospitalisations et des dispositifs médicaux qui ne sont pas pris en charge par la caisse nationale d’assurance-maladie, qui concernent des maladies rares ou demandent des équipements non disponibles en Bulgarie. Dès sa création, son activité est entourée de scandales, rappelle Mediapool. Les choses se calment avec la nomination, au milieu de 2010, de Pavel Alexandrov au poste de directeur. Sous sa direction, le nombre d’enfants malades pris en charge quadruple (322 en 2010, 387 en 2011, 1 390 en 2015). Un nouveau règlement de fonctionnement est adopté et un conseil social est créé qui assure un contrôle direct sur les travaux du Fonds. En 2013, M. Alexandrov est congédié par le gouvernement Orecharski. Un an après, il est rétabli dans ses fonctions par le gouvernement intérimaire.

Selon des sources de Mediapool, depuis août dernier, des tensions commencent à se faire sentir entre la direction du Fonds et des fonctionnaires haut placés au ministère de la santé. Le service est soumis à douze audits effectués par la Cour des comptes, l’agence d’audit médical, le service de l’inspection auprès du ministère de la santé, etc… Des rumeurs commencent à courir sur des « infractions effrayantes », mais aucun des rapports d’audit n’est communiqué à la direction et au conseil social du Fonds. En octobre dernier, le ministère de la santé suspend le transfert de fonds vers le service. Suivent des protestations de la part d’hôpitaux bulgares et étrangers et le ministère reprend les paiements. Le 6 avril dernier, le dossier ouvert entretemps par le Parquet est clos par un non-lieu.

Après l’arrestation de M. Alexandrov et de ses collègues, un groupe de parents d’enfants malades parrainant l’initiative « Faites un don, sauvez la vie de… » a accusé les autorités d’ « arbitraire administratif masqué par des reproches absurdes d’abus » et visant le remplacement du directeur par une personne qui ne s’opposerait pas à l’ingérence du ministère dans les travaux du Fonds.

Hier, le Parquet a annoncé la libération des huit personnes détenues et leur placement sous contrôle judiciaire. Une enquête a été ouverte contre eux pour association criminelle, carence administratives et dépenses infondées. Pour l’instant, aucun élément de preuve attestant des faits de corruption n’a été recueilli, a annoncé Roumiana Arnaoudova, porte-parole du procureur général. Le premier ministre Borissov, commentant lui aussi l’arrestation du directeur du Fonds pour le traitement des enfants, a exprimé sa confiance dans les services de la police et le Parquet spécialisé qui « ont fait leur travail « au rasoir ». (tous journaux, mediapool)

Le secret de polichinelle

Des armes bulgares parviennent aux combattants de l’EI

« Le triangle arabe pour les armes bulgares », titre l’Iconomist sur sa page de couverture affichant un djihadiste, une kalachnikov « made in Bulgaria » dans la main. Les trois sous-titres résument le contenu du dossier de ce dernier numéro : « La Bulgarie exporte officiellement des armes pour l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Emirats arabes unis, qui soutiennent les rebelles en Syrie », « Les munitions bulgares sont les septièmes les plus utilisées par Daech » et « Comment les armes en provenance des Balkans parviennent à des organisations douteuses, voire à des terroristes ».

Selon diverses études publiées ces dernières années, des armes bulgares, essentiellement de petit calibre, ainsi que des munitions explosives, parviennent à différents groupes rebelles en Syrie, au Yémen, au Soudan et en Lybie. Bien que les résultats de ces études ne soient pas étayés par des données officielles, s’agissant de régions qui font l’objet de sanctions, l’analyse de ces données révèle malgré tout quelques étranges statistiques.

Selon le rapport de la commission interministérielle de contrôle de l’exportation et de la non-prolifération des armes de destruction massive, la Bulgarie a exporté en 2014 des armes d’un montant d’environ 30 M$ en Arabie Saoudite, alors que ce chiffre s’élevait à seulement 1 M€ en 2013. Il est peu probable que l’Arabie Saoudite ait entrepris un brusque réarmement avec des armes en provenance des pays de l’Europe de l’Est, alors qu’elle est l’allié le plus proche des Etats-Unis dans le Golfe et que la plupart de ses armements sont conformes aux standards de l’OTAN. Que se passe-t-il alors avec ces armes ? Est-il possible qu’elles soient réorientées vers d’autres destinations ?

Les premières informations relatives à l’acheminement d’armes bulgares vers la Syrie sont apparues à la suite d’une explosion dans le site d’entraînement (village d’Anevo) de l’usine militaire à Sopot, qui a causé la mort d’un Américain (de la société Purpel Shorvel, recrutée par l’armée américaine dans le cadre du programme de formation et d’armement de combattants de l’opposition syrienne) et blessé un Canadien et deux Bulgares. Ceux-ci avaient participé à des tirs d’essai d’armes devant être fournies à l’opposition syrienne qui lutte contre l’EI. Ces acheteurs auraient choisi les lance-grenades antichar (RPG) à cause de leur haute qualité (voir notre revue du 10 juin 2015). Selon une source de l’Ikonomist « aucun marché relatif à la vente d’armes bulgares ne peut avoir lieu à l’insu des Etats-Unis ».

Le Réseau balkanique d’investigations (BIRN) a révélé que l’Unité d’opérations spéciales (SOCOM), chargée du soutien aux combattants syriens, avait conclu en décembre 2014 un contrat d’un montant de 26,7 M$ avec la société américaine Purple Shovel pour des livraisons d’armes et de munitions étrangères en provenance de Bulgarie.

Une étude de Conflict Armament Research (CAR) de 2014 a démontré que les munitions bulgares sont les septièmes les plus utilisées par l’EI. Il s’agit de cartouches pour des pistolets (9 x 19mm), d’armes automatiques (5,56 x 45 mm et 7,62 x 39 mm) ainsi que d’armes lourdes (12,7 x 108 mm et 14,5 x 114 mm). Les munitions fabriquées entre 2010 et 2014 sont les premières les plus utilisées.

Le BIRN affirme dans son étude que les grandes quantités d’armes et de munitions achetées par l’Arabie Saoudite et les E.A.U. à la Bulgarie sont destinées aux groupes armés que ces deux pays soutiennent en Syrie et probablement au Yémen. Selon les données citées par le BIRN dans cette même étude, plusieurs Boeing 747 affichant l’enseigne de Saudi Arabian Cargo ont atterri à Sofia en 2014. Ces vols en provenance de Djedda chargeaient de la marchandise à l’aéroport de Sofia pour s’envoler ensuite vers la ville saoudienne Tabūk, située à 100 km de la frontière avec la Jordanie. Fréquents et inédits, ces vols que les amateurs de l’aviation commencent à suivre et à rendre compte sur les forums, coïncident avec la brusque augmentation des autorisations d’exportation d’armes vers l’Arabie Saoudite. Des Airbus 330F et Boeing 777F de la compagnie Etihad Cargo en provenance d’Abou Dhabi prennent la relève en juin 2015 pour effectuer 5 vols entre cet émirat et Sofia jusqu’en août. Le 19 octobre, un Airbus 330F d’Etihad Cargo effectue un vol entre Bourgas et la base aérienne Al Dhafra située au sud de la capitale des Emirats.

« Le fait que la Bulgarie exporte des armes dans ces pays et que de manière directe ou indirecte celles-ci parviennent à Daech est un secret de polichinelle », a observé l’expert en matière de sécurité nationale Slavtcho Velkov dans une interview à la BNT. Le BIRN cite un ancien officier bulgare anonyme qui estime que certaines des armes bulgares envoyées en Arabie Saoudite ont pu être utilisées au Yémen, dans la mesure où les derniers vols coïncident avec l’opération (fin mars 2015 en soutien des forces fidèles au président en exil Abd-Rabbu Mansour Hadi) de l’Arabie Saoudite dans ce pays.

L’Ikonomist rappelle que les E.A.U. comme l’Arabie saoudite participent à la coalition au Yémen qui effectue des frappes aériennes et des opérations terrestres et fournit des armes à des combattants locaux qui luttent contre les groupes chiites.

Ainsi, le nombre des destinations des armes bulgares devient important, conclut Ikonomist et se demande s’il est possible qu’il y ait un retour de ces armes et munitions bulgares de ces zones à faible contrôle en Europe et que celles-ci aient été utilisées dans le cadre des derniers attentats. Les affirmations de l’ancien vice – directeur du Service national de la sécurité (actuelle DANS), Tchavdar Petkov, selon lesquelles huit pistolets mitrailleurs Kalachnikov avaient été achetés en Bulgarie sur le marché noir pour finalement être utilisés dans le cadre des attentats à Paris, ont été démenties. Il y a cependant suffisamment de données attestant de la présence d’armes bulgares dans des zones de conflit au Proche et Moyen Orient. (Iconomist)

Le point de vue

Lioubtcho Nechkov : l’ARYM souffre d’une crise systémique, non d’une crise politique

Dans les colonnes d’Ikonomist, Lioubtcho Nechkov, ancien correspondant pendant de longues années de la télévision nationale (BNT) à Skopje et actuel propriétaire de l’agence de presse en ligne BgNes, pose un regard averti sur les tensions qui secouent l’ARYM.

Il faut souligner trois éléments essentiels en ce qui concerne les dernières manifestations en Macédoine qui ont suscité un grand débat médiatique et politique, indique M. Nechkov.

Premièrement, les événements à Skopje ne sont pas un phénomène nouveau, mais la continuation d’une grave collision politique entre les deux principaux partis politiques : le parti au pouvoir VMRO-DPMNE de Nikola Gruevski et le parti d’opposition Union sociale-démocrate de Zoran Zaev. Deuxièmement, ce n’est plus un débat politique entre adversaires, mais des attaques personnelles particulièrement basses et vulgaires. Troisièmement, les deux partis refusent toute polémique sur la principale raison de la nouvelle crise en ARYM.

En réalité, ce dernier élément est révélateur du véritable problème auquel est confrontée la société macédonienne et du refus de l’élite politique de le résoudre : l’ARYM souffre d’une crise systémique, non d’une crise politique.

Lorsque les citoyens, les partis politiques, voire leurs leaders déclarent ouvertement que la justice (Parquet, juridiction, instruction) et le parlement ne fonctionnent pas et qu’il y a des doutes sur l’équité des élections, donc sur le caractère légitime du pouvoir exécutif, lorsque les partis contestent même l’institution présidentielle dont les compétences sont très limitées, la conclusion s’impose toute seule : il y a une crise du système.

L’opposition se plaint du système de scrutin et menace de boycotter les élections, mais lorsqu’elle était au pouvoir, elle restait sourde à ce type de protestations de la part de ses adversaires. Elle a dévoilé des écoutes de grande échelle dans tout le pays et a protesté contre les violations systématiques des droits de l’homme, mais les chefs du service en charge des écoutes ont été nommés à l’époque où l’Union sociale-démocrate était au pouvoir. L’opposition se plaint aussi de la dépendance de la justice et des poursuites auxquelles sont soumis les dissidents, mais c’est elle qui utilisait, lorsqu’elle était au pouvoir, la justice pour des représailles politiques. Enfin, l’opposition critique les pressions sur les médias et leur inféodation aux gouvernants. Mais c’est une pratique qui s’est imposée il y a vingt-cinq ans, lorsque l’Union sociale-démocrate concentrait tout le pouvoir (présidentiel, exécutif, économique et législatif) entre ses mains. Ce sont ces médias-là qui ont créé bien des problèmes avec la Bulgarie en transformant les clichés antibulgares d’un parti politique en doctrine nationale. Un primitivisme qu’aucun des acteurs politiques n’a souhaité arrêter et qui a fortement nui aux intérêts de l’ARYM. 

En vingt-cinq ans d’indépendance, un système qui permet les abus de pouvoir les plus brutaux s’est créé et consolidé dans le pays. Une démocratie déréglée dont la responsabilité appartient à trois hommes politiques : Kiro Gligorov, Branko Crvenkovski et Ljubčo Georgievski. Nikola Gruevski, bien qu’ayant accédé à des niveaux plus élevés d’abus de pouvoir, ne restera que leur émule fidèle.

L’ARYM a vécu à plusieurs reprises de graves crises politiques aux dramatiques conséquences économiques et sociales. Aujourd’hui, le pays a besoin d’un nouveau contrat social que l’« élite politique » actuelle ne pourra pas mettre en œuvre. Un contrat social qui mette fin à l’abus de pouvoir total. Le déblocage des relations avec l’Europe ne pourra que contribuer à cet objectif, conclut M. Nechkov. (Ikonomist)

Dernière modification : 22/04/2016

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