Vendredi 26 mai

La polémique

Qu’y a-t-il d’offensant dans les propos de M. Poutine ?

Un jour à peine après la fête du 24 Mai, gouvernement et opposition se sont retrouvés unis comme jamais à défendre les origines bulgares de l’alphabet cyrillique. La raison en était les propos du président russe Vladimir Poutine, prononcés devant son homologue macédonien Gueorgui Ivanov, en visite à Moscou. Plusieurs politologues et journalistes décodent ces réactions entre « l’histoire et l’hystérie ».

« Les lettres slaves sont venues en Russie de la terre macédonienne », avait déclaré M. Poutine et ses mots avaient tout de suite déclenché une vague de mécontentement en Bulgarie. La première à « monter sur la brèche » était la vice-première ministre et ministre des affaires étrangères Ekaterina Zaharieva, indique Sega tout en citant ses mots selon lesquels « les lettres cyrilliques ont été créées suivant la volonté et avec la participation de l’Etat bulgare ». Son exemple a été vite imité par d’autres ministres et par le premier ministre lui-même. « La politique russe n’a jamais été juste envers la Bulgarie et l’histoire bulgare », a indiqué le ministre de la défense Krassimir Karakatchanov, alors que le M. Borissov a carrément condamné « l’absence d’approche européenne » dans les propos du président russe.

Ensuite, le flambeau a été repris par les députés. Qualifiant de provocation la déclaration russe, Djema Grozdanova (GERB), présidente de la commission des affaires étrangères, a indiqué qu’elle était plutôt orientée contre les Balkans occidentaux et leurs aspirations vers l’Europe et, dans une moindre mesure, contre la Bulgarie. La présidente du PSB Kornelia Ninova, saluant le gouvernement de sa réaction rapide à ces propos « surprenants et inadmissibles », a cependant soupçonné dans ceux-ci un « signe de la part de M. Poutine qu’il faut déchiffrer ». Même Volen Siderov (Patriotes unis), « soutien infaillible de la politique du Kremlin », note Sega, s’est indigné.

Depuis Bruxelles, le président de la République, est intervenu à son tour pour défendre l’honneur de la Bulgarie en tant que « patrie historique de la civilisation et de la culture slaves ». « L’utilisation de l’histoire comme une monnaie de change en politique ne mène pas toujours au résultat voulu », a prévenu M. Radev.

Enfin, lors d’une entrevue avec l’ambassadeur russe à Sofia, M. Borissov a clairement expliqué que des propos comme ceux de M. Poutine, tenus le jour même de la fête des lettres, scandalisaient profondément les Bulgares.

La réponse de Moscou est venue le soir même. Traitant d’« artificiel » le scandale sur les origines des lettres slaves, la porte-parole du Kremlin a assuré que personne en Russie ne cherche à nier l’apport du Premier royaume bulgare à la création des lettres slaves. Selon elle, M. Poutine avait parlé de « terre macédonienne » dans le sens géographique de ce terme, visant la région de l’Empire romain où étaient nés les frères Cyrille et Méthode. « Moscou estime qu’il faut mettre l’accent sur l’examen de questions de la coopération bilatérale au lieu de chercher des raisons de confrontation là où il n’y en pas de telles », a conclu la porte-parole.

« Les empires ne disent jamais rien en vain. Et leur soleil n’éclaire que les peuples qui ont appris à déchiffrer leur parole », écrit Troud qui donne la parole à des historiens pour interpréter les propos sibyllins du président russe. Selon Bojidar Dimitrov, une telle phrase devrait satisfaire d’abord les Grecs, puisqu’elle s’inscrit dans leur thèse de l’appartenance de la Macédoine au patrimoine culturel grec. Pour Plamen Pavlov, ce n’est qu’un nouveau pas dans la politique russe conséquente de déstabilisation des Balkans et de l’Union européenne.

« Une réaction [bulgare] inadéquate qui témoigne d’immaturité politique et de manque d’assurance », estime l’historienne Nina Dioulguerova dans Standart. La situation de crise en Macédoine avait conduit à la visite « logique » de son président à Moscou et, voulant tout simplement flatter son invité, M. Poutine a parlé de « terre » et non d’« Etat » macédonien.

Dans Dnevnik, le culturologue Ivaïlo Ditchev voit de nouveau ressurgir le drame de l’identité bulgare qui se déroule en trois actes : la grandiloquence patriotarde et souvent fantaisiste ; le heurt avec les faits ; la déception et la déprime nationale. « Nous roulons symboliquement les épaules pour montrer notre fierté, cette fameuse fierté devenue l’ingrédient principal de notre culture, de notre éducation, voire de notre politique étrangère, et, à la fin, nous arrivons à l’inverse, au nihilisme national ». Cyrille et Méthode n’étaient ni Bulgares, ni Macédoniens, ni même Grecs, mais serviteurs d’un pays multinational, l’Empire romain d’Orient, rappelle M. Ditchev. Et ils ont servi un plan impérial : christianiser les Slaves moraves. Le grand mérite de l’alphabet qu’ils ont créé n’est pas d’ordre technologique, mais d’ordre civilisateur : l’adhésion au monde chrétien, à la civilisation européenne. Qu’y a-t-il donc d’offensant dans les propos de M. Poutine ?, conclut M. Ditchev. (Sega, Troud, Standart, dnevnik.bg)

Le dossier

« L’Europe se militarise-t-elle ? »

L’hebdomadaire Capital publie un grand dossier sur « la militarisation » de l’Europe. La couverture du magazine représente un collage d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel en tenue de camouflage et la conclusion principale que fait ce média : « L’UE devrait devenir le plus rapidement possible un acteur actif dans le domaine de la sécurité et de la défense. La France et l’Allemagne seront obligées d’investir davantage dans leurs armées, qu’il s’agisse de l’OTAN ou des forces armées européennes ».

Capital dresse une liste des douze dangers principaux pour la sécurité de l’Europe : le « scepticisme de Trump » par rapport à l’OTAN ; le comportement de plus en plus agressif de la Russie au flanc oriental de l’Europe ; la « doctrine hybride et la campagne de propagande » menée par Moscou dans les pays membres de l’OTAN ; les cyber-menaces ; la mise au point d’armes nucléaires par l’Iran et la Corée du Nord ; la modernisation de la capacité nucléaire de la Russie ; la crise en Syrie ; la guerre civile en Lybie ; la radicalisation du régime en Turquie ; l’intensification des conflits dans les Balkans Occidentaux ; « l’embourbement de l’OTAN en Afghanistan » et l’éventuel blocage par la Grande-Bretagne du projet de création des forces armées de l’UE.

Un des articles du dossier est consacré au « budget militaire de camouflage » de la Bulgarie. Le pays, comme un bon nombre d’autres Etats européens, est encore loin de l’objectif de l’OTAN d’un budget militaire de 2% du PIB des Etats membres. Les dépenses militaires de la Bulgarie faites l’année dernière étaient à la hauteur de 1,3% de son budget national. Le cadre budgétaire pluriannuel prévoit une hausse de ces dépenses jusqu’à 1,5% du PIB d’ici 2020 et un rapprochement de l’objectif de 2% vers 2024, souligne Capital.

Selon Georgui Anguelov, économiste à Open Society Institute, le manque d’investissements dans le secteur militaire représente le plus grave problème en ce qui concerne le budget de l’armée. « Pendant la crise [financière et économique], pour ne pas couper les salaires ou licencier des cadres, [le ministère de la défense] supprimait les dépenses d’investissement. Mais actuellement cette pratique continue à être appliquée », explique M. Anguelov. Selon les statistiques de l’OTAN, la Bulgarie figure parmi les Etats membres qui investissent le moins en équipement et en innovations. Même les crédits prévus pour la modernisation des forces aériennes et navales par l’achat de nouveaux chasseurs et frégates ne figurent pas au budget du ministère de la défense, car ces grands projets doivent encore être validés par le Conseil des ministres. Et vu le fait qu’actuellement ces projets sont gelés, les financements prévus pour leur réalisation seront en réalité utilisés comme variable d’ajustement dans le budget national, ajoute l’expert. Par contre, les coûts salariaux continuent de représenter presque les deux tiers de toutes les dépenses dans le secteur militaire. Ce à quoi s’ajoute le manque de transparence et d’efficacité de ces dépenses, ce qui est d’ailleurs le cas de presque tout le secteur public, commente Capital. (Capital)

Dernière modification : 26/05/2017

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