Vendredi 3 février

La première

Les premiers pas du nouveau président bulgare sur la scène européenne

Roumen Radev a choisi d’effectuer sa première visite à Bruxelles afin de témoigner de l’appartenance de la Bulgarie à l’Union européenne et à l’OTAN, comme le soulignent tous les journalistes qui analysent sa visite. « Elle était nécessaire afin de remédier à la confusion créée par ses premières interviews concernant sa conviction de l’utilité de l’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne », considère Kapka Todorova dans un éditorial pour 24 tchassa. Dans une analyse pour Sega intitulée « Si vis pacem para bellum » (maxime latine qui signifie : si tu veux la paix, prépare la guerre), Arman Babikian fait l’éloge de cette première visite qui « a démontré la capacité du président d’exprimer clairement sa position sans aucun scrupule idéologique et de défendre l’intérêt national et non pas l’intérêt partisan ».

En revanche, pour Tatyana Wachsberg de la Deutsche Welle, ni la symbolique de cette première visite, ni les nouveaux arguments n’ont suffi pour créer une image pro-européenne du président. En témoigne le communiqué de presse du cabinet de Jean-Claude Juncker : le président de la Commission a souligné que les sanctions contre la Russie constituent une décision définitive et que, si une nouvelle décision devait intervenir, elle ferait l’objet de discussions. Dans l’entourage de M. Radev, on répond que ce thème n’était pas à l’ordre du jour de la visite. Mais il reste que M. Juncker a cru bon de l’évoquer.

« L’accroissement du potentiel de défense et de dissuasion de l’OTAN doit aller main dans la main avec l’approfondissement du dialogue avec la Russie afin d’éviter la confrontation, les désaccords et de diminuer le risque », a déclaré le président Radev à l’issue de son entretien avec le secrétaire général de l’OTAN. En réponse, M. Stoltenberg a précisé que l’OTAN « ne veut pas de confrontation avec la Russie, ni une nouvelle guerre froide, et ne fait que répondre de manière transparente, mesurée et défensive à une Russie plus insistante, aux troubles et à la violence au Sud, aux attaques hybrides, à la guerre hybride. Cette réponse consiste à augmenter sa présence au Sud-Est de l’Alliance, dans les pays baltes et en Pologne ». En dépit de cette réponse, le président Radev, précise Panayot Angarev de Sega. s’est efforcé de démontrer que la Russie n’est pas la principale menace de l’OTAN, en citant Donald Trump, pour qui « les menaces principales sont aujourd’hui le terrorisme international et Daech auxquelles il n’est pas possible de faire face sans que les forces de l’OTAN et de la Russie soient unies au Proche-Orient et de manière globale ».

Cette position « vague » du nouveau chef de l’Etat bulgare a contraint tous ses hôtes européens à rappeler les décisions de l’UE et de l’OTAN et à demander à M. Radev de les réaffirmer, observe Kapka Todorova (24 Tchassa). Ne vaudrait-il pas mieux pour la Bulgarie être un partenaire prévisible au sein des unions dont elle est membre, plutôt que jouer le rôle de balancier entre l’UE et la Russie et l’OTAN et la Russie, s’interroge-t-elle de manière rhétorique. Mme Todorova rappelle que la Bulgarie exporte 27 fois plus pour le marché européen que pour le marché russe et que, selon les statistiques de la Commission européenne, elle fait partie des pays pour lesquels l’impact des sanctions contre la Russie a été le moins important.

En attendant, selon Hristina Todorova, de l’institut de sondage Gallup International, cette première visite contribue à renforcer le capital de confiance des électeurs dans le chef de l’Etat. Réaffirmer l’appartenance de la Bulgarie à l’UE et à l’OTAN et adoucir le ton à l’égard de la Russie favoriseraient plutôt l’image du président aux yeux d’une société bulgare sensible à la Russie. 78% sont convaincus de l’orientation euro-atlantique de Roumen Radev.

Selon Vesselin Jelev, correspondant à Bruxelles de Club Z, cette première européenne de Roumen Radev, dont tous les messages ont porté sur ce que la Bulgarie demande à Bruxelles et non pas sur ce que la Bulgarie propose à l’Europe, à un moment crucial de l’existence de celle-ci, ressemble beaucoup aux premiers pas de ses prédécesseurs, à l’exception de Rossen Plevneliev, dont le soutien aux valeurs européennes a toujours été clairement affirmé. Le président est certes nouveau, mais la perception de l’Europe à sens unique, sous le seul angle du tiroir-caisse, elle, est déjà ancienne. (24 tchassa, Deutsche Welle, Sega, Standart)

La division

Le suicide de la droite : un mauvais remake à l’envers de « le gauchisme, maladie infantile du communisme »

Trois entités politiques, dont deux nées récemment, chercheront leur place au soleil aux prochaines élections législatives. Fragments d’une droite éclatée, sauront-elles combler les attentes de leurs électeurs ? Les commentateurs en doutent.

Le Bloc réformateur (BR), créé il y trois ans, a perdu après son passage au pouvoir une de ses composantes principales, les Démocrates pour une Bulgarie forte (DBF), mais aussi des représentants de son quota civil. Alliant actuellement quatre partis politiques, il reste ouvert à une coalition avec des formations reconnaissant les valeurs du Parti populaire européen, donc avec le GERB. En face, Oui Bulgarie, fondé début janvier par l’ancien ministre de la justice Hristo Ivanov et réunissant de nouveaux visages en politique, a décidé de se présenter seul aux élections, déclinant la proposition d’alliance du BR, mais aussi celle venue du troisième acteur politique, Nouvelle république de Radan Kanev. Celle-ci, tout aussi récente, réunit différents acteurs politiques et représentants de la société civile et se positionne comme une plateforme au-dessus des partis.

Dans les conditions présentes, marquées par une montée de la rhétorique populiste et antidémocratique, la droite ne peut pas se permettre un tel essaimage, estime le philosophe Kalin Yanakiev. Les trois acteurs, qui vont se disputer les 8 ou 9% de l’électorat, créent un risque réel pour que cette portion de citoyens bulgares ne soit pas représentée au prochain parlement. Et c’est une illusion énorme que de penser que d’ici les élections, ce pourcentage pourrait doubler. Pour une raison ou une autre, l’électorat de la droite en Bulgarie, c’est-à-dire les gens aux idées démocratiques, pro-européens et anticommunistes, se réduisent à ces 8 ou 9%, d’où l’importance qu’il soit représenté au niveau politique, souligne M. Yanakiev. Au lieu de quoi, certains dirigeants de la droite se replient sur eux-mêmes et se barricadent derrière le « refus de tout compromis ». Ainsi de bonnes idées et politiques risquent de ne jamais se concrétiser. « La politique est un art pratique et surtout une obligation envers les électeurs. Gardez votre identité, mais faites de sorte que cette identité soit présente au parlement et luttez avec les outils du pouvoir législatif, si vous ne voulez pas être réduits à un cercle, à une poignée de gens intelligents qui disent des choses bien mais au niveau de leur club », conclut M. Yanakiev.

Pour le politologue Ognian Mintchev, l’électorat très consolidé du BR (8,9% de voix aux dernières élections législatives) n’a pas mené à la constitution d’une force politique intégrée. Au lieu de présenter une stratégie et une politique communes, les composantes du Bloc ont étalé leurs divergences et leurs conflits. Une partie de cette coalition a même fonctionné comme une faction associée au GERB et une autre n’est pas arrivée à surmonter son héritage sectaire des années passées dans l’opposition. Une autre encore, recouvrant partiellement avec les deux précédentes, s’est montrée, par manque d’expérience, particulièrement vulnérable aux « peaux de bananes » posées par des partenaires au sein ou à l’extérieur du BR. C’est justement une peau de banane qui a provoqué la scission publique spectaculaire de la force politique appelée à représenter un électorat très intégré. « Une division imposée de haut en bas qui me rend sceptique quant à la chance pour ces 8 à 9% des électeurs d’avoir leur digne représentation dans le prochain parlement », conclut M. Mintchev. (24 Tchassa, Standart, mediapool.bg)

L’analyse

Les nationaux-populistes bulgares hurlent plus forts que leurs collègues d’Europe occidentale, mais ont un moindre poids électoral

Ikonomist publie une analyse d’Anna Krasteva sur l’extrême droite en Bulgarie. La politologue commence par dresser une typologie des leaders nationalistes bulgares : le « contestataire », comme Volen Siderov (président d’Ataka, le plus ancien parti nationaliste bulgare en activité, créé en 2005) ; le « nationaliste de coalition », comme Valeri Simeonov (président du Front national pour le salut de la Bulgarie, partenaire du GERB et des réformateurs dans la majorité parlementaire de la dernière législature) et le « médiatique populaire » comme Dinko et Perata (deux des dirigeants de milices rendues célèbres l’année dernière par leurs agissements à l’encontre de migrants à la frontière).

M. Siderov a décidé de suivre un chemin opposé à celui d’une Marine Le Pen, pour citer l’une des figures les plus populaires dans les rangs nationalistes bulgares. Tandis que Mme Le Pen a opté pour la stratégie de « normalisation » du Front national et d’éloignement « de l’image extrémiste et fascistoïde de son père », M. Siderov a préféré suivre le modèle de « l’extrémisme hurlant, agressif et violent ». M. Simeonov de son côté a choisi un comportement plus modéré, en décalage avec son discours, ce qui a tout de suite permis aux autres partis politiques de l’accepter comme possible partenaire officiel de coalition et, en tant que tel, de le légitimer, et avec lui son idéologie. Quant aux « chasseurs de réfugiés », virulents sur le terrain mais inactifs sur le plan électoral, ils ont été salués par un grand nombre de médias et sur les réseaux sociaux. Les leaders nationalistes ont su tirer un profit électoral de cette « héroïsation exaltée des nationalistes authentiques » : le candidat des Patriotes unis a remporté 15% à l’élection présidentielle.

Une des « obsessions » partagées par toutes les formations nationalistes est celle de la frontière, écrit Mme Krasteva. Même si, selon le ministère de l’intérieur, en 2016, on observe une baisse de la pression migratoire de 40% par rapport à l’année précédente, la réalité n’a jamais été un correctif pour les nationalistes, commente la politologue. Les frontières, nationales, ethniques, religieuses ou symboliques, comptent parmi leurs plus grandes passions. La clôture à la frontière avec la Turquie qui est toujours en construction ne semble pas très efficace, si l’on en juge par le fait que le nombre des migrants arrêtés à cette entrée dans le pays sont visiblement moins nombreux que ceux arrêtés plus loin à l’intérieur du pays ou à la frontière avec la Serbie. Mais cela n’empêche pas la clôture d’avoir une « efficacité magique », ironise Mme Krasteva, dont elle donne trois déclinaisons. D’abord, la « magie politique » : la protection de la frontière a réussi à susciter un consensus politique sans précédent entre l’extrême droite, la droite et la gauche. Ensuite vient « la magie économique » : plus la clôture souffre de déficit d’efficacité, plus importantes sont les ressources investies dans sa construction et son renforcement. Enfin : la « magie symbolique » de la clôture tient à sa fonction de « surproduction de frontières », créatrice de héros symboliques.

Comparé aux nationalismes en Europe occidentale, le national-populisme en Bulgarie se caractérise par un niveau d’« extrémisme idéologique » plus prononcé et un soutien électoral plus faible. Pour Mme Krasteva, la volonté de s’opposer à l’extrémisme est un signe de maturité démocratique. La balle est dans le camp des partis traditionnels : il leur incombe de choisir de traiter l’extrême droite comme un phénomène marginal ou de communiquer activement avec elle en nouant des coalitions officielles ou secrètes. Mais en ce moment, en Bulgarie, l’extrême droite est vue comme un partenaire confortable et indispensable par tous les partis politiques, conclut la politologue. (Ikonomist)

Dernière modification : 02/05/2017

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