Vendredi 5 mai

L’investiture

Borissov III : l’éternel retour

Le nouveau gouvernement bulgare, formé entre le GERB et la coalition des Patriotes unis et investi le 4 mai par l’Assemblée nationale avec 134 voix « pour » et 100 voix « contre », suscite de nombreux commentaires allant de l’hosanna à l’anathème. Dirigé pour la troisième fois par Boïko Borissov, il comptera quatre vice-premiers ministres et dix-huit ministres.

« Un cabinet à coefficient de performance élevé », prédit Standart qui applaudit M. Borissov pour avoir réuni une « équipe de professionnels exceptionnels ». « Borissov III sous le signe du partenariat et de l’expertise », rivalise Troud dans l’éloge.

A l’autre bout, Capital Daily et Sega privilégient l’investigation. Qualifiant de « compromis indécent » la nouvelle coalition gouvernementale, Sega passe en revue l’expérience politique des nouveaux ministres et en conclut sur l’absence d’engagement de réformes. « On voit un nouveau type non dissimulé d’ingénierie politique : même les ministères officiellement accordés aux Patriotes unis auront des chefs proches du GERB ». En effet, proposés respectivement par l’ORIM-MNB et Ataka, les ministres de l’environnement, Neno Dimov, et de l’économie, Emil Karanikolov, ont la réputation d’être proches du GERB. Sega n’oublie pas de mentionner la participation active de M. Karanikolov, en tant que directeur de l’Agence de la privatisation (depuis 2010), à plusieurs transactions qui avaient favorisé des acquéreurs liés au député MDL Delian Peevski (la privatisation de 80% de Bulgartabac et des compagnies du BTP Technoexportstroï et Promichleno stroitelstvo, la vente du bâtiment inachevé de l’imprimerie Rodina et la vente récente du Club diplomatique à Boyana). La nomination de Roumen Porojanov à l’agriculture est également considérée comme « scandaleuse ». A ce propos, le journal rappelle l’audit du Fonds Agriculture effectué en 2016 par la Commission européenne, qui avait abouti à la suspension de 160 millions d’euros de versements pour les agriculteurs bulgares.

Capital Daily commente la nomination surprise de Liliana Petrova à la tête d’un ministère nouvellement créé qui centralisera les préparatifs et le déroulement de la présidence bulgare du Conseil de l’UE pendant le premier semestre de 2018. Le journal y voit le probable impact de l’enquête menée par l’OLAF au sein de l’Agence dе l’infrastructure routière et la vérification récemment entamée par le Parquet dans la même institution qui relevait de l’autorité de Mme Pavlova, deux fois ministre du développement régional et des travaux publics. La non-reconduction de Vejdi Rachidov à la tête du ministère de la culture est également perçue comme une répercussion d’un scandale récent douloureusement perçu par l’opinion publique : la démolition d’une maison classée dans le centre de Sofia, avec l’aval du ministre Rachidov. Toutefois, l’intéressé déclare qu’il avait lui-même décidé qu’à l’âge de 70 ans, il serait plus utile au parlement, au sein de la commission de la culture. (tous journaux)

Le système

Les intérêts oligarchiques à nouveau au cœur du gouvernement Borissov

Depuis que le GERB est au pouvoir, rien de très grave n’est arrivé, mais les chances de développement de la Bulgarie, de son économie, de ses entreprises et de ses citoyens ont été diluées dans la recherche d’un équilibre entre différents intérêts, de sorte que la Bulgarie reste largement derrière la Roumanie au regard de plusieurs indicateurs.

Lors de son premier mandat, frôlant à quatre sièges près la majorité absolue au Parlement, Boïko Borissov n’avait à recourir que sporadiquement au soutien de partis comme Ordre, loi et justice, Ataka ou, dans les situations critiques, au MDL. De fait, il avait alors toute liberté de réaliser toutes les réformes qu’il voulait. Il préféra confier une grande partie des capitaux des entreprises publiques à la KTB, banque privée alors en pleine essor, et opter pour le confort médiatique que lui assurait le groupe de presse du député Delian Peevski. Il lui fallut évidement payer le prix de ses choix : la touche finale du modèle politico-oligarchique de son gouvernement fut apportée par l’élection de Sotir Tsatsarov au poste de procureur général et le modèle fut bétonné par la majorité au CSM défendant les positions de ce même député.

Désormais, à 27 sièges de la majorité absolue au parlement, le GERB bénéficie du soutien officiel des Patriotes unis, associés au gouvernement, partenaires beaucoup plus confortables que le Bloc réformateur. Ne disposant plus d’aucun ministre réformateur comme, sous son premier gouvernement, Simeon Diankov, Traïtcho Traïkov ou Nikolaï Mladenov, M. Borissov pourra gouverner comme un roi absolu, sous l’influence toujours aussi forte de Delian Peevski, comme le démontre d’ores et déjà la composition de son troisième gouvernement.

Sur les postes ministériels accordés aux Patriotes unis, seul celui de la défense leur est réellement confié. A la tête des deux autres ministères, ceux de l’économie et de l’environnement, figurent des cadres proches du GERB. Bien que proposé par Ataka, Emil Karanikolov a été nommé à son poste précédent de directeur de l’Agence de privatisation pendant le premier mandat de M. Borissov ; il a travaillé en tant que conseiller juridique à la municipalité à l’époque où M. Borissov était maire de Sofia. C’est lors de son mandat à la tête de l’Agence qu’ont été effectuées la privatisation de Bulgartabac et la vente du club diplomatique de Boyana, deux jalons importants de la carrière de Delian Peevski.

De même, bien que formellement proposé par l’ORIM, Neno Dimov a présidé ces dernières années le conseil d’administration de l’Institut pour la politique de droite, proche du GERB. Selon Parvan Simeonov, M. Dimov partage des convictions conservatrices à la Viktor Orbán qui constituent par ailleurs le facteur de cohésion entre le GERB et les Patriotes unis. Pendant son mandat à la tête du ministère de l’environnement, M. Dimov devra arbitrer le conflit qui oppose les organisations de protection de l’environnement aux promoteurs de l’élargissement de la zone skiable du Pirin. Soutenu par l’ORIM qui a pris le parti de ces promoteurs, il parviendra certainement à faire adopter le plan de gestion du parc national du Pirin prévoyant cet élargissement, que les deux précédents gouvernements du GERB ont tenté en vain de faire passer.

Selon Capital qui affirme se référer à des sources informelles du GERB, la nomination de Roumen Porojanov à l’agriculture a également été concertée avec le MDL. La carrière de M. Porojanov a apporté la preuve de son talent à servir les intérêts de tous les partis, souligne également l’hebdomadaire. Vladislav Goranov, reconduit aux finances, a toujours partagé sa loyauté entre le GERB et le MDL. Les Patriotes unis ont proposé que l’un de ses adjoints soit Boïko Atanassov, actuel directeur exécutif de l’Agence nationale des recettes, nommé à ce poste par le gouvernement Orecharski et maintenu par le gouvernement Borissov II après concertation avec M. Peevski. Quant à Ivaïlo Moskovski, reconduit aux transports, Capital rappelle que la Compagnie nationale de l’infrastructure routière, qui relève de la supervision de son ministère, a attribué un nombre important de marchés publics à des sociétés liées à M. Peevski.

Une nomination clé attendue, celle du secrétaire général du ministère de l’intérieur, devrait également être liée à Delian Peevski. Mladen Marinov, directeur de la préfecture de police de Sofia, nommé ce poste en 2014 et maintenu par le gouvernement Borissov II au motif que, selon Capital, « il relevait du quota de Delian Peevski », tient la corde : il est le favori du nouveau ministre de l’intérieur, Valentin Radev, selon ses déclarations d’hier. M. Radev a également précisé qu’il demandera conseil dans son travail à « MM. Borissov et Tsvetanov et à Mme Batchvarova qui ont de l’expérience ». Selon Capital, M. Radev, ancien vice-ministre de la défense sous le premier gouvernement du GERB, serait proche de Tsvetan Tsvetanov. Quant à ce dernier, précise Parvan Simeonov, « il se porte aujourd’hui, après un travail silencieux et assidu, mieux qu’en 2013 où il a été injustement stigmatisé ».

Selon ce politologue, l’éventuelle instabilité de ce gouvernement dépendra de son usure, compte tenu des ressemblances de structure et de personnel avec le précédent gouvernement Borissov. Au-delà, les potentielles menaces extérieures ne viendront pas du Parlement mais de l’énergie autour de Slavi Trifonov et des libéraux de droite pro-occidentaux restés sans représentation au parlement. (tous médias)

L’analyse

La crise politique macédonienne et ses possibles implications régionales : le temps des choix pour l’UE

La crise politique en ARYM, qui a pris une tournure violente vendredi dernier, est largement couverte par les médias bulgares. Dans leur grande majorité, analystes et politologues mettent l’accent sur la fracture au sein de la société macédonienne et sur l’imprévisibilité de la situation dans le pays. Un déclenchement d’éventuelle instabilité aux Balkans est également évoqué.

Les hommes politiques bulgares ont réagi aux événements très rapidement et de façon unanime : ils souhaitent voir la crise se résoudre paisiblement, avec le soutien de l’UE et dans le cadre de la perspective de développement euro-atlantique du pays. Roumen Radev, président de la République, a demandé l’implication de l’UE en vue du rétablissement du dialogue entre les partis politiques de l’ARYM. Radi Naïdenov, jusqu’à hier ministre intérimaire des affaires étrangères, a appelé tous les partis, associations et institutions « à répondre par des actes conformes aux normes de la démocratie à l’objectif consensuel de la société en ARYM qui est celui de l’intégration européenne et euro-atlantique ». L’Assemblée nationale a adopté une déclaration sur la situation à Skopje, condamnant la violence et appelant au respect de « l’unité de l’Etat et de l’intégrité territoriale de l’ARYM ».

Boïko Borissov, président de GERB et nouveau premier ministre, a eu des entretiens téléphoniques vendredi dernier avec le président Gjorge Ivanov ainsi qu’avec les leaders des deux principaux partis macédoniens, Nikola Gruevski et Zoran Zaev. « La démocratie et la loi constituent la bonne voie pour sortir de la crise. L’intégration européenne est le garant de la sécurité et de la prospérité. La Bulgarie continuera à soutenir l’adhésion de l’ARYM à l’UE et à l’OTAN », a-t-il écrit sur sa page Facebook. Krassimir Karakatchanov, coprésident des Patriotes unis et président de l’ORIM a prévenu : « La situation est inquiétante et la position de la Bulgarie doit être claire et catégorique. La Bulgarie n’est pas un observateur extérieur et peut être impliqué directement si les problèmes en ARYM s’aggravent ».

La crise en ARYM a suscité une réaction de la classe politique qui a été à la fois adéquate et inhabituellement rapide, commente dans son dernier rapport mensuel l’Institut Ivan Hadjiiski. Les experts soulignent la division ethnique profonde de l’ARYM et le fait que la majorité macédonienne est de son côté fortement divisée selon un clivage politique. Une guerre civile n’est pas exclue et les Balkans risquent d’entrer dans une nouvelle époque d’instabilité. La grande question posée à toute la région, selon l’Institut, s’énonce comme suit : « folie ou intégration européenne ». L’alternative est tranchée : ou bien les Balkans occidentaux adhèrent à l’UE, ce qui conduira à « un processus spontané d’unification citoyenne des Albanais au sein de l’UE » ; ou bien « les portes européennes resteront fermées, ce qui mènera les Albanais à recourir à des formes étatiques d’unification ». L’Institut Ivan Hadjiiski va au bout de cette analyse privilégiant la question nationale albanaise en concluant : « l’intégration albanaise aura lieu tôt ou tard, grâce à ou malgré l’Europe ».

La réaction des hommes politiques et la déclaration de l’Assemblée nationale montrent que la Bulgarie est consciente que l’UE est un garant pour la paix en Europe, écrit Daniel Smilov, politologue, dans une analyse pour Dnevnik. La crise en ARYM doit rappeler à la Bulgarie que « la démocratie, la liberté, la paix et toutes les valeurs de l’UE, qui sont souvent prises pour des « clichés » ne sont pas des données naturelles, mais qu’elles ont été difficilement acquises lors de ces 27 dernières années et peuvent être très facilement perdues », conclut M. Smilov. (tous médias)

Dernière modification : 11/05/2017

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