Mardi 22 mars

L’interview

Le satisfecit du premier ministre

Il n’y pas de corruption en Bulgarie aux plus hauts échelons de l’Etat. Depuis des lustres nous avons devancé la Roumanie sur tous les critères et les rapports critiques de la Commission européenne sont de la faute du gouvernement Orecharski et de médias et d’ONGs non consciencieux. Les autoroutes bulgares sont les moins chères et les sociétés dans le BTP ont appris à s’entendre. Telles sont les affirmations que la presse bulgare érige en titres de différents articles qu’elle consacre à l’interview-fleuve de Boïko Borissov, premier ministre, accordée à la chaîne Nova, lundi matin. La presse ajoute à chaque point des éléments de contexte qui relativisent la parole du premier ministre.

La décision controversée du premier ministre d’annuler des marchés publics, qui a servi de déclencheur de cette interview, est venue suite à la question posée lors de sa rencontre avec la communauté bulgare à Londres, avoue M. Borissov. « Toujours en mesure de résoudre une question, au lieu de m’entêter à convaincre la société que tout est régulier, j’ai préféré annuler des marchés publics sur lesquels pesaient des doutes avant que ceux-ci n’aient été soumis à la Commission pour la protection de la concurrence. Des inspections sont en cours et les agents publics impliqués seront sanctionnés. Une agence entière peut être même fermée (allusion selon Capital Daily à la Compagnie nationale des projets d’infrastructures stratégiques, créée lors du premier gouvernement Borissov) car il suffit d’inclure dans le cahier des charges d’un concours une vitesse maximale de 140 kilomètres pour que le prix d’un projet soit majoré de 200 millions d’euros. », a-t-il expliqué en précisant viser là des cas uniques sur lesquels « nos opposants se fixent ». Les marchés publics arrêtés dans le domaine de la défense et de la santé ne suscitent pas de commentaires et encore moins les 20 000 autres marchés publics qui ont été passés l’an dernier et attribués à de différentes PME ou à des grandes entreprises, soulignent le premier ministre.

Concernant les affirmations de Simeon Diankov, ancien ministre des finances du premier gouvernement Borissov, selon lesquelles quatre ou cinq sociétés se répartissent 95% des marchés publics dans le domaine du BTP, ce qui trahit une entente, le premier ministre consent que cela tient à la taille de la Bulgarie qui est un petit pays où les sociétés qui possèdent la capacité de construire une infrastructure complexe ne sont pas nombreuses. « Le temps de s’affirmer sur le marché de la construction d’infrastructures, ces sociétés ont travaillé à perte. Puis, elles ont compris qu’il valait mieux s’entendre que de faire du dumping et de perdre de l’argent. Mais, il est impossible qu’on le prouve ni que cela fasse l’objet d’une enquête, regrette M. Borissov. Il reconnaît cependant que la Commission sur la protection de la concurrence, a osé établir, de manière inespérée, l’entente dans le domaine des carburants, grâce à la volonté politique du gouvernement.

« Il n’y a pas de contrebande entre la Bulgarie et la Turquie », a assuré le premier ministre. « Et les collègues turcs le savent parfaitement. Je vous le garantis. J’ai eu l’occasion d’en discuter tant avec le premier ministre Davutoğlu qu’avec les services secrets turcs », a précisé M. Borissov. Capital Daily rappelle que selon un rapport de 2014 de la Direction turque de lutte contre la contrebande et la criminalité organisée (KOM) environ 50% des cigarettes relevant de la contrebande saisies en Turquie pendant cette même année ont été d’origine bulgare, notamment les marques Prestige, MM et Victory de Bulgartabac. La déclaration turque de faire de Delian Peevski et d’Ahmet Dogan des personae non gratae a également été imputée par les medias turques à la contrebande de cigarettes bulgares. Dans son interview M. Borissov nie tout lien entre Peevski et la contrebande. Cependant, il admet avoir dit lors de son entretien avec M. Davutoğlu, en décembre dernier, qui aurait formé le vœu « voir un jour le GERB et le MDL ensemble au gouvernement » qu’une coalition avec le MDL n’est pas possible tant que Delian Peevski est au MDL. Pas parce qu’on peut lui reprocher quo que ce soit, mais parce que l’opinion publique l’a transformé en un obstacle à quoi que ce soit, explique M. Borissov. Revenant à son entretien avec le premier ministre turc, M. Borissov se reproche d’avoir fait trop confiance à M. Mestan qui avait servi d’interprète lors de cet entretien et a été limogé du MDL.

En outre, M. Borissov reconnaît qu’il y deux groupes de médias qui façonnent l’opinion publique : « ceux de Peevski et de Prokopiev et je peux vous dire que sans même les lire ou regarder la télé, je sais ce qu’ils vont dire car je sais quels sont ceux qui appartiennent à des sociétés qui transportent le gaz, ceux qui sont impliquées dans les jeux de hasard. Je sais ce que chacun d’eux peut faire ».
Au sujet de la crise des réfugiés, M. Borissov regrette qu’on ne l’ait pas écouté lorsque « moi et M. Davutoğlu, nous avions proposé à Istanbul que les visas soient levés, que des points chauds soient mis en place et que 2,5 millions d’euros soient accordés à la Turquie pour prendre en charge les réfugiés ». On aurait évité que les réfugiés se dirigent tous vers la Grèce. Aujourd’hui, tout cela a été adopté même la proposition faite par M. Borissov à M. Tusk que la levée des visas aille de pair avec la réadmission. M. Borissov avait préconisé que la route des Balkans soit fermée. (tous journaux)

La mise en scène

Delian Peevski annonce ses adieux aux affaires en Bulgarie

Le député MDL Delian Peevski a annoncé hier sa décision de se retirer des affaires en Bulgarie. Faite devant l’agence en ligne Focus, cette annonce vient un mois à peu près après le début d’annulations en série par le gouvernement de marchés publics (attribués le plus souvent à des personnes liées avec M. Peevski) et quelques heures à peine après l’interview-fleuve accordé par le premier ministre à Nova TV dans laquelle celui-ci citait la présence du député au sein du MDL comme un obstacle à la collaboration politique avec ce parti (voire notre rubrique ci-dessus).

Dans son communiqué à Focus, M. Peevski, qui depuis trois semaines n’a pas mis les pieds au parlement et, selon des députés MDL, n’est même pas en Bulgarie, proteste contre les pressions politiques et la campagne médiatique de dénigrement (« exacerbées depuis quelques semaines ») orchestrées contre lui par ses « adversaires politiques » et déclare renoncer « à participer dorénavant à des projets d’affaires afin de préserver de destruction tout partenaire potentiel qui risque de se voir condamné comme ‘lié avec Peevski’ ».

M. Peevski renonce notamment à l’acquisition de Chimco Vratsa (Ndr : ancienne grande usine d’engrais azotés qui ne fonctionne plus depuis des années, voir notre revue du 4 février dernier) et, par conséquent, à « la création d’emplois et la renaissance d’une des régions les plus pauvres en Bulgarie ».

Vendredi dernier, M. Peevski a cédé sa participation dans Bulgartabac en vendant sur le marché boursier non réglementé sa part de 5%. Simultanément, un autre actionnaire de la même entreprise, Edoardo Miroglio, s’est départi de ses 7,2% dans Bulgartabac. L’acquéreur de ces deux parts est une société offshore enregistrée à Dubaï, TGI Middle East FZE, et le prix de l’opération se chiffre à 59 millions de leva, soit 66 leva par action. Capital Daily rappelle que l’acquéreur s’était déjà identifié en mars 2014 devant les autorités bulgares comme détenteur à 100% de la société de droit liechtensteinois Livero, propriétaire de la société autrichienne BT Invest qui détient 80% dans Bulgartabac (voir nos revues du 1er avril et du 16 juin 2014). D’après des sources non révélées de ce journal, le représentant de la société dubaïote serait Ventsislav Tcholakov, directeur exécutif depuis de longues années de Bulgartabac et représentant officiel du propriétaire majoritaire, BT Invest. Capital Daily en conclut qu’en réalité rien ne change au niveau de la propriété de Bulgartabac ou, plutôt, qu’il y a un regroupement de parts et que la personne physique derrière l’entité offshore détiendra désormais 92% du capital au lieu de 80%. D’après des affirmations récentes de Tsvetan Vassilev, l’ancien propriétaire de la banque KTB, les véritables propriétaires de Livero sont le député Peevski et sa mère.

Dans un commentaire sur Mediapool, l’expert Ilian Vassilev qualifie les changements de propriété au sein de Bulgartabac d’« arnaque de grande échelle ». « A l’instant même où il est devenu évident que le groupe perd son plus grand marché extérieur, celui du Proche-Orient, qu’il faut fermer un site clé (l’usine à Sofia), qu’il faut licencier des salariés, les deux transactions ont lieu. Du blanchiment d’argent ? Une combine arrangée d’avance pour encaisser des dividendes politiques ? […] On paie actuellement pour que M. Peevski puisse encaisser des espèces légales ». Désormais détenteur légal de millions, le député reste intouchable pour la justice, un statut qui lui est garanti par le Parquet, même s’il n’est pas exclu qu’une enquête bidon soit ordonnée, ajoute M. Vassilev.

Longtemps, les déclarations de patrimoine de M. Peevski ne mentionnaient que trois biens immobiliers modestes et une vieille Opel. Sans que les gouvernants n’aient jamais pensé à l’inquiéter et lui demander l’origine des fonds qu’il investissait. Mediapool énumère les possessions « officielles » de l’homme public (voir également notre revue du 4 février dernier) : 50% du Nouveau groupe médiatique bulgare (les journaux Telegraf, Monitor, Politika, Meridian Match, Borba, l’autre moitié étant détenue par sa mère), 18% de l’usine Youri Gagarine (Plovdiv) pour filtres de cigarettes, négociations avancées en vue de la reprise de 50% de la chaîne de distribution Technomarket. Mais M. Peevski est considéré également comme exerçant le contrôle sur des entreprises de BTP (Vodstroï, PST Group et Technoexportstroï) obtenant régulièrement les marchés publics les plus juteux. Son nom est associé à des projets dans les secteurs de l’énergie et des chemins de fer, ainsi qu’aux kiosques Lafka, un projet géré avec Bulgartabac.

L’année dernière, lorsque M. Peevski avait commencé à lever le voile sur son patrimoine, des députés MDL avaient évoqué son possible retrait de la politique et son départ pour le Qatar ou Dubaï (un plan qui aurait été « ficelé » dès 2014). S’il y a un tel plan, le terrain est déjà préparé avec l’envoi comme ambassadeur au Qatar de l’ancien eurodéputé MDL Metin Kazak l’année dernière, conclut mi-figue, mi-raisin Mediapool (tous journaux, mediapool.bg).

Le commentaire

Mihaïl Ivanov : « Le MDL serait un parti impossible dans un Etat normal »

Le magazine ClubZ publie une interview-analyse sur le MDL avec Mihaïl Ivanov, conseiller de l’ancien président de la République Jeliou Jelev sur les questions ethniques et religieuses (1990-1997).

Le MDL a été conçu au départ comme un parti ethnique pour les Turcs et les musulmans de Bulgarie. Mais petit à petit, les Bulgares ethniques qui ont adhéré ce parti ont vu en lui une chance de faire carrière, du business, de construire leur propre succès. Un lien très étroit entre le leader du parti Ahmed Dogan et les hommes d’affaires, issus des changements, s’est ainsi constitué. Après les changements, le pouvoir politique au sommet de l’ancien parti communiste s’est transformé en pouvoir économique, concentré à peu près entre les mains des mêmes personnes ou de leurs proches. Ainsi s’est créé un lien oligarchique : faisons du pouvoir grâce à l’argent et de l’argent grâce au pouvoir.

Le parti a une structure autoritaire : le leader Ahmed Dogan en est le sommet et tous les autres dirigeants font partie d’une pyramide visible. Il est très difficile qu’une telle structure soit stable en cas de changement des acteurs, du leader. Après le MDL ne pourra plus exister parce qu’il n’est pas réformable.

Il est logique que les gens n’aiment pas le MDL : ils ne voient pas dans ce parti une force politique qui lutte pour que les Turcs aient une meilleure vie mais simplement des voleurs. Les Turcs ne s’en vexent pas, ils comprennent très bien que quand les Bulgares parlent de voleurs, ils ne visent pas toute la minorité mais uniquement les gens qui sont au sommet de ce parti. Il existe une très forte division entre l’oligarchie, la nomenklatura et les électeurs de ce parti, explique M. Ivanov.

Les électeurs continueront à avoir très peur de ne pas soutenir le MDL, car personne d’autre ne leur tend la main ou si c’est le cas, ils ne peuvent pas croire à la sincérité de ce soutien. Ils ont peur car ils sont entrelacés dans des réseaux de dépendance sociale. « Si tu veux qu’un membre de ta famille travaille dans l’administration de la mairie, si tu veux travailler tranquillement dans ton petit magasin ou si tu veux abattre des arbres dans la forêt, tu deviens dépendant de la nomenklatura locale du MDL. Et cette dépendance t’impose de lui obéir. C’est une projection totalitaire. Dans les communes, le MDL se projette concrètement comme un parti totalitaire », dit M. Ivanov. Une grande partie des Turcs et des Pomaks sont obligés de vivre dans de telles conditions. Ils n’ont donc aucune illusion sur les compétences et les bonnes dispositions des dirigeants du parti.

Il n’y aurait qu’un moyen de sortir de cette impasse : l’affaiblissement de l’influence de ce parti serait la preuve que la vie politique bulgare se normalise. Cela voudrait dire que les Turcs et les Pomaks verront dans les autres forces politiques des voies de représentation de leurs intérêts. « Un des critères d’une normalisation [de la Bulgarie] serait le fait qu’on aurait plus besoin d’un parti comme le MDL. Dans une société normale, un parti comme le MDL, qui profite de l’électorat ethnique pour servir les intérêts du grand capital, ne peut tout simplement pas exister », conclut Mihail Ivanov. (ClubZ)

Dernière modification : 25/11/2016

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